La rémige bleue

40- Coquosaure.

Enregistré dans : La rémige bleue — 18 novembre, 2009 @ 1:50

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

 

    Cocotine lâche ça !

Mais la petite poule n’obéissait pas facilement à sa maman.

    Cocotine !

Elle le tenait par le bout de la queue et s’amusait à le faire tourner de plus en plus vite.

    Il est minuscule. Je suis sûre qu’il est malade !

L’air dégoûté Cocotine lâcha sa proie. La proie détala le plus vite possible au ras des pâquerettes.

    Il avait pourtant l’air mignon, fit-elle résignée.
    Combien de fois t’ai-je dit de ne pas ramasser n’importe quoi, gronda sa maman. Tu vas encore attraper des boutons.

Cocotine fit la grimace, prête à pleurer.

    J’veux pas être malade !
    Alors, file te laver les dents ! lui dit la maman poule.

 

                                                                      *

 

Kronos donna un grand coup de poing, en plein milieu du cadran de l’horloge comtoise.

 

                                                                      *

 

    Miaou ! fit Ronron en courant ventre à terre.

Il avait mal au bout de la queue. Quel rêve stupide !

    Miaou, miaou ! fit-il complètement apeuré.

Il filait parmi de grandes tiges de pâquerettes géantes. Un tremblement de terre le stoppa net. Ronron se griffa.

    Réveille-toi ! se raisonna-t-il.

Au lieu de cela, une énorme secousse le propulsa dans les airs. Ronron retomba au pied de trois grandes griffes qui lui barraient complètement le passage.

    Mi… miaou… ? fit Ronron le poil hérissé comme un porc-épic.

Il leva un œil en tremblant.

    C’est un rêve, se répéta-t-il. Un rêve complètement idiot, sinon ce n’est pas possible.

Une quatrième griffe au bout d’un ergot se balançait au dessus de sa tête.

    Miaou ! s’énerva Ronron en se griffant une deuxième fois pour se réveiller.

Mais rien n’y fit. Dans le prolongement des griffes, il y avait une patte pleine d’écailles. La patte avait une voisine, et au-dessus des deux pattes, il y avait un corps immense plein de plumes, et au-dessus de se corps majestueux, il y avait un long cou qui portait une tête coiffée d’une crête grande comme un cerf volant. L’animal étrange le regardait.

    T’es qu’un coq ! le nargua courageusement Ronron. Tu vas disparaître, miaula-t-il en crachant par terre.

Le coq lança un cocorico comme jamais Ronron n’avait entendu de sa vie. Il avait l’impression que mille sirènes s’étaient mises en branle au même moment. Ronron brava sa peur, car un coq grand comme deux éléphants l’un sur l’autre, ça n’existe pas.

 

                                                                      *

 

Les deux aiguilles de l’horloge s’envolèrent. L’une alla se planter dans la grande table, l’autre fit de même dans le linteau de la cheminée, manquant de peu d’aller se griller.

    Atchoum ! fit l’horloge.

Elle avait honte. Elle se sentait toute nue sans ses deux aiguilles.

    Ah c’est du propre ! fit Kronos.
    Ne me regarde pas comme ça ! lui répondit-elle du tic au tac.
    Où est-elle maintenant ? se lamenta le temps qui passe.
    Va vite me chercher mes aiguilles ! rougit l’horloge.

Kronos la dévisagea.

    S’il te plait, lui dit-elle.

Kronos se dirigea vers l’âtre. Il ôta non sans mal la petite aiguille des heures enfoncée dans le bois.

    Dépêche-toi ! J’ai froid ! tinta l’horloge.
    Minute ! fit Kronos. Minute !

La grande aiguille des minutes fut plus facile à extraire d’une profonde rainure de la grande table.

    Alors ? fit l’horloge.
    Alors où est Bleuette ? demanda Kronos en tricotant des deux aiguilles nerveusement.

L’horloge rougit de plus en plus.

    Je suis un peu déshabillée, murmura-t-elle.

Kronos soupira.

    J’ai autre chose à faire que la cour à une horloge, dit-il en souriant malgré lui.

Il n’obtiendrait rien d’elle tant que ses aiguilles ne seraient pas en place. Il revissa l’aiguille des minutes en premier.

    Fais-la tourner un petit peu pour voir.

L’aiguille tourna timidement. L’horloge semblait un peu plus à l’aise, mais elle se sentait encore dénudée comme si elle était en petite tenue. Kronos fixa enfin l’aiguille des heures sur son axe.

    Ah, ça va mieux, fit-elle.
    Et Bleuette ? fit Kronos sans attendre.
    Bleuette ? Bleuette ?… Et Ronron ? s’affola l’horloge.

 

                                                                      *

 

Une griffe se planta tout près des moustaches du petit chat. Ronron eut un doute. Le coq essaya de le harponner. Ronron n’aimait guère les rêves dangereux, même si ce n’était que pour du beurre, cela faisait monter le taux d’adrénaline. Ronron recula à toute vitesse.

    Cocorico !

Une autre griffe, peut-être la même, le manqua de peu.

    Miaou ! fit le petit chat de façon ridicule.

Cette fois-ci Ronron ne rigolait plus du tout. Ce n’était pas un rêve, mais un vrai cauchemar. Le pied du coq s’écrasa par terre, faisant tomber des tiges de pâquerettes hautes comme des bambous.

    Miaou ! fit Ronron une dernière fois en fermant les yeux.

Le petit chat ne pouvait plus rien faire. Il allait sans doute tomber comme il tombait parfois du lit, quand un gros cauchemar le réveillait en sursaut. Il n’avait plus qu’à attendre le réveil salvateur. Au lieu de cela, il fut happé dans les airs par une grande gueule baveuse.

 

                                                                      *

 

    Ronron ? Comment ça Ronron ? demanda Kronos.
    Ben oui, fit-elle gênée. J’ai oublié de te dire qu’il est, euh… Qu’il dormait dans ma caisse.

Kronos ouvrit brusquement la porte de l’horloge.

    Il n’y est plus ! jura-t-il. Et Bleuette non plus !

 

                                                                      *

 

Ronron était porté par la peau du cou. Il n’avait pas mal. La grande gueule le tenait très fermement, mais ne lui faisait aucun mal. Ronron sentait une grande langue râpeuse qui lui glissait sur le dos.

    Miaou ? fit-il.

Il s’attendait à un autre cocorico, ce fut un grognement de félin. Ronron ouvrit timidement un œil. L’animal avançait très vite par bonds prodigieux.

    Un rêve débile, ronronna Ronron. Un coq, même géant, ça ne mange pas de chat !

Ronron regarda un peu mieux. Il avait le vertige. L’animal qui le tenait était leste. Il avait de belles griffes au bout des pattes, mais aucune écaille ni aucun d’ergot, plutôt de jolis poils recouvrant un grand corps puissant.

    Allons bon, rigola Ronron. Me voilà maintenant dans la gueule d’un lion.

 

                                                                      *

 

Kronos ne se sentait pas bien.

    Mais où peuvent-ils être à cette heure-ci ?
    Ils ne sont pas dans la forêt ? Avec Picou ? proposa l’horloge naïvement.

Kronos fixa son grand cadran.

    Tu as tourné tes aiguilles combien de fois ?
    J’sais pas. Environ, euh… Un milliard ? Mille milliards ?

Ses aiguilles étaient encore toutes chaudes, elles avaient tourné tellement vite en marche arrière.

    Aille ! fit Kronos. C’est bien ce qui me semblait.

 

                                                                      *

 

Ronron fut projeté sans ménagement au fond d’une tanière. Il retomba mollement sur un tapis de poils. Le tapis ronronnait.

    Miaou ! Miaou !

Cette fois-ci, les miaulements ne venaient pas de la bouche du petit chat.

    De la compagnie, fit une grosse voix.

Le tapis de poils, qui n’était pas un tapis, se divisa en un certain nombre de gros chats.

    Je l’ai trouvé dehors, dit la grosse voix. Il allait se faire manger par un Coquosaure.
    Un Coquosaure ! s’écrièrent les gros chats.
    Un coq au quoi ? demanda Ronron en se remettant debout sur ses pattes.

Les gros chats miaulèrent de rire. Ronron titubait un peu.

    Qui êtes-vous ? demanda Ronron, faisant comme si le rêve n’en était pas un.
    Et toi ? Qui es-tu ? demanda la grosse voix.

Ronron se retourna. Il fit aussitôt le gros dos, les poils raides électrisés de surprise. La créature en face de lui avait tout d’une chatte, indiscutablement, sauf que cette chatte avait la taille d’une grosse lionne !

    Je m’en vais ! fit Ronron. J’en ai marre.
    Si tu veux, répondit gentiment la chatte géante. Mais je ne te le conseille pas. Il y a plein de poules qui rodent dehors.
    Des poules ? Fit Ronron. Je n’ai pas peur des poules. Les poules ne mangent pas de chats !

Les chatons géants miaulèrent de rire encore plus fort.

    Et puis d'abord, les poules n’ont pas de dents, c’est connu, fit Ronron sûr de lui.

Le rêve prenait une tournure plaisante. Il faisait bon dans cette tanière et ces créatures n’avaient pas l’air méchantes. Cependant, les chatons, qui étaient presque deux fois plus gros que Ronron, commencèrent à le chahuter un peu de trop.

    Laissez-le tranquille ! miaula la chatte géante.

Elle pointa une griffe menaçante sur le nez de Ronron.

    Quant à toi, petit chaton minuscule, je ne te permets pas de dire de grosses bêtises. Sache que j’ai perdu trois des miens sous les crocs d’une seule poule. On ne plaisante pas avec ça ! miaula-t-elle férocement.

Ronron recula.

    Je ne suis pas un chaton. Je suis un vrai chat, adulte ! annonça-t-il dignement.

La lionne, ou plutôt la chatte géante, s’esclaffa en rugissant.

    Vrai chat ou pas, je te garde ici, tant que je n’ai pas retrouvé ta maman…
    Ma maman ? fit Ronron vexé. Ça fait belle lurette que je n’ai plus de maman !

Ce rêve était vraiment stupide. Ronron était prisonnier d’une chatte mère poule qui le prenait pour un tout petit minou.

    Minuscule ! Minuscule ! bisquèrent les gros chatons.

Ronron se renfrogna. Il ferma de nouveau les yeux dans l’attente d’un réveil qui tardait à venir.

 

                                                                      *

 

    Ça a marché ? demanda l’horloge.
    Un peu trop bien, fit Kronos. Je me demande où ils peuvent bien être.

Les aiguilles de l’horloge se raidirent. Elle était toute fière.

    Ça a marché ! Tralalère !
    Ne fais pas ta fofolle ! L’heure est grave, fit Kronos.
    L’heure ? Quelle heure ? rigola l’horloge toute guillerette.
    Ne fais pas ta nunuche. Aide-moi plutôt !

Kronos ouvrit en grand la porte de l’horloge comtoise.

    Qu’est-ce que tu fais ?
    J’essaye de voir si je peux entrer là-dedans.

 

                                                                      *

 

Bleuette avait senti les poils du petit chat à l’intérieur de la belle horloge. Puis les engrenages s’étaient emballés comme dans une turbine de fusée. Bleuette s’était sentie soulevée comme dans une capsule spatiale. Elle avait vu Ronron dormir en apesanteur dans une espèce de long tuyau infini qui ressemblait à un trou noir. Puis tout était tombé brutalement. Ronron et elle s’étaient retrouvés chacun suspendu au-dessus du vide, balancés sur les pétales d’une pâquerette démesurée. Ronron avait fait un seul petit miaou avant d’être accroché par le bec d’une poule géante.

 

                                                                      *

 

Kronos essaya, mais ce n’était pas possible.

    J’suis pas un hall de gare, lui dit l’horloge.
    Non, fit Kronos. De toute façon, mon idée est stupide.
    Qu’elle idée ?
    Celle d’aller les rejoindre.
    En m’utilisant ? se réjouit la belle horloge. Oh, mais si ! En te tassant un peu…
    Non !
    Remonte-moi ! Remets-moi à l’heure et je te propulse…
    Non  et non ! s’agaça Kronos. Pour que tu m’envoies n’importe où…
    Comment ça, n’importe où ? se vexa l’horloge.
    Tu ne sais même pas combien de tours t’as fait.
    Attends… Si, si je sais !
    Tout à l’heure tu ne savais pas.
    Tout à l’heure, j’étais prise de cours. Je n’étais pas concentrée.

Kronos la regarda avec une petite lueur d’espoir.

    Tu saurais ?… dit-il intéressé.
    Chut ! fit l’horloge. Je compte.

 

                                                                      *

 

Bleuette ne paria pas sur les chances de Ronron de s’en sortir vivant. La poule avait joué avec le petit chat, comme un chat joue avec une petite souris. Et puis une autre poule gigantesque avait surgi, demandant à Cocotine de lâcher illico ce petit chat. Bleuette avait eu une pensée souriante, quel drôle de nom, Cocotine, pour une petite poule de deux mètres de haut !

 

                                                                      *

    Trois mille milliards, cinq cent vingt-cinq millions, deux cent mille huit cent quatre-vingt-quinze tours et demi, annonça l’horloge.
    T’es certaine ? fit Kronos assez étonné.
    Au quart de tour près, assura l’horloge.
    Tu es sûre ? Tu ne veux pas recompter ?
    Je suis une horloge de précision, dit-elle sèchement.
    Ah… Dans ce cas…
    Alors, tu viens ? Tu viens te blottir chez moi ?
    Non, dit Kronos. J’ai une meilleure idée.

 

                                                                      *

 

Bleuette avait vu Ronron se démener sous les pattes d’un coq monstrueux. Une lionne, ou en tout cas un animal qui ressemblait fort à une lionne, avait enlevé Ronron in extremis avant qu’il ne soit écrabouillé.

    Cocotte ! Cocotte !

Cocotine pleurait. Elle avait perdu son beau jouet. Son Papa avait même tenté d’écraser le petit animal ridicule.

    Cocotte ! Cocotte !

Elle pleurait exactement, en beaucoup plus fort cependant, comme Cocotte la petite poule du manoir au temps de Pépé. Elle aurait presque fait pitié à voir si elle n’avait pas été si forte et si haute.

    Cocotte ! Cocotte !

Bleuette la regarda du haut de sa pâquerette géante.

    Eh ! fit-elle.

 

                                                                      *

 

Kronos s’empara de la clef.

    Tes ressorts ne sont pas cassés ?
    Je suis solide, qu’est-ce que tu crois ?

Kronos introduisit la clef dans la petite fente juste au dessous de l’axe des aiguilles.

    Tu vas recommencer, dit-il. Tu vas tourner tes trois mille milliards et machin chose de fois.

Kronos tourna la clef au moins mille fois. Les ressorts étaient prêts à éclater.

    Tu peux me dire à quoi ça sert ?  Tu veux que Ronron et Bleuette remontent encore plus loin dans le temps, c’est ça ?
    Je ne t’ai pas dit que tu allais tourner dans le même sens, signala Kronos.
    Tu veux dire que… ?
    Tu m’as compris, fit Kronos. Je veux que tu tournes trois mille milliards et machin bidule de fois dans le sens des aiguilles d’une montre.
    Une montre ! Ne me parle pas de montre ! J’ai horreur de ces petites horloges… portables.
    Façon de parler, s’énerva Kronos. Tu m’as tout à fait  compris.

L’horloge laissa échapper quelques Tic tac.

    Ce n’est pas possible, lâcha-t-elle soudainement.
    Comment ça ? Pas possible ?
    C’est à cause du pas de vis, répondit l’horloge. J’ai le pas de vis dans le sens inverse des aiguilles d’une horloge.

Kronos la regarda dubitatif.

    Et alors ? Je ne comprends pas.
    Tu voulais les faire revenir et me faisant tourner trois milliards, cinq cent vingt… ?
    Et des brouettes, coupa Kronos. Explique-moi !

L’horloge se lança dans une longue explication.

    Ce n’est pas compliqué, dit-elle. Si je tourne dans le sens du pas de vis, mes aiguilles se resserrent sur l’axe. Si je tourne trop vite dans l’autre sens, mes aiguilles se desserrent et finissent par s’en aller. Ce n’est pas compliqué, c’est de l’horlogerie élémentaire.

Kronos s’affala sur une chaise près de la grande table.

    Alors, c’est perdu, dit-il lamentablement. C’est perdu.

 

                                                                      *

 

    Co… ?

La petite poule géante remarqua Bleuette.

    Pstt ! fit la jolie rémige bleue.

La petite poule géante redressa la tête à hauteur de la pâquerette non moins géante.

    Où sommes-nous ici ? demanda Bleuette.

Cocotine ne répondit pas, elle s’empressa de prendre Bleuette dans son bec et courut vers un grand monticule.

 

                                                                      *

 

Kronos balançait la tête.

    Quelle histoire ! Jamais je n’aurais dû faire confiance à cette horloge. Le temps va se détraquer, j’en suis sûr. Je vais me sentir mal !

L’horloge faisait de sombres Tic tac. Heureusement, les Schisteuses dormaient, assoupies par la douce chaleur de la cheminée.

    Je n’aurais pas dû écouter cette plume. Je suis responsable de la disparition d’un petit chat.
    Il n’est pas si disparu que ça, le rassura l’horloge. Il suffit d’attendre un petit peu et il va revenir. Non ?

    Un petit peu ? Laisse-moi rire ! s’exclama Kronos en faisant de grands gestes. Un petit peu ! Pauvre horloge. Même si je coupe la forêt tout entière, il n’y aura pas assez de bois pour faire du feu jusqu’au retour de Ronron et Bleuette. Laisse tomber ma belle horloge, je te le dis… Laisse tomber !

L’horloge fit quelques Tic tac réfléchis.

    À moins que ! dit-elle en laissant échapper un grand gong.

 

                                                                      *

 

Le grand monticule était en fait une sorte de grand nid de poules préhistoriques. Le nid devait avoir la taille d’une piscine olympique.

    Wouaou ! fit Bleuette.

Maman poule et papa Coquosaure étaient là.

    Qu’est-ce que tu tiens dans le bec ? demanda la maman.
    C’est une zolie plume bleue, zozota Cocotine.
    Où t’as trouvé ça ? demanda le papa Coquosaure.
    Zur une fleur, zozota Cocotine.

Elle posa délicatement Bleuette par terre. Elle ne pouvait pas parler correctement avec une plume dans le bec.

    Elle est jolie, n’est-ce pas ? dit-elle.
    Une plume de bébé moineau ? s’interrogea le papa.

Décidément, tout était multiplié par dix ou par cent dans ce pays. Bleuette se sentait lilliputienne. Les moineaux d’ici devaient être gros comme des autruches.

    Où sommes-nous ? demanda-t-elle encore une fois.

Tout le monde se mit à rire, Bleuette aussi. L’atmosphère se détendait un petit peu.

    Ptite plume rikiki, t’es dans un nid ! fit Cocotine.

Tout à coup Bleuette pâlit, de bleu foncé elle devint bleu pâle, puis presque blanche. Elle avait peur d’avoir compris.

 

                                                                      *

 

    Je n’ai qu’à tourner mille fois moins vite ! s’emballa l’horloge.
    Et ça changera quoi ?
    Selon mes calculs, les frottements de l’air s’opposeront assez à la force centrifuge et par voie de conséquence, sachant que Pépé n’a pas remit de l’huile depuis…
    Ça va ! Ça va ! s’énerva Kronos. Dis-moi seulement que tes aiguilles ne vont pas jouer aux fléchettes.

 

                                                                      *

 

Le Coquosaure souleva Bleuette. Il la posa sur un grand tas de paille qui devait servir de litière. Il l’examina d’un œil attentif.

    Hum, ce n’est pas une plume de moineau, dit-il d’un air averti.
    Peut-être un duvet de pie ? risqua la gigantesque poule dodue assise à ses côtés.
    Une pie ? fit Bleuette incrédule. Vous connaissez les pies ?

Cette question devait sans doute leur paraître complètement saugrenue. Ils caquetèrent bruyamment comme autant de coups de tonnerre. Bleuette avait du mal à ne pas s’envoler tant ils brassaient de l’air.

    Où sont-elles ? demanda-t-elle. Où sont les pies ?

Le Coquosaure déploya une grande aile, elle fit une telle ombre que Bleuette crut un instant à une éclipse de Soleil. L’aile pointa en direction d’un grand arbre tout aussi démesuré que le reste.

    Là-bas, dit le Coquosaure. Elles nichent là-bas, dans le baobab.
    Dans un baobab ? s’écria Bleuette de plus en plus étonnée.

La petite famille poule avait l’air de s’amuser beaucoup. Cocotine trépigna du pied, ce qui fit sursauter Bleuette, sa maman lâcha un petit cri jovial qui ressemblait plus à un roulement de grosse caisse qu’à un cui-cui  de moineau. Bleuette les distrayait beaucoup.

     Dans un baobab ? répéta-t-elle. Je croyais qu’elles vivaient dans un peuplier.

De mieux en mieux, le Coquosaure s’étrangla la glotte à force de rire comme un tyrannosaure, Cocotine se roula par terre en faisant dégringoler Bleuette de son grand tas de foin.

    Cocotine ! Cocotine ! Laisse-la !

Mais c’était trop tard. De toute sa masse Cocotine écrasa Bleuette.

 

                                                                      *

 

Kronos s’évertua à visser encore plus les aiguilles.

    Ça suffit ! cria l’horloge. Si tu continues, je ne vais plus pouvoir tourner du tout !
    Tu es certaine qu’elles vont tenir ? Tu ne vas pas tourner trop vite ?
    Ni trop lentement, remarqua l’horloge.

Kronos regarda tout autour de lui. Les Schisteuses étaient bien calmes, Picou, allongé sur la table, avait plus que l’air d’un cadavre, les bûches brûlaient tout doucement.

    Tu penses en avoir pour combien de temps ? s’inquiéta-t-il.

L’horloge fit un bruit de caisse enregistreuse.

    Qu’est-ce que tu fais ?
    Attends ! Je calcule… Sachant que Pi vaut trois quatorze et que le diamètre de mon cadran est plus petit que celui de Big Ben et que…

Kronos s’énervait, mais il préféra se taire en tripotant sa grande barbe.

 

                                                                      *

 

    Ça va ?

Le Coquosaure avait soulevé Cocotine par la peau du cou pour dégager Bleuette.

    Ça va ?

Bleuette était plaquée dans de la terre molle. La grosse maman poule tira sur la tige de la petite plume. Cela fit un bruit comme celui du scotch que l’on déroule.

    Ça va ? demanda-t-elle à son tour.

Bleuette peinait à répondre, alors la grosse poule souffla dessus.

    Où suis-je ? demanda Bleuette.
    C’est Cocotine, elle ne fait attention à rien, s’excusa le grand Coquosaure.
    Cocotine ? Ah oui, fit Bleuette reprenant peu à peu ses esprits.
    Regarde ! fit la petite poule géante. Tu as laissé une belle trace dans la terre. On dirait un fossile.
    Un fossile ? fit Bleuette. On est dans la préhistoire, c’est ça ?
    La préhistoire ?

Les trois gallinacés se payèrent une autre grosse bosse de rire. La préhistoire ? Où cette plume folle allait-elle chercher tout ça ?

    On t’écoute, fit le papa Coquosaure en s’essuyant une larme.

Bleuette était tout à fait remise.

    Où est le manoir ? Où est Pépé ? Où est l’horloge ? Où est Ronron ?

Le Coquosaure et sa grosse poupoule se regardèrent, l’air de dire que cette plume n’avait plus tout à fait sa raison.

    C’est quoi l’horloge ? C’est quoi le manoir ? C’est qui Pépé ? C’est qui Ronron ? caqueta Cocotine.
    Ronron, c’est le petit chat que tu as attrapé tout à l’heure, dit Bleuette. Il venu avec moi du… du futur, lâcha-t-elle.

 

                                                                      *

 

    À peu près le temps que les bûches vont mettre à brûler, répondit enfin la belle horloge comtoise.
    À peu près seulement ? se fâcha Kronos. Tu vois bien que toi et la précision…
    Moi et la précision ? s’offusqua l’horloge en devenant toute rouge de colère. Sache que je donne toujours l’heure exacte moi, et que… et que sans moi… sur qui pourrais-tu compter ? Hein ? Est-ce que je sais moi, combien de temps mettent les bûches à brûler ? Hein ? Sont-ce des bûches humides ou des bûches sèches ? Hein ? Et ce feu ? C’est un grand feu ou un petit feu ? Hein ? Et…
    Bon, bon, ça va ! Te fâche pas ! stoppa Kronos en agitant les mains. On n’est pas là pour discuter du temps que mettent les bûches à brûler, tu as raison.
    Hein ! fit l’horloge dans un dernier tic appuyé.

 

                                                                      *

 

    Du futur ??? lâchèrent en même temps les trois oiseaux préhistoriques.

Ils caquetèrent en tournant bêtement en rond dans leur nid olympique.

    Et vos pies ? Elles sont grandes comment ? cria Bleuette pour s’assurer qu’elle était bien dans un passé lointain.

Cocotine s’arrêta la première.

    Je suis presque aussi grande qu’elles ! répondit-elle fièrement.

Cette petite poule géante aurait fait un ravage dans la basse cour du manoir. Il n’y avait plus aucun doute, l’horloge y était allée beaucoup trop fort, beaucoup trop loin.

    Vous… Vous êtes d’une autre époque ! confirma Bleuette.

Le Coquosaure et sa grosse poule stoppèrent leur manège.

    Ah bon ? fit celui-ci. Dans ce cas, tu dois savoir…
    Savoir quoi ? s’étonna Bleuette.
    Savoir qui, de l’œuf ou de la poule, répondit l’énorme poule préhistorique.

Bleuette éclata de rire de bon cœur.

    Non ! dit-elle. Non ! On ne sait toujours pas qui a été le premier.

Le Coquosaure redressa ses ergots. Bleuette le sentait méfiant.

    Quelle importance, dit-elle plus prudemment.
    En tous les cas, une chose est sûre, rigola la poule préhistorique en montrant ses grandes dents.
    Quoi ? fit le Coquosaure nerveusement.
    Le premier n’était pas un coq.

 

                                                                      *

 

Kronos attendit que l’horloge se calme un petit peu. Quand elle s’énervait comme ça, elle avait des tics et ce n’était pas bon pour sa précision.

 

                                                                      *

 

Le Coquosaure grommela, son ego en avait pris un coup. Bleuette imprudente enfonça un peu plus le clou.

    Et dans le futur, les coqs sont tout petits, leur annonça-t-elle.
    Répète ! fit le Coquosaure d’un œil mauvais.
    Euh… Les poules et les coqs ont diminué… Mais les pies aussi.
    Répète ! continua le Coquosaure susceptible.
    Euh… fit Bleuette qui ne savait plus que dire.
    Comment oses-tu m’appeler ? demanda le Coquosaure.
    Euh… ? Coq ? fit Bleuette la voix coincée.
    Laisse-la ! fit la grosse poule. Ne vois-tu pas que tu l’effraies. Elle ne sait pas.
    Je ne sais pas quoi ? demanda Bleuette.
    Seule une poule a le doit d’appeler son Coquosaure par son petit nom, dit-elle doucement.
    Ah bon ? fit Bleuette. Excusez-moi, je ne savais pas.

Le Coquosaure releva sa grande crête en forme de cerf volant et lança un splendide cocorico. Mieux valait ne pas lui annoncer qu’avec les siècles, son beau nom de Coquosaure avait fini par laisser place au diminutif, au doux petit nom permis exclusivement à madame poule. Monsieur le Coquosaure allait devenir monsieur le coq tout court.

    Continue, tu nous intéresses, dit-il.

Mieux valait jouer la franchise.

    Les poules du futur n’ont plus de dents, annonça-t-elle.
    Quoi ? fit le grand Coquosaure en laissant échapper un sourire carnassier. Ça, c’est la meilleure ! Des poules qui n’ont pas de dents ! Tu entends ça ma poupoule ? Tu entends ça Cocotine ?

Bleuette les regarda d’abord glousser, puis rire comme des éléphants qui se tapent la trompe par terre. Décidément, la préhistoire avait un petit côté détendu assez rigolo. Elle attendit qu’ils se calment.

 

                                                                      *

 

    En attendant, j’en profiterai pour raconter une histoire aux Schisteuses, dit Kronos.

Hélas, il y en avait toujours au moins une qui ne dormait que d’un œil.

    Une histoire ? dit-elle.

Elle n’avait évidemment pas de coude, mais c’était tout comme, tout comme si elle avait donné un coup de coude à sa voisine.

    Une histoire ? répéta sa voisine.

La nouvelle se propagea comme une traînée de poudre dans toute la salle.

    Une histoire ! Une histoire ! réclamèrent les Schisteuses à tue-tête.

 

                                                                      *

 

    Et le petit chat ? demanda Bleuette. Ronron, où est passé Ronron ?
    Ronron ? demanda Cocotine. Qui c’est Ronron ?
    Je crois savoir, fit la grosse mère poule. C’est ton jouet.
    Mon petit minou ? fit Cocotine en commençant à pleurnicher. Papa l’a écrasé. Méchant papa !

Le Coquosaure avait l’air embarrassé. Sans l’intervention de cette chatte maternelle, Ronron serait certainement à l’état de crêpe, complètement en bouillie.

    J’ai seulement failli l’écraser, éluda-t-il. Il est parti par là-bas.
    Où ça ? demanda Bleuette.
    Là-bas, chez les Chatosaurus.

Il ne voulait pas non plus lui annoncer que les poules préhistoriques se gavaient de petits Chatosaurus. Bleuette sembla toute triste. Peu lui importait qu’un chat préhistorique s’appelle chat ou Chatosaurus, elle angoissait.

    J’ai complètement oublié de prévenir Kronos. J’ai laissé Ronron partir avec moi, culpabilisa-t-elle.

 

                                                                      *

 

    Une histoire ! Une histoire !

Kronos hurla à l’horloge.

    Vas-y ! Vas-y ! T’occupe plus de moi. Tourne !
    Une histoire ! Une histoire !
    Tourne  et arrête-toi quand ils seront là !
    Une histoire ! Une histoire !
    Arrête-toi quand tu sentiras Ronron et Bleuette dans ta caisse !

L’horloge s’appliqua à tourner ses aiguilles dans le sens du retour vers le futur. Lentement au départ, puis de plus en plus rapidement, jusqu’à atteindre la vitesse d’une toupie. Elle ne turbina pas telle une fusée comme la première fois. Elle faisait un petit bruit léger de ventilateur.

    Une histoire ! Une histoire !

 

à suivre…

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39- Compte à rebours.

Enregistré dans : La rémige bleue — 22 octobre, 2009 @ 12:20

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

 

La porte d’entrée grinça. Des bûches tombèrent par terre.

    Flûte ! fit l’homme qui se tenait debout dans l’embrasure.

Bleuette était raide comme une grosse écaille de poisson. Pépé, la cage à la main, avait le pied en l’air entre deux marches d’escalier. Ronron avait les joues gonflées prêtes à émettre un Ronronflement. L’horloge mit tous ses chiffres au garde à vous.

    Kronos ! Kronos ! cliqueta-t-elle joyeusement.
    Une seconde ! veux-tu ?

Kronos se débarrassa des quelques bûches qui lui restaient dans les mains. Il ferma la porte sans faire de bruit.

    Un peu de feu, et ça ira beaucoup mieux ! dit-il en se frottant les mains.
    T’as le droit de faire ça ? demanda l’horloge.
    Je vais me gêner… fit Kronos.
    Mais si Pépé te surprend ?
    Aucun risque ! Regarde tout autour de toi.

L’horloge fit faire un tour de cadran à ses aiguilles. La salle était figée comme un glaçon.

    C’est ton heure de pause ?
    T’as tout compris, sourit Kronos.

Il s’avança vers la cheminée.

    Il y a des allumettes ?
    Sur le linteau de la cheminée, lui indiqua l’horloge.
    Il y a du papier ?
    Sous le foyer.

Kronos se pencha et sortit du vieux papier journal.

    Ben dit donc, les nouvelles ne sont pas fraîches !
    Quelle importance ? demanda l’horloge.
    Aucune, aucune, fit Kronos en feuilletant quelques pages.
    Tu comptes brûler toutes les bûches ? s’étonna l’horloge.
    Oui. Et alors ?
    Oh rien. Ça va prendre du temps, c’est tout, remarqua-t-elle en haussant les aiguilles.
    Ils ont vraiment mignons, continua Kronos.
    Qui ça ?
    Ces Bougeants habillés ! Avec leurs façons de consigner les choses là-dedans, dit-il en agitant une feuille de journal. C’est comme s’ils espéraient stopper un tant soit peu le temps.

L’horloge fit tourner ses minutes un peu plus vite, signe d’intenses réflexions.

    Ça ne s’appelle pas des souvenirs ?
    Peut-être, fit Kronos en craquant une allumette.

La feuille de journal s’embrasa. Il la jeta dans l’âtre.

    Et voilà ! Une histoire qui s’envole, un souvenir qui se consume !

Dehors, le bec de Pica était comme vissé dans la fenêtre. Feuillette était coincée dans son bec.
Dedans Kronos s’activa un tout petit peu. Il fit un tas de papiers journal en boule, il posa les bûches par-dessus et craqua une autre allumette.

    Aaah ! fit-il. Rien de tel qu’un peu de chaleur pour remettre les idées en place.
    Que comptes-tu faire ? demanda l’horloge.
    Une histoire ! Une histoire ! scandèrent les Schisteuses.

Kronos s’affala sur le canapé.

    Mais qu’est-ce qu’elles ont ? On dirait qu’on les a labourées.
    On n’est pas des Bougeantes ! On n’a pas de cervelle ! On n’a pas de poumons ! On n’a pas de cœur !

L’horloge tinta de rire. Kronos écarquilla les yeux.

    Ce n’est rien, dit-elle. Tout à l’heure, j’expliquais à Ronron, comment, toi, tu fixes les Bougeants quand tu t’arrêtes.
     Ronron ?
    Oui… Le petit chat qui est venu avec Pépé.
    Le petit chat ?… Ah oui ! Le petit chat à côté du ponton…

Kronos avait l’air d’avoir un peu de mal à raccrocher tous les évènements les uns aux autres.

    Quelle nuit !  fit-il.
    Bref, fit l’horloge. Quand toutes ces dames on voulut faire la java …
    C’est pas vrai ! C’est pas vrai ! mentirent en chœur les Schisteuses.
    Juste un tout petit peu de hip-hop, à peine… modéra la vieille vénérable.
    Des Bougeantes ? Tiens, tiens… fit Kronos.

Les Schisteuses hurlèrent.

    On n’est pas des Bougeantes ! On n’est pas des Bougeantes !
    Bon, d’accord ! fit Kronos, sentant qu’il n’arriverait pas à les faire taire. Je vous raconterai une petite histoire au coin du feu, tout à l’heure… Si vous êtes sages. Sinon…

Les Schisteuses se firent toutes raplapla.

    Sinon, je sais, moi aussi, où se trouve la serpillière, ajouta-t-il.

Le feu commença à crépiter. Une douce chaleur s’installa dans la grande pièce. Kronos marcha sur les Schisteuses devenues toutes coites. Il jeta un œil à la fenêtre.

    J’ai failli faire une bêtise, dit-il en regardant Pica de l’autre côté de la vitre.
    Quelle bêtise ? demanda l’horloge.
    Je croyais que tout le monde dormait. J’ai déplacé les bûches sans faire attention.
    Et alors ?
    Et alors, si Pica m’avait vu…

Picou, Pica… L’horloge fit quelques tours d’aiguilles pour tout remettre en ordre dans son cadran.

    Ça y est ! Je comprends tout ! dit-elle en faisant un grand Ding limpide. J’étais là quand Jakou a demandé à Pépé de sauver Picou ! Pauvre Picou. Pépé a quand même réussi à le ramener. Il est là sur la table. Maintenant je sais !
L’Ankou ne court pas après Pépé, il court après Picou ! Et cette pauvre Pica, c’est la petite copine à Picou et…

    Je sais, je sais ! coupa Kronos. Moi aussi j’ai mis un peu de temps pour comprendre tout ça.
    Et maintenant ? fit l’horloge.
    Et maintenant… fit Kronos. Maintenant Pica est derrière cette fenêtre et elle attend au moins un miracle.

L’horloge vibra, complètement affolée.

    Mais Pépé va revenir d’un instant à l’autre avec la cage ! Et si Pépé voit que le feu s’est allumé tout seul, il va devenir fou, et…
    Du calme ! Du calme ! lança Kronos. Ce n’est pas le moment de perdre les pédales. Je… Je maîtrise la situation et…
    Éteins le feu ! Remets les bûches dehors ! Laisse faire les choses ! s’emballa l’horloge.
    Non ! fit Kronos. Je vais rester ici tant que les bûches brûlent.

 

                                                                      *

 

    Foufou ! Foufou !

La rieuse avait fait trois le tour des falaises. Aucune trace de Foufou.

    Foufou ! Foufou !

Jonathan avait ratissé la mer. Aucune trace de Foufou.

    Foufou ! Foufou !

 

                                                                      *

 

Kronos posa la main sur Bleuette. Elle était fine et dure comme une lame de rasoir. Kronos la prit par la tige.

    Que fais-tu ? demanda l’horloge.
    Je réveille Bleuette.

Kronos secoua la plume. Elle devint douce comme du carton, puis douce comme une feuille, puis douce comme du coton, puis douce comme une plume.

    Enfin… dit-elle en s’éveillant.

Kronos promena la plume dans la grande salle.

    Elle est belle cette pièce, remarqua Bleuette.

Kronos posa la plume sur le rebord de la fenêtre.

    Elle est là, juste derrière, dit-il.

Alors, Bleuette s’activa.

    Il faut aller la chercher ! On a besoin d’elle !
    Mais elle est dans le bec de Pica, fit Kronos d’un air pas trop sûr de lui.
    Sans elle, ce sera beaucoup plus difficile ! justifia Bleuette.

Kronos n’aimait pas ça. Il y avait un gros risque. Il ne faut vraiment pas réveiller un Bougeant ou une Bougeante en dehors du temps qui passe. Un Bougeant qui bouge a forcément besoin de respirer, c’est connu. Or, quand le temps s’arrête, l’air ne passe plus.

    C’est dangereux, dit Kronos. Terriblement dangereux pour Pica. Si elle se réveille…

Le temps de quelques flammes, il pesa le pour et le contre.

    J’y vais ! dit-il.

Il laissa Bleuette sur le rebord de la fenêtre. Il pressa le pas vers la porte. Il l’ouvrit tout doucement. Il regarda à droite et à gauche, pour voir si personne ne venait, réflexe complètement inutile, tout était solidifié comme dans une peinture séchée depuis très longtemps. Le coq avait l’air absurde de vouloir finir son cocorico. Kronos s’approcha de Pica.

    Délicat, annonça-t-il.

Il posa une main sous le ventre de la pie. Entre le pouce et l’index de l’autre main, il appliqua une petite pression sur le bec.

    Ça va. Ça ne bouge pas.

Kronos respira un bon coup. Il tira d’un coup sec sur Feuillette.

    Aille ! fit la petite feuille.

Pica resta comme clouée à la fenêtre. Feuillette s’agitait dans la main du temps qui passe.

    Ouf ! fit-il soulagé.

La petite Bougeante était toujours en attente de vivre la suite de sa vie.

    Qu’est-ce qu’elle a ? fit Feuillette en se débattant.
    Calme ! Calme, fit Kronos. Je ne lui veux aucun mal et à toi non plus.

Kronos retourna à l’intérieur du manoir. Feuillette semblait à la fois inquiète et curieuse.

    Bleuette ! fit Feuillette.
    Feuillette ! fit Bleuette.
    Elles se connaissent ? demanda l’horloge un peu boudeuse.
    Oui, et je crois qu’elles vont avoir besoin de toi, dit Kronos.
    De moi ?

Le petit Picou était toujours étendu sur la table. Pour lui le temps ne semblait plus avoir d’importance.

    Oui de toi, et ne t’emballe pas, ce n’est vraiment pas le moment.

Kronos prit Bleuette dans sa main gauche. Feuillette était dans sa main droite.

    Explique-lui, fit-il à Bleuette.

Bleuette lissa ses barbules.

    Petite Feuillette, dit-elle avec le plus grand sérieux. Te souviens-tu de ce qui s’est passé exactement ?

Feuillette se senti intimidée.

    Je… Y a Foufou qui est parti et…
    Non, pas ça, dit Bleuette. Avant.
    Avant ? Avant, y a eu euh… Des éclairs, beaucoup de vent…
    Encore avant avant, encouragea Bleuette.
    Avant avant ? Y a eu Pica qui m’a prise dans son bec. On a fait un beau voyage dans les airs, on est arrivé à la falaise…
    C’est bien, fit Bleuette. Et avant tout ça ?
    Avant tout ça ?

Feuillette était au bord des larmes de petite feuille.

    J’étais coincée dans la route.

L’horloge s’était arrêtée, elle n’émettait plus aucun Tic-tac.

    Écoute bien, lui dit Kronos.
    Je fais que ça, lui répondit-elle un peu sèchement.
    Encore avant, chuchota Bleuette.
    « Crac », murmura Feuillette. Ma branche a fait « crac ».

Un grand silence plana dans la grande salle. Les Schisteuses étaient toutes ouïes, elles n’en perdaient une miette.

    Et avant, fit Feuillette avant que Bleuette ne l’encourage à poursuivre. Avant j’étais au bout de ma branche. Picou…
    Stop ! fit Bleuette. C’est parfait. Es-tu capable de répéter tout ça à l’horloge ?

L’horloge laissa tomber un contrepoids pour ajuster ses aiguilles.

    Ce n’est pas la peine, dit-elle. J’ai tout entendu.

Kronos reposa Feuillette sur la grande table. Il approcha Bleuette du cadran de la grande horloge.

    Bon, dit-il. Horloge écoute-nous bien.

L’horloge se redressa.

    Je vous écoute, dit-elle.
    Tu as bien entendu ce qu’a dit la petite feuille ?
    J’suis pas sourde, fit l’horloge.

Les Schisteuses commencèrent à gesticuler. Elles sentaient qu’il se passait quelque chose d’inhabituel

    Chut ! fit Kronos. Ou sinon vous n’aurez pas votre histoire…

Bleuette fixa le cadran.

    Horloge, dit-elle. Tu es une belle et grande horloge, très précise…

L’horloge n’avait pas l’habitude qu’on la flatte comme ça.

    Toujours à l’heure, à la seconde près ! cliqueta-t-elle fièrement.
    Bien, fit Bleuette.
    Tu as bien entendu le souvenir de Feuillette ? insista Kronos.
    Mais oui ! sonna l’horloge un peu excédée.
    Alors, tu peux me dire à combien de temps remontent les faits, lâcha Kronos.

L’horloge égraina de longues secondes, son aiguille la plus fine fit presque un tour complet.

    Quels faits ? grommela-t-elle.
    Fais pas ta montre ! s’énerva Kronos. Tu sais bien de quoi je parle.
    Juste le dernier souvenir de Feuillette, fit Bleuette plus indulgente.
    Ah oui ! fit l’horloge. Disons à peu près…
    Pas à peu près ! s’énerva Kronos. Exactement !
    Je ne sais pas… Avant le « crac » ou après le « crac » ?
    Avant ! Quand Picou tenait la branche ! fit  Bleuette.
    Ah ! fit l’horloge en tintant légèrement. Là au moins c’est plus précis.

Elle fit tourner ses engrenages comme une vieille machine à calculer.

    Houlà ! Ça fait pas mal d’heures, de minutes et de secondes !
    Pas d’importance, fit Kronos. Du moment que tu sais.

Le temps qui passe avait l’air pressé.

    Vous voulez que je vous carillonne le résultat ?
    Mieux, fit Kronos.
    Mieux ? s’étonna l’horloge.

Kronos s’empara de la grande clef cuivrée posée sur le haut du cadran.

    Comment vont tes ressorts ?
    Un peu mous, merci, mais ce n’est pas la peine… Pépé va s’en charger comme tous les matins…
    Pas le temps, fit Kronos.

Il tourna la clef jusqu’à ce que les ressorts soient tendus comme des arcs prêts à lancer leur flèche.

    Mais qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce que tu fais ? s’alarma l’horloge.

Kronos reposa la clef.

    Tu vas suivre mes instructions, dit-il mystérieusement

Kronos regarda Bleuette.

    Tu es prête pour le grand saut ?
    Je suis prête ! fit Bleuette.
    Mais qu’est-ce que vous faites ? Qu’est-ce que vous faites ?

Kronos ouvrit la porte de la grande caisse et y glissa Bleuette. Elle retomba doucement sur quelque chose de doux.

    Voilà ! dit-il en fermant la porte.
    Tu peux m’expliquer ? fit l’horloge un brin énervée.

Kronos posa son index au centre du cadran.

    Tu vas tourner à l’envers, dit-il calmement.
    Moi tourner à l’envers ? Mais pourquoi ?
    Un compte à rebours, fit Kronos.
    Un compte à rebours ? Comme quand on lance une fusée ?
    Comme quand on lance une fusée, c’est exactement ça, fit Kronos.
    Oh là là ! C’est pour aller sur la Lune ? fit-elle joyeusement.
    Mieux que ça. C’est pour remonter dans le temps !

Les aiguilles de l’horloge s’affolèrent.

    Une machine à remonter dans le temps ? Hiiii ! Je suis une machine à remonter dans le temps !

Kronos la regarda fixement.

    Je ne plaisante pas, dit-il sérieusement.
    Vrai ? Ce n’est pas une blague ?
    Ce n’est pas une blague. Es-tu prête ?
    Je suis prête ! On y va ? On y va ?

Ses aiguilles faisaient des loopings.

    Attends une seconde ! fit Kronos. Tu sais quand t’arrêter ?
    Euh… Non.

Kronos soupira.

    Que vient de dire Feuillette ?
    Ah oui Feuillette ! fit l’horloge tout excitée.
    Quand Picou tenait la branche, préféra répéter Kronos. Je peux compter sur toi ?
    Tu peux compter sur moi ! Tu peux compter sur moi !

Kronos leva son doigt.

    Alors, on y va, dit-il. Je compte jusqu’à trois, et à trois…

Il reposa son index fortement sur l’axe des aiguilles, elles s’arrêtèrent complètement.

    Attends encore, dit-il. Tu comptes tourner comment ?
    Ben à l’envers, comme tu m’as dit, en faisant des Tac-tic au lieu des Tic-tac…
    Non, non ! fit Kronos. À cette allure on est encore là jusqu’à demain. Essaye plutôt de tourner comme une toupie.
    Comme une horloge de course ?
    Si tu veux, fit Kronos. Va pour l’horloge de course. Mais attention ! Tu t’arrêtes pile quand Picou vole avec sa branche. Pas une seconde de plus ni une seconde de moins. Ok ?
    Ok ! fit l’horloge.

Kronos relâcha la pression.

    Je compte jusqu’à trois. Un… deux…

L’horloge prit une grande inspiration.

    Trois !

Les aiguilles commencèrent à tourner à l’envers, tout doucement, puis de plus en plus vite. Les Tac-tic se transformèrent rapidement en bruit de mitrailleuse puis en bruit de gros moteur d’avion. Les aiguilles firent du vent comme les pales d’un hélicoptère à toute vitesse. Kronos tout échevelé se protégea en croisant les mains sur sa figure.

    Arrête ! Hurla-t-il. Arrête !

 

à suivre…

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38- Le beau Danube bleu.

Enregistré dans : La rémige bleue — 16 octobre, 2009 @ 12:09

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

Pica se dépêcha d’aller prendre Feuillette.

    Où va-t-on ? demanda la petite feuille.
    Au manoir !

Pica tenait Feuillette dans le bec, prête à décoller. Elle entendait, encore au loin, des appels à Foufou. Pica décolla. La feuille frissonna.

    Où est Picou ?
    Picou est avec Pépé, dit Pica.
    Il est comment Pépé ?

Feuillette avait reçu une éducation de petite feuille. Une éducation basée sur des « on-dit » propagés d’arbre en arbre, de feuillage à feuillage : « on dit qu’il y a un manoir à l’orée de la forêt », « on dit que la mer n’est pas loin », « on dit que les Bougeants habillés viennent des villes… » Rares étaient les feuilles pouvant vérifier un seul « on-dit ». En général, une feuille vit au bout de sa branche et meurt au pied de son arbre, et c’est tout ! Feuillette avait beaucoup de chance, elle avait vu la mer, elle allait connaître le manoir. Peut-être même, allait-elle connaître de près un Bougeant habillé ?

    Pépé est comme il est, dit Pica.

Elle était trop concentrée sur son vol. Elle filait dans les airs. Les falaises s’effaçaient déjà. La campagne s’étirait sous ses ailes.

 

                                                                      *

 

Ronron se terra au fond de la caisse, le cœur battant à tout rompre. Un homme se tenait debout dans l’embrasure. Il faisait racler ses sabots et le vent faisait claquer son manteau.

    Voilà… C’est chez moi ici, dit-il.

Les aiguilles de l’horloge firent le grand écart comme des moustaches qui se redressent. Elle laissa tomber ses contrepoids et les aiguilles firent le grand huit.

    Pépé ? cliqueta-t-elle.

Ronron releva une oreille. Était-ce bien Pépé ou était-ce son fantôme ? L’homme alla droit vers la cheminée.

    Il n’y a plus de feu, constata-t-il.
    Pépé, Pépé, Pépé, Pépé, Pé…, fit l’horloge joyeusement, au lieu de prononcer ses Tic-tac habituels.
    Ben oui, c’est moi, fit Pépé en haussant les épaules.

Pépé se sentait fatigué. Ce n’était plus de son âge d’aller courir à la belle étoile.

    Quelle nuit ! fit-il.

Ronron releva l’autre oreille. Apparemment ce n’était pas l’Ankou, c’était bien Pépé.

    Miaou ? fit-il à son tour. Miaou ! Miaou ! Miaou !

Pépé tenait toujours Picou dans ses mains.

    Ronron ? dit-il. Ronron, où es-tu ?
    Miaou ! Miaou !

Le miaulement venait de l’intérieur de l’horloge.

    Ronron ? Qu’est-ce que tu fais là dedans ?

Ronron gratta la vitre avec ses griffes.

    Non ! Ronron ! reste où tu es !

Ronron tenta de glisser une patte dans l’entrebâillure, mais Pépé ferma brutalement la porte de l’horloge comtoise.

    Miaou ? fit Ronron interloqué.
    Attends mon petit chat. Veux-tu ?

Ronron n’avait pas tellement le choix. À l’aide de son sabot, Pépé coinça la porte.

    Qu’est-ce que tu fais ? demanda l’horloge.
    Ne t’inquiète pas, répondit Pépé.

Pépé ferma le loquet de la porte vitrée.

    Excuse-moi, petit Ronron. Je n’en ai pas pour long.

 

                                                                      *

 

    On dit que Pépé ramasse des bûches dans la forêt.
    Tu connais donc Pépé ?
    Je ne sais pas, fit Feuillette. On dit que Pépé a un biclou.
    C’est quoi un biclou ? demanda Pica, étonnée qu’une petite feuille sache autant de choses.
    Je ne sais pas, refit Feuillette. On dit que le biclou promène les bûches dans une carriole.
    C’est quoi une carriole ?
    Je ne sais pas.

L’éducation des « on-dit » avait donc ses limites.

    Pourquoi on a besoin de moi ? demanda soudainement Feuillette.
    Je ne sais pas, dit à son tour Pica.
    Peut-être que Picou saigne ?

Pica cabra.

    Mon Picou, fit-elle en volant encore plus vite.
    Peut-être que Pépé sait faire des pansements avec des feuilles ?

Feuillette était d’humeur bavarde.

    On dit que Pépé se soigne avec des plantes.

Pica faillit lâcher la petite feuille. Le donjon ! Le donjon du manoir émergeait des brumes !

    Moi je suis d’accord pour servir de pansement, dit Feuillette.

 

                                                                      *

 

Pépé posa Picou sur la grande table.

    Tu vas faire le feu ? demanda Bleuette.
    Pas tout de suite, dit Pépé. D’abord la cage.
    Miaou ? fit Ronron, toujours enfermé.

Avec ses doigts, Pépé mima les griffes du chat, en faisant semblant de bondir sur Picou.

    Ah oui ! fit Bleuette. Je comprends…
    À moins de mettre Ronron dans la cage, s’amusa Pépé.

Le vieil homme se détendait un peu. Il déchaussa ses sabots.

    Où est la cage ?
    Dans le grenier, dit Pépé.

Bleuette semblait inquiète tout à coup.

    Tu en as pour long ?
    De la ramener ici ? Non. Pourquoi ? s’étonna Pépé en enfilant ses chaussons.
    Je peux rester dans la grande salle ?
    Si tu veux.

Pépé détacha la plume de son paletot. Ronron n’osait plus miauler. Une cage à chat ! Quelle idée incongrue !

    Je te laisse avec Picou.

Pépé posa Bleuette à côté de l’oiseau inerte.

    À tout de suite ! dit-il en se dirigeant vers le grand escalier en colimaçon.

 

                                                                      *

 

    M’sieur Pépé !

Pépé leva une jambe.

    M’sieur Pépé ! On est cassée en deux !

Pépé contempla le désastre sous ses pieds. Une belle dalle était fendue sur toute sa largeur.

    Ce n’est rien ! dit-il avec impatience. Je te recollerai.
    Surtout Pas ! crièrent les deux morceaux de Schisteuse.
    Ah bon ? fit Pépé.
    Je… On… J’ai toujours rêvé d’avoir une sœur jumelle, dit l’une des moitiés de dalle.
    Et comme maintenant, on est deux… fit l’autre moitié.
    Bon, ça va, j’ai compris, fit Pépé. Vous voulez que je vous sépare ?
    Oh non ! crièrent les deux morceaux de Schisteuse. On veut juste être décollées, l’une à côté de l’autre ! On est deux maintenant !
    Les Schisteuses qui se reproduisent ! Mais où va-t-on ? fit Pépé en se grattant la tête.

Il enjamba les dalles suivantes et posa sa main sur la rampe de l’escalier.

    Je vous prie de vous taire ! réclama-t-il une dernière fois. Sinon…

Il n’avait pas besoin de finir sa phrase, les Schisteuses savaient à quoi s’en tenir… La serpillière !
D’une seule traite, Pépé grimpa les marches, quatre à quatre, jusqu’au grenier.

 

                                                                      *

 

Kronos jouait avec son petit galet dans les mains.

    Et toi ? dit-il. Sais-tu ce que nous réserve l’avenir ?

Kronos s’agitait. Il avait froid.

    Alors ? Il le fait ce feu ou il ne le fait pas ?

Kronos attendait que Pépé fasse du feu dans la cheminée. Il avait déjà fait trois fois le tour du manoir pour se réchauffer, mais il avait toujours froid.

    Tant pis ! dit-il. J’en ai marre d’attendre.

Kronos se dirigea vers Biclou qui se tenait contre la porte cochère. Personne à droite, personne à gauche… Ni vu ni connu, Kronos s’empara de quelques bûches.

                                                                      *

 

Dans le grenier, tout était calme. Pépé ferma la porte doucement derrière lui.

    C’est la loge ? demanda Stradi.

Pépé sursauta. Il avait complètement oublié le morceau de bois enfoui dans sa grande poche.

    Nous sommes dans un théâtre ? demanda Stradi.

Pépé retira le manche de sa poche. Il admira la belle volute vieillie par des écailles de vernis.

    Non, c’est un grenier.

Stradi semblait émerveillé.

    Le grenier de l’opéra ?
    Presque, fit Pépé en souriant. Un manoir, juste un manoir.
    C’est ici qu’on répète ? demanda Stradi. Où sont les danseuses ?

Le gramophone n’avait pas perdu une miette de cette étrange conversation. Il allongea son pavillon et fit tourner son plateau.

    Un violon ? dit-il en contorsionnant son large cône.

Pépé les regarda tous les deux.

    C’est le chef d’orchestre ? demanda Stradi.
    En quelque sorte, fit Pépé.

Les deux objets se dévisagèrent.

    Votre répertoire ? firent-ils tous les deux en simultanément.

Ils éclatèrent de rire. Pépé s’amusa. Ces deux-là avaient l’air d’être faits pour s’entendre. Le gramophone leva son aiguille pour diminuer son volume de rire nasillard.

    Gramo, dit-il. Je me présente, je m’appelle Gramo. Et vous ?
    Stradi, premier violon. Enchanté.

Pépé, un peu gêné, posa Stradi sur une chaise près du gramophone.

    Euh… Je vous laisse, dit-il. Je dois récupérer la cage.

Les deux nouveaux amis ne faisaient déjà plus attention à Pépé.

    Je suis honoré, dit Gramo fort ému. Un violon ici…
    Et moi donc, fit Stradi. Dans quels registres ?…
    Je suis assez éclectique, voyez-vous ? Jazz, variétés, pop, rock, classique…
    Jazz ? fit Stradi. Je suis plutôt classique, mais le jazz…

Pépé fouillait dans le fond du grenier.

    Ah ! Elle est là ! dit-il.

Il souleva la cage toute poussiéreuse.

    Perroquet ? Canari ? Rossignol ?…
    Non, fit Pépé en secouant la tête. Une pie !
    Une pie ? fit la cage. Une pie ! dit-elle outrée. Ce devrait être interdit ! D’ailleurs… Un oiseau tout court, ce devrait être interdit.

Pépé haussa les épaules.

    Tu sais bien que je n’enferme jamais les oiseaux, dit-il. D’ailleurs…

Pépé porta la main à sa bouche.

    Mince ! lança-t-il. J’avais complètement oublié !
    Quoi ? fit la cage.
    La porte ! fit Pépé. Tu n’as plus de porte !
    Chut ! fit Gramo. On ne s’entend plus ici.
    Pardon, fit Pépé.

Le vieil homme posa la cage par terre, un peu confus. Gramo et Stradi étaient en pleine conversation passionnée.

    Eh ! fit Gramo. Pépé ! Viens par ici, s’il te plait.

Pépé se retourna.

    Viens !

Pépé connaissait bien son gramophone.

    Lequel ? dit-il sans attendre la demande.
    Dans le tiroir. Le troisième en partant du haut.

Pépé ouvrit le tiroir sous le gramophone.

    Celui-là ?

Stradi se tenait bien droit, en proie à une belle émotion.

    Comme ça ?… Tout de suite ?… Sans s’échauffer ?… Sans s’accorder ?…

Gramo opina du pavillon, fier de lui.

    Quelle face ? demanda Pépé.
    Face A, fit Gramo, sûr de lui.

Pépé posa le disque sur le plateau.

    Ne va pas le rayer ! fit Gramo par précaution.

Pépé posa la tête de pick-up délicatement. Les premières notes emplirent le grenier. Stradi tomba dans les pommes.

    Eh ? fit Pépé.

Il rattrapa de justesse le vieux morceau de violon, avant qu’il ne tombe par terre.

    Stradi ? Ça va ?

Stradi reprit connaissance.

    Le beau… Le beau Danube bleu, dit-il faiblement.

Pépé écouta en caressant la vieille carcasse. Il n’en restait plus grand-chose, juste un manche, mais quel grand violon dans l’âme !

    Je vous laisse, dit Pépé doucement.

Il cala Stradi sur sa chaise.

    Je vous laisse, répéta-t-il en agrippant la cage.

Et Pépé s’en alla sur la pointe des pieds.

 

                                                                      *

 

Pica contourna le donjon. Elle angoissait. À quoi bon tout ça ? Son Picou n’avait plus aucune chance, elle en était certaine. Elle eut soudain l’envie de se laisser tomber comme un gros caillou, et de mourir là, près du donjon, sous le peuplier, près de son petit Picou.

    Courage ! fit Feuillette.

Pica redressa le bec. Elle devait rester digne. Son Picou n’aurait pas aimé qu’elle se laisse aller.

    Où est Pépé ? Où est Bleuette ?
    Ils sont certainement à l’intérieur, dit Pica.

 

                                                                      *

 

À l’intérieur Bleuette discutait avec l’horloge. Ronron avait fini par s’endormir sous les doux Tic-tac.

    C’est tout de même malheureux, remarqua l’horloge. Ces Bougeants habillés ont tellement la bougeotte qu’ils fabriquent des machines pour bouger encore plus vite. Et voilà le résultat !

Picou reposait sur la grande table, comme un beau trophée de chasse.

    Ah si je pouvais les ralentir un petit peu, ne serait-ce qu’un tout petit peu.
    Et moi je n’aime pas les histoires tristes, répéta Bleuette encore une fois.
    Mais que peut-on faire ? Que peut-on faire ? martela l’horloge.

 

                                                                      *

 

Kronos posa les bûches délicatement sur le perron.

    Quel imbécile ! se traita-t-il lui-même.

Les Bougeants n’ont pas d’assez bons yeux pour distinguer le temps qui passe. Pour eux, Kronos est invisible. Les Bougeants habillés, qui pensent toujours faire mieux que les autres, portent souvent une montre. Une montre est une sorte de prothèse assez grossière, avec des aiguilles qui tournent. Elle permet de palper le temps qui passe. Kronos a horreur d’être palpé, mais il ne sait pas comment empêcher les Bougeants habillés de porter une montre. Kronos préfère les horloges. Une horloge, c’est plus intime, on peut s’adresser à une horloge sans être gêné par un Bougeant qui bouge. Pépé ne porte pas de montre, Kronos aime bien Pépé.

    Quelle andouille ! continua Kronos à voix haute.

Kronos pouvait se parler comme bon lui semblait. Les Bougeants n’ont pas d’assez bonnes oreilles pour entendre le temps qui passe. Pour eux, Kronos est silencieux. Les Bougeants habillés, qui pensent encore faire mieux que les autres, ont inventé le réveil. Un réveil, ça fait beaucoup de bruit. Les Bougeants habillés pensent entendre le temps qui passe en faisant sonner leur réveil. C’est complètement faux et ça agace Kronos. Pépé n’a pas de réveil, Pépé a un coq, Kronos aime bien Pépé.

    C’est malin !

Kronos venait d’apercevoir Pica. Elle tournait autour du donjon. Pica est une Bougeante, elle ne voit donc pas le temps qui passe. Mais il se pourrait très bien qu’elle ait vu les bûches flotter en se promenant tranquillement dans les airs.

    Fais donc attention !

Kronos se parlait souvent tout seul à lui-même. Il lui manquait peut-être une compagnie. Certes, il y avait l’Ankou, mais l’Ankou n’était pas toujours très fréquentable. Et qui sait ce qui se passerait si Kronos se trouvait une dulcinée ? Le temps risquerait de ne plus tourner très rond.

    Elle ne m’a pas vu, se rassura Kronos.

Heureusement, car un Bougeant qui voit, par exemple, des bûches se promener toutes seules dans les airs est un Bougeant qui risque d’attraper de la fièvre. Et comme la fièvre peut donner des hallucinations… Kronos avait horreur de mettre les effets avant la cause.

Pica plongea.

 

                                                                      *

 

    J’ai ma petite idée, dit Bleuette.
    Comment ça ? fit l’horloge.
    J’ai bien envie de changer un peu tout ça.
    Changer quoi ? s’étonna l’horloge.
    Changer cette histoire.
    Explique-toi ! fit l’horloge en trépignant des aiguilles.
    Je…

Quelqu’un frappa au carreau. Ça ne ressemblait pas au bruit d’un index de Bougeant habillé, c’était bien plus sec que ça. Un premier rayon de soleil illumina la vitre. Bleuette aperçu la silhouette.

    Pica ! fit-elle.

Le rayon de soleil se promena dans la basse cour. Il toucha l’œil du coq.

    Cocoric !…

Le reste resta coincé dans sa gorge.

à suivre…

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37- Hip-hop.

Enregistré dans : La rémige bleue — 16 octobre, 2009 @ 11:11

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

Le peuplier se balançait. Il essayait de remettre de l’ordre dans ses racines. Il était comme un Bougeant habillé qui essaye des chaussures neuves. Non pas parce qu’il essayait toutes sortes de pointures de toutes sortes de chaussures, mais parce qu’il enfonçait ses racines déboîtées dans de nouveaux emplacements, de nouveaux trous laissés vacants par les tremblements dus aux violentes rafales. Et tout comme un Bougeant bien habillé qui met toujours beaucoup de temps à choisir une nouvelle paire de chaussures, il prenait un certain temps, pour ne pas dire plus, à détricoter ses racines et les faufiler là où elles se sentiraient le mieux, sous ce manoir et plus précisément sous la grande salle. Les Schisteuses s’en donnaient à cœur joie.

    Hip-hop !

C’est à qui ferait la plus belle figure. Elles faisaient des cabrioles et piquaient des crises de rire.

    À moi ! dit une petite Schisteuse toute svelte.

Sans attendre l’avis de quiconque, elle se mit à onduler en se balançant sur le dos d’une racine sortant à l’air libre. Elle fit une glissade puis un blocage qui la propulsa dans les airs, dans un mouvement de toupie. Elle retomba par terre, non sans se froisser au passage quelques lamelles de schiste. Les autres Schisteuses applaudirent. Elle fit une honorable révérence pour saluer son public, essayant d’oublier son mal.

    T’es folle ! lui dit sa voisine. Tu aurais pu te faire du mal !
    Je me suis fait mal, rectifia celle-ci tout de suite.
    C’est malin ! Tu n’as jamais appris à t’échauffer d’abord ?

Mais c’était plus fort qu’elles, il fallait qu’elles dansent sans attendre. L’occasion était si belle, cela ne risquait pas de se reproduire peut-être avant des siècles. Il fallait qu’elles dansent, même au prix d’un léger lumbago. Elles auraient tout le temps de se soigner ensuite, quand Pépé aura fini de replacer tout le monde.

    À moi maintenant !

Quelques jeunes Schisteuses pouffèrent de rire. C’était la vieille et vénérable qui voulait s’y mettre, elle aussi.

    Il n’y a pas d’âge pour se mettre au Hip-hop, dit-elle, après avoir remarqué les sourires moqueurs.

Elle s’élança comme une casserole remplie trop d’eau, réussit quand même une pirouette avant de retomber en faisant des spirales de plus en plus rapides, comme une pièce de monnaie qui tombe par terre. Les Schisteuses en restèrent baba.

    Hein ! dit-elle en se tenant toute fière. J’ai beau être grand-mère…

Ce fut la cohue. Elles voulurent toutes s’y mettre en même temps. Si la vénérable Schisteuse était capable de faire cela, alors toutes étaient capables de virevolter comme des danseuses d’opéra. La grande salle du manoir se transforma en salle de bal. Il ne manquait plus que le feu d’artifice.

    Miaou ?

Ronron se tenait sous l’ogive en pierres taillées, en bas du grand escalier en colimaçon, entre le donjon et la grande salle. Il avança une patte hésitante, puis la recula. Les dalles sauvages de la carrière lui semblèrent bien plus sages que celles-là.

    Je peux passer ? demanda Ronron, la mine boudeuse.

Il avait faim, il avait froid.

    Je veux me réchauffer !

Mais il n’y avait plus de feu dans la cheminée. Après le passage du vent, les quelques braises encore en vie s’étaient éparpillées dans toute la salle. Il ne restait plus que des bouts de bois charbonneux qui sautillaient au rythme des Schisteuses.

    Je veux passer, insista Ronron.

Le chat se gelait les pattes sur le froid granit de l’escalier. Il espérait s’allonger dans l’âtre où peut-être quelques cendres encore tièdes lui offriraient un certain réconfort.

    Je passe ! miaula-t-il.

Quelle bêtise ! Ronron sauta sur une dalle trompeusement calme. Elle l’accueillit comme une raquette qui frappe sur une balle de tennis. Ronron s’envola dans les airs.

    Tu danses avec nous ! Tu danses avec nous ! crièrent les Schisteuses.

Ronron fit une belle galipette pour retomber sur ses pattes. Hélas, il retomba sur une dalle en porte à faux contre une racine. Elle fit le tremplin sans se faire prier. Ronron s’envola comme un trapéziste.

    Un chat volant ! s’amusa une petite Schisteuse.

Ronron s’affala sur une belle dalle pourtant bien plate. Elle n’était pas montée sur ressorts, mais c’était tout comme. Les racines du peuplier s’arc-boutèrent sous la belle Schisteuse. Elles claquèrent comme une catapulte et Ronron fut projeté comme un boulet de canon.

    Miaou ! fit le petit chat, le poil hérissé d’agacement mélangé à de la frayeur.
    Psst ! Par ici !

Ronron battait des griffes inutilement, sans arriver à s’agripper à quoi que ce soit.

    Psst !

D’où ça venait ? Ronron avait la tête dans tous les sens.

                                                                      *

    Pica !

Pica fonçait comme un avion-fusée. Jonathan et la rieuse avaient du mal à la suivre.

    Pica, attends-nous !

Pica s’approchait des falaises.

    Pas par là ! Plus à droite ! cria la rieuse.

Pica n’était pas capable de retrouver le refuge toute seule, elle dut ralentir.

    Attends-nous ! s’essouffla la mouette.

Pica plana, comme Bleuette le lui avait appris.

    Pourquoi n’as-tu pas suivi Pépé ?
    Bleuette a besoin de Feuillette ! jacassa Pica.

Ce n’était pas une explication, mais la rieuse n’insista pas. D'abord, il valait mieux que tout le monde se pose au refuge sans encombre.

    Suis-moi ! ordonna la rieuse à Pica.

Le trio frôla les falaises, la rieuse devant, Jonathan derrière, Pica au milieu.

    Là ! fit la rieuse.

Elle se posa sur un petit promontoire. L’aube naissait dans les terres. Une lumière fraîche comme l’azur levait le voile de la nuit. Pica et Jonathan atterrirent presque en même temps.

    Attendez-moi là, fit la rieuse.

Elle glissa sa tête, puis son cou, dans l’entrée de la petite grotte.

    Foufou ?

                                                                      *

L’horloge regardait Ronron faire des bonds au milieu de la grande salle. Elle trouvait cela plutôt comique, mais les Schisteuses exagéraient quand même un peu. Ne pouvaient-elles pas laisser ce petit chat en paix ?

    Psst ! Petit chat, par ici !

C’était une très belle horloge comtoise. Son cadran était posé sur une grande caisse en bois ciré ornée de sculptures en spirale. Une grande porte vitrée, toute en hauteur, ajourait un beau balancier doré. Du haut de son cadran, l’horloge pouvait voir tout ce qui se passe dans la grande salle. Les Schisteuses l’agaçaient, à tel point que son balancier balançait trop vite, comme le cœur d’un Bougeant habillé atteint de tachycardie. Ses secondes n’étaient plus en rythme.

    Petit chat, viens par ici !

Ronron réussit à tourner la tête entre deux figures de vol plané. Les Schisteuses ne dansaient plus. Elles s’amusaient comme des folles à renvoyer Ronron dans les airs, comme une balle de ping-pong.

    Horloge, arrête ça ! miaula Ronron désespérément.
    Viens t’abriter par ici ! lui lança-t-elle.

La porte vitrée était entrouverte. Ronron fit un grand bond, en prenant appui sur la vieille et vénérable Schisteuse, moins prompte que les autres à l’envoyer valdinguer n’importe où.

    Miaou ! fit-il aux Schisteuses, l’air de dire qu’il n’était pas la souris d’un chat.

D’un geste leste, il se faufila dans l’entrebâillement de la grande caisse.

                                                                      *

    Tu vas vite Pépé, admira Bleuette.

Les sabots de Pépé effleuraient à peine le sentier, tant il galopait.

    Ce n’est pas moi ! C’est le vent ! dit Pépé en buvant des gorgées d’air frais.

Il allait plus vite que sur son Biclou. Il n’avait qu’à se laisser porter. Le vent soufflait très fort derrière son dos. Pépé s’exaltait.

    On approche du manoir ! lança-t-il d’une voix claire.

Il n’était même pas essoufflé. Bleuette se tenait fermement accrochée à son paletot.

    Picou ! Que vas-tu faire de Picou ? cria-t-elle.
    Du feu ! D'abord, refaire du feu, lui dit Pépé.
    Du feu ?
    Dans la cheminée !

Bleuette avait hâte d’arriver. Un manoir, une cheminée… Elle avait hâte de connaître un peu la maison de Pépé.

    Mais Picou ?

Pépé tenait Picou dans le creux des mains.

    Il faut le réchauffer. Près du feu !
    Tu crois qu’il est vivant ? demanda Bleuette.
    Non ! fit Pépé catégorique.

Bleuette repensa à Kronos.

    Tu veux le brûler ? s’inquiéta-t-elle.
    Mais non ! fit Pépé. Ses plumes sont mouillées.

Picou était trempé d’eau de mer. Ses plumes étaient collées, d’eau, de sable et de sel.

    Je vais le mettre dans une cage.

Ils ne dirent plus rien. Pépé fonça de plus belle, pressé de revenir au manoir. Il passa en trombe par la forêt, sans regarder les trouées laissées par les rafales. Pépé avait l’impression d’avoir des sabots de course sous ses pieds. Avant que le coq ne se mette à chanter, Pépé traversa la porte cochère. Ses sabots crissèrent dans la basse-cour.

                                                                      *

À l’intérieur Ronron entendait toutes sortes de cliquetis. Le balancier lui frôlait les oreilles.

    Fais attention à ta tête ! lui dit l’horloge.

Les Schisteuses avaient l’air déçues, le chat avait disparu. L’ambiance était retombée d’un seul coup. Elles avaient l’air fatiguées de bouger. Elles n’étaient pas faites pour danser le Hip-hop pendant des heures. Le manoir n’était quand même pas une boîte de nuit. Ce fut soudain une sorte de concert de bâillements. Les Schisteuses avaient besoin de repos.

    Aille ! fit Ronron.

Il venait de se prendre un coup de balancier sur la tête.

    Je t’ai dit de faire attention !

Heureusement, ce n’était qu’un tout petit coup. Ronron avait simplement fait « aille ! » par surprise. Il s’allongea confortablement sur le bois tendre. Il faisait bon à l’intérieur de l’horloge, il ne faisait pas froid du tout. Le son était feutré et ponctué de Tic-tac. Ronron s’y sentait bien, dans l’odeur de bois ciré.

    Où est Pépé ? lui demanda l’horloge.
    Il est parti chercher une pie qui s’appelle Picou, avec une pie qui s’appelle Pica… Ou l’inverse, je ne sais plus, dit Ronron.
    Quoi ? fit l’horloge en faisant un grand bing.
    Tu n’aurais pas du lait par hasard ? lui demanda Ronron.
    Non je n’ai pas de lait, répondit machinalement l’horloge.

Elle sauta une seconde sur deux. Elle ne fit plus que des Tac-tac au lieu des Tic-tac, elle oublia ses Tics.

    Il est parti au ponton ! Je suis sûre qu’il est reparti au ponton, s’angoissa-t-elle.

Ses engrenages firent des gargouillis. Elle paniquait.

    C’est à cause de cette Bougeante, martela-t-elle en donnant un grand coup de balancier. C’est elle qui l’a réveillé en premier !

Jeannette avait effectivement réveillé Pépé quand il dormait encore sur le canapé.

    Elle m’a réveillé aussi, fit remarquer Ronron.
    Que vais-je devenir ? se lamenta l’horloge, en faisant des Tic-tic au lieu des Tic-tac.
    Qu’est-ce qu’il y a ? s’énerva Ronron.
    C’est l’Ankou ! grinça l’horloge.
    L’Ankou ? fit Ronron en rondissant le dos.

Et il se prit un autre coup de balancier, mais la peur de l’Ankou l’anesthésia.

    L’Ankou revient ? miaula-t-il.
    L’Ankou est dans les parages ! Je suis sûre que l’Ankou n’est pas loin ! L’Ankou va me prendre mon Pépé !
    Horloge ! Cache-moi ! fit Ronron en baissant les oreilles.

La peur du petit chat calma un peu la vieille horloge.

    Oh toi, tu n’as rien à craindre, dit-elle. Kronos m’a dit…
    Kronos ?
    Ah oui, pardonne-moi. Kronos, c’est le temps qui passe.
    Le temps qui passe ?
    Tu ne peux pas comprendre. Tu n’es qu’un Bougeant poilu après tout.

Ronron se vexa un petit peu, mais il n’osa pas contredire l’horloge

    Kronos ne s’adresse qu’à ses horloges, dit-elle pompeusement, quand il a le temps. Les Bougeants eux, sont trop pressés de vivre pour écouter le temps qui passe.
    Et nous ! Et nous ! firent les Schisteuses.
    Oh vous ! Taisez-vous ! lança l’horloge. Sinon je dirais à Kronos que vous êtes des Bougeantes !

Ronron jeta un œil par la vitre, en faisant attention de ne pas se prendre un nouveau coup de balancier. À part les Schisteuses, il n’y avait personne dans la grande salle, pas de l’Ankou qui se cache, pas de Kronos…

    Kronos est venu me prévenir, continua l’horloge.
    Quand ça ? demanda Ronron.
    Juste avant que Pépé ne te ramène ici, dans cette grande salle.
    Et personne d’autre dans la grande salle n’a vu Kronos ? s’étonna Ronron.

L’horloge fit faire un tour de cadran à ses aiguilles, dans un sens, puis dans l’autre, signe qu’elle rigolait.

    Quand Kronos s’arrête, tous les Bougeants s’arrêtent aussi.
    Ah ? fit Ronron. Mais ils peuvent quand même le voir, n’est-ce pas ?
    Non, fit l’horloge. Leur cœur s’arrête, leurs poumons s’arrêtent, leur cerveau s’arrête.

Ronron frissonna. Kronos serait-il pire que l’Ankou ?

    Ils meurent ? bredouilla-t-il.

L’horloge refit faire un tour de cadran à ses aiguilles.

    Mais non ! rigola-t-elle. Quand Kronos s’en va, les Bougeants « rebougent ».
    Ah, fit Ronron, qui visiblement ne comprenait pas tout.
    C’est bien trop compliqué pour un petit Bougeant poilu.

Cette fois-ci, Ronron ne se vexa pas.

    Puisque tu le dis…, acquiesça-t-il timidement.
    C’est vrai ! C’est vrai ! firent les Schisteuses.
    Oh vous ! La ferme !
    On n’a pas de cervelle ! On n’a pas de poumons ! On n’a pas de cœur ! On n’est pas des Bougeantes !

                                                                      *

Les plumes de la rieuse étaient livides. Elle avait fait le tour de la petite grotte en un éclair. Pas de Foufou !

    Foufou n’est pas là, dit-elle en ressortant la tête.
    Foufou n’est pas là ? s’étonna Jonathan.
    Viens voir, dit la rieuse.

À son tour, Jonathan se glissa dans l’entrée. Pas de Foufou !

    Et Feuillette ? s’empressa Pica.
    Ah oui Feuillette ! fit la rieuse qui n’avait même pas songé à Feuillette.
    Je suis là ! lança une petite voix, du fond de la grotte.

Tous les trois se précipitèrent. Comme il n’y avait pas assez de place pour trois oiseaux de front, ils se coincèrent. Pica se dégagea la première.

    Petite Feuillette ! dit-elle, rassurée de la voir là.
    Où est Foufou ? crièrent les deux autres.
    Je ne sais pas, dit la petite feuille en pleurnichant.

Elle avait l’air d’avoir froid.

    Il a dit que l’air du large était bon. Et puis il y avait du vent. Et puis il s’est envolé. Et puis il y a eu des rafales.
    Et puis ?… firent Jonathan et la rieuse.
    Et puis je ne sais pas, dit Feuillette toute penaude. Et puis il a disparu…

Jonathan et la rieuse baissèrent la tête.

    Il faut partir à sa recherche, annonça la rieuse sans perdre de temps.

Les trois oiseaux se regardèrent.

    Il n’est peut-être pas bien loin, fit Jonathan.

Tous les trois se précipitèrent vers la sortie, avec la même idée en tête. Ils se coincèrent de nouveau, la place était vraiment chiche. La rieuse s’extirpa la première.

    Foufou ! cria-t-elle dans le vent.
    Foufou ! entendit-elle.

Ce n’était pas de l’écho, c’était la voix de Jonathan qui criait derrière elle.

    Foufou ! fit Pica avec un peu de retard.
    Ils se perchèrent sur le promontoire. Ils crièrent une fois, deux fois, trois fois « Foufou ! »

Il n’y avait que les falaises et les vagues à perte de vue. Foufou ne répondait pas. Ils se regardèrent très inquiets.

    Allez-y ! fit Pica. Vous connaissez bien mieux que moi la mer. Je ne suis pas très utile ici, je…, bégaya-t-elle.

La rieuse la regarda. Elle comprenait facilement l’embarras de Pica.

    Va ! fit-elle. Prends Feuillette et file au manoir ! Fais ce que t’a dit Bleuette !

Pica allait rajouter autre chose, mais la rieuse la coupa.

    Foufou est un vieux fou. Je connais ses facéties par coeur. On va bien le retrouver.
    Vrai ? fit Pica en esquissant un sourire de pie.

Les deux oiseaux de mer s’envolèrent majestueusement. L’un partit vers le large, l’autre longea les falaises. Pica resta les contempler un instant. Les propos de la jolie mouette se voulaient rassurants. Pourvu qu’ils retrouvent Foufou.

                                                                      *

    Je suis bien incapable d’endormir Pépé pendant longtemps, comme un sac à patates, se lamenta l’horloge. Je ne suis pas Kronos.
    T’aurais dû faire quoi ? demanda Ronron.
    Je n’en sais rien, soupira-t-elle. De toute façon, ces Schisteuses…
    Quoi nous ? Quoi nous ?
    Vous faites trop de bruit ! Vous seriez capables de réveiller un mort !
    On n’a rien dit ! On n’a rien dit !
    Ah oui ? Regardez-vous ! On dirait un champ de mines !

Pauvre horloge. Elle était souvent témoin de beaucoup de choses, sans jamais pouvoir changer le cours du temps. Kronos lui avait appris un jour, le coup des « vingt, moins vingt ». Pour que ça marche, il faut que le Bougeant habillé vous regarde droit dans les aiguilles, puis vous balancez doucement celles-ci, entre le « vingt » et le « moins vingt »… sans rire ! Bien entendu, restez de marbre face à une tête de Bougeant qui oscille. Surtout, ne sonnez pas de rire ! Sinon c’est fichu.
De temps à autre, elle s’obligeait à ces séances d’hypnose, pour son Pépé, quand elle le sentait soucieux ou souffrant d’insomnie.
Une fois hélas, les Bougeants habillés ont la sale manie de réveiller les autres Bougeants habillés. Jeannette avait brutalement mis fin au rêve à Pépé en entrant dans la grande salle. Pépé était parti se recoucher pour de bon, dans son lit, dans sa chambre, rêver aux Zanges.
Deux fois hélas, Pica était venue frapper à la fenêtre de Pépé.
Trois fois hélas, les Schisteuses avaient fait un barouf du diable, secouées par le vent et les racines du peuplier.

    Je ne fais pas des miracles, fit l’horloge résignée.

Pépé avait le sommeil beaucoup moins profond qu’un sac à patates. Pépé était sorti du songe des Zanges pour affronter la dure réalité. Où était-il maintenant ? Était-il moribond dans la charrette à l’Ankou ? L’horloge avait peur. Le cours des choses lui échappait complètement. Elle aurait tant voulu jongler avec les évènements ou simplement les remettre à plus tard. Elle aurait tant aimé que Pépé soit encore là, étendu sur son canapé, respirant calmement.
La porte d’entrée s’ouvrit brutalement. Le vent s’engouffra dans la grande salle.

    L’Ank… prononça Ronron sans aller jusqu’au bout.

à suivre…

Blog protégé 



36- Sauvetage.

Enregistré dans : La rémige bleue — 29 septembre, 2009 @ 5:27

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…


    Au secours ! Un rat volant !
    Mais non ! Ce n’est pas un rat. C’est une poule !
    Une poule ça ? Dis plutôt que c’est une chauve-souris déguisée en épouvantail.

Cocotte voletait au-dessus des Schisteuses. Les commentaires allaient bon train. Elle était totalement recouverte de suie.

 

                                                                    *

 

Pépé aurait tant aimé être dans son lit, bien pelotonné au chaud.

    Pica pince-moi !

Pica lui donna de petits coups de bec dans le cou. Ça lui fit des picotements qui n’étaient pas désagréables.

    Je ne rêve pas ?
    Hélas non ! fit Pica.

Ils étaient obligés de crier pour se parler, tant le vent rugissait. Pépé marchait à vive allure, porté par ce vent qui lui soufflait très fort dans le dos. Il marchait d’un pas léger, comme s’il était sur la Lune, faisant de grands bonds, comme si ses sabots étaient des bottes de sept lieux.

    Pica, dis-moi que je rêve !

Pica aurait tant aimé que ce ne soit qu’un rêve, un mauvais rêve, même un cauchemar. Le vent lui soufflait dans les plumes. Elle s’agrippait aux larges épaules de Pépé, fermant les yeux, ouvrant les yeux, en espérant que peut-être…

    Si seulement nous rêvions, soupira-t-elle.
    Que dis-tu ?
    Je dis que moi aussi ! Moi aussi j’aimerais me réveiller dans mon nid, avec mon gros Picou pour me tenir chaud !

Le vent, lui, ne perdait pas de temps en palabres. Il était éreinté. Juste une pause, il rêvait de faire juste une petite pause, s’asseoir dans un coin, siffloter au lieu de souffler comme un damné. Mais il devait continuer… continuer à souffler sur Pépé et le porter jusqu’à la plage, là où les vagues avaient laissé Titic, Picou et les autres.

    Tu vas le sauver hein ? Tu vas le sauver ? Pépé ? Dis-moi Pépé, implora Pica.

Plus Pépé avançait, plus il se disait que c’était trop tard. Que valait la vie d’un petit oiseau contre un œuf roulant ? Un œuf roulant… Pépé souriait malgré lui. Comment expliquer à cette petite pie innocente, que si les voitures étaient des œufs, les routes seraient des fleuves d’omelettes jonchés de débris de coquilles ? Pépé eut un petit rire nerveux. Il le regretta aussitôt.

    Excuse-moi, petite pie.

Mais Pica était trop obnubilée par son désir de retrouver son Picou vivant.

    Tu vas le sauver ?
    J’espère, dit-il sans conviction.

Pépé sentait confusément qu’il n’espérait plus. Qu’allait-il faire ? Enterrer Picou sous le peuplier ? L’empailler ?… Oui, ce serait une bonne idée… Un compagnon pour la vieille chouette… Pépé se ravisa aussitôt. Non ! C’était une mauvaise idée… Qui aimerait avoir un fantôme empaillé dans sa demeure ? Certainement pas Pica.

    On approche ! s’écria-t-elle.

On sentait les embruns de la mer. Pica se raidit, les petites griffes plantées dans le paletot à Pépé. Pépé leva sa lanterne. Ils étaient sortis du chemin menant tout droit à la plage. Le vent cessa de souffler. Pépé eut l’impression soudaine d’avancer dans du coton. Ce n’était pas à cause du sable sous ses pieds, l’atmosphère se gélifiait, la pluie devenait éparse, Pépé avançait au ralenti.

    Je rêve, se réjouit-il. Je flotte dans l’air, donc je rêve. Pica, pince-moi !

Pica semblait de plus en plus morne. Sa tête penchait sans rien faire, ses ailes ne lui obéissaient plus.

    Je rêve, rigola Pépé. Je ne suis pas dehors, je ne suis pas sous la pluie ! Tu entends petite pie ? Je suis dans mon lit !

Pépé riait tout seul. Pica ne disait plus rien. Pépé riait franchement.

    Tu n’es pas une pie, tu n’es qu’un songe ! Je vais me réveiller et tu vas éclater comme une petite bulle !

Pépé essaya d’avancer sur le sable, mais son pied resta en l’air, refusant d’obéir. Pépé avait l’impression d’avoir de la ouate dans les oreilles. Le roulement des vagues se tut.

    C’est trop drôle !

Il tenait en équilibre sur la pointe d’un sabot comme une danseuse d’opéra. Il aurait dû tomber ou s’enfoncer dans le sable, mais non ! Il resta à moitié en l’air, à moitié par terre. La sensation n’était pas désagréable, il se sentait léger comme une plume.

    Doux rêve, dit-il.

Mais sa voix ne porta pas. Ce fut le grand silence. Un bel éclair fendit le ciel en mille morceaux, en refusant de s’éteindre. Les gouttes de pluie se retinrent de tomber, comme  retenues à un fil, elles scintillaient tout autour de Pépé, comme une myriade de lucioles.

    C’est magnifique ! s’extasia le vieil homme.

Il avait l’impression d’admirer un tableau. Le rayon du phare, la mer étincelante, les embruns mouchetant le ciel par-ci par-là, comme les derniers coups de pinceau. C’était beau.

    C’est …

Pépé voulut continuer à parler, mais c’était fini. Ses paroles restèrent coincées dans sa gorge, sa respiration cessa.

    Le temps s’arrête, s’inquiéta-t-il intérieurement.

Était-ce la mort ? Était-ce sa dernière vision ? Cette pensée faillit traverser la tête à Pépé, mais elle n’y parvint pas. Sa conscience s’éteignit, comme si quelqu’un avait appuyé sur un interrupteur.
Ce quelqu’un marchait lentement sur la mer. Chacun de ses pas faisait le bruit d’une croûte de pain frais qui craque sous les doigts. Il n’avançait pas vite, il avait tout le temps qui lui plaisait, car c’était lui le temps qui passe.
Kronos ne vit pas le Pépé statufié à l’entrée de la plage, il était trop tourmenté par un autre spectacle, celui de l’Ankou abattant sa faux. Avait-il stoppé le cours des évènements à temps ?  Kronos pressa le pas.

 

                                                                    *

 

Les Schisteuses pleurnichaient.

    Pépé ! Pépé !

Pépé était debout, sur la dernière marche du donjon, à l’entrée de la grande salle.

    Pépé ! Pépé !

Pépé eut comme un vertige, une sensation bizarre, comme du déjà vu.

    Pépé ! Pépé ! Nous sommes toutes renversées !

Pépé avait vraiment l’impression d’avoir déjà fait tout ça, quelque temps auparavant, que ces paroles qu’il entendait se répétaient. Pépé se concentra.

    Quand est-ce que ?…

Mais rien de précis ne lui revint en tête. Alors, Pépé entra dans la grande salle.

    Pas d’affolement mesdemoiselles ! Je vais arranger tout cela.

En fait, Pépé ne savait pas trop comment les aider dans l’immédiat. La sensation bizarre continua à tourner dans son esprit.

    Cocotte ? Cocotte ?

Le caquètement venait de dessous la table. Pépé se pencha.

    Mais ?… Que fais-tu là ?

Dans son langage de poule, elle modula deux ou trois autres « cocotte » qui voulaient à peu près dire ceci :

    J’suis pas un monstre, je suis une poule ! Où est mon coq ?

 

                                                                    *

 

En réalité, le corps de Pépé n’était pas dans la grande salle du manoir. Il était toujours prostré comme une sculpture à l’entrée de la plage. L’esprit de Pépé, quant à lui, errait en attendant que le temps qui passe veuille bien repartir.
Kronos connaissait très bien ce genre de phénomène, ce que nul cerveau de Bougeant habillé n’arrivait à imaginer. C’était bien trop compliqué.
D’ordinaire Kronos aimait bien s’arrêter dans un petit coin tranquille, comme s’asseoir auprès de la cheminée du manoir, au milieu de la nuit, pendant que les Bougeants habillés rêvaient. Il pouvait souffler sans risquer de perturber leur bon fonctionnement.
Parfois Kronos s’arrêtait brutalement pour tenter d’endiguer une destinée malheureuse, comme maintenant, celle de Picou sous la faux de l’Ankou. Ce n’était pas facile.
Cette fois-ci, Kronos fit les choses en grand, en figeant la mer jusqu’à l’horizon, comme un grand rideau de théâtre, en vissant la lampe du phare jusqu’à ce qu’elle ne bouge plus, en calant un éclair pour y voir quelque chose.
Les grands esprits n’avaient plus qu’à se faufiler ailleurs, en attendant qu’il veuille bien claquer des doigts et que le cours du temps reprenne sa place.
C’est ainsi que l’esprit à Pépé fit machine arrière, en revenant dans la grande salle…

 

                                                                    *

Pépé se frotta les mains pleines de suie. Cocotte encore un peu sonnée s’était laissée faire assez facilement. Pépé l’avait prise par les pattes et flanquée dehors sans lui demander son reste. Cocotte n’était même pas bonne à prendre avec des gants. Elle courait dehors comme une grosse boule de cendres.

    Cocotte ! Cocotte !
    Va te coucher, espèce de ramoneuse de cheminée ! lui lança Pépé en la regardant fuir dans la basse cour.

Cocotte alla se réfugier près du poulailler. Elle faisait pitié à voir et à entendre.

    Co… Coco… Cocotte. Cococo.

Des sanglots de poule honteuse. Elle avait peur que son coq la gronde, elle avait peur qu’on la prenne pour une poule facile qui a fait la bringue toute la nuit.

    Celle-là, elle a envie de se faire rôtir avant l’heure, remarqua Pépé l’air amusé.

Il referma la porte d’entrée.

    M’sieur Pépé ? demanda une petite voix.

Pépé n’en croyait pas ses yeux. Toutes les dalles étaient sens dessus dessous.

    M’sieur Pépé ?
    Tiens ? Mais c’est ma petite dalle toute timide.
    M’sieur Pépé ?
    Qui a-t-il petite ? Je suis content que tu me parles.

Pica s’était posée sur le rebord d’une fenêtre. Elle tapotait sur le carreau entre deux dentelles de rideau, l’air de dire qu’elle était pressée.

    Minute, fit Pépé à son encontre. Je suis à toi dans une minute.

Pépé contempla le désastre. Certaines Schisteuses avaient le ventre à l’air, le côté qui normalement repose sur la terre.

    Tu ne vas pas faire ça ? M’sieur Pépé.

Pépé se gratta la tête. Qu'est-ce qui avait pu provoquer un tel chamboulement ?

    Faire quoi ? dit-il.
    C’est le manoir qui…

Elle chuchota la suite, c’était presque inaudible.

    Eh bien ? Parle plus fort. Je t’écoute petite. N’aie pas peur, je ne suis pas méchant.
    C’est le manoir, M’sieur, qui a dit que…
    Il a dit quoi le grand méchant ?
    Il est méchant le manoir ?
    Mais non, petite farouche, je dis cela pour rigoler.
    Pourtant M’sieur Pépé, il a dit que tu allais mettre du carrelage.

Pica s’impatientait, mais Pépé était intrigué.

    Du carrelage ? Où ça ?

Au lieu de lui répondre, la petite Schisteuse continua.

    C’est quoi du carrelage ? M’sieur.
    Ben… Des dalles carrées. Pourquoi ?
    C’est vrai alors, M’sieur Pépé ?
    C’est vrai quoi ?
    Ce qu’à dit le manoir.

Pépé rigola. Quand une rumeur se propageait chez les Schisteuses, cela venait toujours du manoir. Le manoir a dit ceci, le manoir a dit cela. Le manoir avait bon dos.

    C’est quoi cette histoire de carrelage ? demanda-t-il.
    Ça existe dans les maisons modernes.
    Ah bon ? fit mine de s’étonner Pépé.
    Le manoir a vu ça dans la publicité, assura une autre Schisteuse.

Pépé fit semblant de réfléchir.

    Pourquoi pas ? dit-il enfin. Ça doit être pratique pour le ménage.

Les Schisteuses hurlèrent.

    Oh non, Pépé ! Oh non, Pépé !

Elles avaient l’air vraiment angoissées. Depuis le temps qu’elles étaient domestiquées, elles ne supporteraient plus de revenir à l’état sauvage. Pépé leva les bras pour les calmer.

    Je n’ai pas l’intention de poser du carrelage dans ce manoir, où que ce soit ! dit-il tout haut pour faire taire cette rumeur idiote.

Les Schisteuses firent exploser leur joie. Pépé crut en voir quelques-unes se trémousser et d’autres sautiller.

    Vive Pépé ! Vive Pépé !
    Mais attention ! fit Pépé.

Elles se calmèrent un peu.

    Je ne veux plus entendre de rouspétance quand je passe la serpillière !

Cela dit, Pépé commença à enfiler son paletot.

    Je vous remettrai toutes en place, à mon retour, quand le temps se sera calmé.

Le sol de la grande salle était en piteux état. On aurait dit une peau éventrée. Les Schisteuses, toutes descellées, étaient les unes sur les autres, dessinant de grosses boursouflures. Par endroits, les racines du peuplier dépassaient à l’air libre. Les rafales avaient fait de gros dégâts. Pépé avait du boulot sur la planche. Pépé mit ses sabots.

    M’sieur Pépé ?
    La dalle timide ? Qu’y a-t-il encore ? s’impatienta Pépé.
    Non ! C’est moi la frileuse.
    Oui, et bien quoi ? C’est fini maintenant. Non ?
    Tu pourras me placer à côté de la cheminée ?
    Si tu veux.

Pépé fit un signe à Pica. Il était prêt.

    Hé ! Pépé !
    Quoi encore ? dit Pépé en se retournant.
    Je suis la dalle dormeuse.
    C’est bien ! C’est bien !
    Oui, mais Pépé. J’ai des insomnies maintenant.

Pépé soupira.

    Pourquoi ?
    Ben… Parce que je touche la ronfleuse. Elle se fait vieille. Tu pourras me placer le plus loin possible d’elle ? Elle ronfle de plus en plus fort.
    Si tu veux.

Pépé tendit le bras vers Pica. La petite pie se posa sur sa main.

    Et nous alors Pépé ?
    Quoi, décidément ?
    On est voisines, mais on est fâchées.
    Vous ne pouvez pas faire la paix ?
    Ah non ! On ne se supporte plus !
    C’est bon ! J’ai compris. Je vous éloignerai.

Pépé se précipita vers la porte d’entrée.

    Pépé ! Je suis amoureuse !
    Ah ! Au moins une de raisonnable.
    Ce n’est pas ça, Pépé !
    Je t’écoute, dit-il avec patience.
    Mon amoureuse est de l’autre côté de la salle !

Pépé sentait le casse-tête venir à grands pas.

    Pépé ! Et moi…
    Stop ! Taisez-vous ! Vous déménagerez comme bon vous semblera !
    Chouette Pépé ! Chouette Pépé !

Pépé ouvrit la porte d’entrée. Le vent tourbillonnait autour du manoir.

    Nous l’avons vaincu ! exulta-t-il en pleine figure à Pépé.

Le vent lui donna des tapes à l’épaule. Sa joie débordait.

    Les Schisteuses ont vaincu l’ouragan ! Le peuplier est encore debout !

Le vent tournoyait tant autour de Pépé que le vieil homme en avait le vertige.

    Venez danser dans la basse cour ! Le manoir est toujours debout !

Pica ne partageait pas ce déferlement joyeux.

    Picou ! cria-t-elle le plus fort qu’elle put. Il faut sauver Picou !

Le vent cessa net ses extravagances. Il avait gagné une lutte, mais il avait oublié celle de Pica.

    À la plage ! Vite ! fit la petite pie.

Sans plus attendre, le vent empoigna Pépé par le paletot.

 

                                                                    *

 

Le vent souffla très fort, comme s’il sortait d’un seul coup du goulot d’une grosse bouteille. Pépé s’affala sur le sable. Le spectacle immobile était fini, Kronos était parti. L’Ankou s’était enfui, laissant derrière lui l’âme de Picou dans son petit corps blessé. Le temps d’un battement d’ailes de moustique, à vrai dire, en dehors du temps qui passe, Bleuette s’était interposée, offrant à Picou un léger sursis. Le temps avait repris son cours inexorable, les secondes s’égrainaient, les minutes tombaient doucement les unes après les autres, les heures attendaient leur tour. Le temps pressait pour Picou.

    Ça va ? s’inquiéta Pica, parant le coup en s’envolant.
    Ce n’est rien, dit Pépé en se relevant promptement. Mon esprit était ailleurs. Je repensais à ces Schisteuses, l’ouragan, le vent, le peuplier… Je pensais que tout cela n’était qu’un rêve…
    Tu arriveras à les remettre en place ? demanda Pica en reprenant place sur son épaule.
    Ne t’inquiète pas pour elles, dit Pépé.

Deux oiseaux volaient au devant eux.

    Pica ! Pépé !

Le cœur de Pica cogna soudain très fort. La peur coula dans sa poitrine. Pépé lui-même frissonna à l’idée d’arriver trop tard.

    Pica ! Pépé !

Jonathan et la rieuse fonçaient vers eux.

    Dépêchez-vous !

Le vent projeta Pépé en avant une dernière fois. Il avait fait tout ce qu’il pouvait pour que Pépé arrive au plus vite. Il avait besoin d’un peu de repos, de reprendre sa respiration quelque part au milieu des vagues.

    Picou ? fit Pica.

Pépé s’arrêta. Il distinguait nettement la silhouette d’un bateau tout près du rivage. Il lui semblait apercevoir une autre silhouette, plus petite, ballotant dans les flots.

    Pica ! fit la rieuse.

Son ton n’était pas très rassurant. Ce n’était ni celui de l’espoir, ni celui du désespoir. Pica crut que son cœur allait la lâcher.

    Il est vivant ?
    Venez vite ! C’est terrible ! fit la rieuse.

Sans rien dire, Pica fonça vers le bateau, suivie de Pépé qui avait du mal à courir avec ses gros sabots.

    Picou ?

Jonathan fut le plus rapide. Il tournoya au-dessus du sable, pas loin de Titic.

    Il est là dit-il.

Pica se posa brutalement. Elle n’y voyait pas grand-chose, la nuit avait repris ses droits, il n’y avait plus d’éclair immobile, Kronos était parti. Elle sentit le corps encore tiède de son ami allongé sur le sable.

    Picou ?

Pépé arriva tout essoufflé. Il posa sa lampe.

    Laisse-moi voir, dit-il en s’agenouillant.

Il prit l’oiseau délicatement dans sa main. Ses yeux étaient fermés, la tête inclinée. D’un doigt Pépé ôta le sable des plumes. Il soupira en faisant non de la tête. Pica se posa sur sa manche. Hébétée elle regarda son petit Picou sans vie. Le temps s’arrêta sans l’aide de Kronos. La vie de Pica s’affala contre un mur. Jonathan et la rieuse, sans rien dire, se posèrent en face de Pépé. Le silence pesa sur la petite troupe. Nul n’aurait pu dire combien de temps ils restèrent là, à flotter dans l’émoi. Au bout de la plage, Kronos était assis, il se sentait si vieux et fatigué, il claqua des doigts. La vie devait continuer.

    Pépé ?

C’était un tout petit murmure.

    Pépé.

Pépé ne l’avait pas remarquée. Elle avait de jolis reflets bleutés qui dansaient sous la lumière tamisée de la lanterne. Bleuette semblait si fragile et cristalline. Elle était très troublée. Elle n’aimait pas les histoires tristes, ça la bouleversait. Pépé la regarda, intrigué.

    Il y a encore un petit espoir, bredouilla-t-elle.

Jonathan et la rieuse se regardèrent incrédules. Ils avaient vu l’Ankou de leurs propres yeux. Par pudeur ils se turent.

    Va chercher un chiffon dans le bateau, ordonna-t-elle à Pépé. Vas-y doucement, ne brusque pas Picou.

Pépé se leva comme un pantin.

    Prends-moi, dit doucement Bleuette toujours plantée dans le sable.

Pépé glissa Picou dans le creux de son coude et cueillit la rémige bleue.

    Picou, fit Pica.

Elle avait l’impression que tout se déroulait au ralenti, d’être complètement détachée, refusant le désespoir, refusant l’espoir. Elle n’osait plus respirer. Elle n’osait même plus vivre.
Pépé ficha Bleuette dans la maille de son paletot. Il s’assura qu’elle tenait bien. Puis il marcha lentement, puis de plus en plus vite, se fiant à cette plume, sans chercher à comprendre.
Soudain, il y eut un raclement sur le sable. Pépé se retourna. Les vagues venaient d’échouer Barquette, sa petite barque. L’Ankou l’avait laissé traîner sur un rivage de mer gélatineuse, quand le temps ne comptait plus. La marée l’avait ramenée sur la terre ferme. Pépé n’eut pas de mal à la reconnaître.

    Plus tard, lui dit Bleuette. Plus tard.

Pépé aurait tout le loisir d’aller récupérer sa barque, peut-être bientôt au petit matin, peut-être plus tard.

    Là ! lui dit Bleuette.

Pépé se pencha sur le rebord de la cale. Des chiffons trempaient dans une marre d’eau.

    Ils sont mouillés, se navra-t-il.

En fait, Bleuette improvisait. Elle voulait simplement mettre Picou à l’abri, bien au chaud.

    Emmenez-moi ! Emmenez-moi !
    Qu’est-ce que c’est ? fit Pépé en faisant un bond en arrière.
    Les femmes et les enfants d’abord !

C’était Stradi, délirait-il de nouveau ? Ou bien était-ce peut-être pour se faire remarquer ?

    Iceberg à tribord !

Pépé reconnut le morceau de bois. Un manche de violon !

    Prends-le ! Je t’expliquerai, fit Bleuette.

Pépé souleva Stradi du fond de la cale. Il admira un instant les jolis restes du violon.

    T’es violoniste ? lui demanda Stradi.
    Non, je ne suis pas violoniste, fit Pépé.

Personne ne pouvait en vouloir à Stradi, il n’avait pas vu de Bougeants habillés depuis si longtemps.

    Le Danube bleu. Connais-tu ?
    J’ai un gramophone, répondit Pépé.
    Plus tard ! Plus tard ! s’énerva Bleuette.

Pépé fourra Stradi dans la grande poche de sa veste. Le vieux violon était reparti dans ses rêves d’orchestre.

    Il faut retourner au manoir, dit-il d’un ton certain.

Bleuette sembla soulagée que quelqu’un d’autre prenne l’initiative.

    Allez vite chercher le vent ! souffla-t-elle à Jonathan et à la rieuse.

Les deux oiseaux s’envolèrent aussitôt vers la mer. Le vent ne devait pas être très loin.

    Toi Pica ! Tu iras chercher Feuillette.

Pica sursauta.

    Mais Picou ?

Bleuette avait besoin de Feuillette. Que cogitait-elle ? Jonathan et la rieuse pouvaient très bien se charger d’aller chercher la petite feuille tout seuls, sans l’aide de Pica.

    C’est pour Picou, répondit  Bleuette plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu.

Ce fut comme un déclic chez la petite pie. Elle laissa tomber sa torpeur. Elle avait enfin quelque chose à faire. Quelque chose pour sauver son Picou. Bleuette avait raison, mieux valait occuper l’esprit de cette pauvre petite Pica.

    Je souffle par où ? Je souffle par où ?

Le vent était revenu à toute allure.

    Au manoir ! cria Bleuette.

Pépé eut juste le temps de mettre son bras comme en écharpe et de caler Picou entre la main et son cœur. Le vent le fit pivoter et lui fouetta les mollets. Pépé n’avait plus qu’à se laisser porter. Direction le manoir !

Ce fut un peu la confusion. Jonathan et la rieuse virent Pica s’envoler dans la direction opposée, vers les falaises.

    Rejoignez-la ! leur cria Bleuette s’enfuyant avec Pépé.

Jonathan et la rieuse hésitèrent une seconde, puis s’envolèrent à leur tour à la poursuite de Pica. La rieuse n’était pas mécontente d’aller retrouver son Foufou, elle s’inquiétait aussi un peu pour lui.
À grandes enjambées, Pépé courait vers quelques rayons naissants d’une aurore promise. À son allure, il arriverait au manoir avant que le coq ne chante ses premières notes.
Kronos s’assit sur la plage. Il avait aperçu tout ce petit monde s’agiter et partir plein d’espoir dans tous les sens. Il sortit le petit galet de sa poche. Il le frotta en se demandant ce que lui réservait l’avenir.

Quelque chose se plaignait à l’intérieur de Titic.

    Et moi ? Et moi ?

C’était la branche dans le fond de cale. Tout le monde l’avait oubliée.

à suivre…

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35- Répit.

Enregistré dans : La rémige bleue — 18 septembre, 2009 @ 3:12

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

Kronos avançait avec peine. Sous ses pas, de grosses gouttes d’eau éclataient comme des bulles. Il écartait des rideaux de vagues avec précaution. Certaines étaient tranchantes comme des éclats de verre, d’autres lisses et transparentes comme du cristal, d’autres encore ressemblaient à de la gelée tremblotante. On aurait dit un glacier infini hérissé de séracs, un chaos bleuté recouvert de grêlons opales. Kronos était au milieu d'une mer gélifiée qui gondolait en faisant un bruit de lames de scie qui claquent.

    Ne touche à rien !
    Touche à rien ! Touche à rien ! Touche à rien !…

L’écho de sa voix se reflétait sur des vagues figées dans des postures menaçantes, prêtes à lui tomber dessus. Kronos se dépêchait, l’Ankou faisait encore des siennes, sans l’avoir prévenu, comme d’habitude. Kronos hâtait le pas.

    Quel crétin je fais ! s’engueula-t-il lui-même.

Il aurait mieux fait de suivre l’anse de la plage, sur le sable. Il pensait aller plus vite en coupant tout droit par la mer. Il s’était trompé, il perdait du temps, empêtré dans cette jungle de vagues. Il avait l’impression de marcher sur un trampoline.

    Lâche ça ! cria-t-il en direction de l’Ankou.

Kronos oubliait qu’il venait de mettre en pause le film du temps qui passe. Il était comme dans une image qui attendait la suivante avec impatience. Tout était immobile, hormis cette eau caoutchouteuse qui manquait de se percer sous chacun de ses pas. Laisser le temps souffler, le temps de comprendre ce qui se passe. Il se déplaçait seul, dans cet instant éternel, lui Kronos, au beau milieu du temps qui ne passait plus. Les oiseaux étaient dans le ciel, comme des hélicoptères stationnaires attendant que le temps reprenne son cours. La lampe du phare ne tournait plus. Un bel éclair se tenait debout comme un bel arbre prenant racine dans les nuages, se demandant pourquoi il ne tombait pas.

    Fait pas cette bêtise !

Kronos sortit enfin de la mer, dans un nuage d’écume, flottant dans l’air comme de la neige. Il était essoufflé et ce qu’il vit le fit frémir encore plus.

    Bouge pas ! lança-t-il, comme si l’Ankou pouvait bouger.

La rieuse était agrippée sur le chapeau du vieil homme aux longs cheveux blancs, le bec planté dans le feutre. Jonathan était tout près du sable, dans une posture acrobatique. Essayait-il de glisser son aile sous la faux, ultime geste pour sauver Picou ?

    Tu aurais pu me demander ! lança encore Kronos d’un air rageur.

Il se tenait tout droit face à l’Ankou.

    Regarde ce que tu as failli faire !

Mais l’Ankou restait comme une statue de fer forgé.

    Attends un peu, fit Kronos.

Il s’humecta l’index dans la bouche avant de le poser sur l’œil droit du vieillard. Il tourna le doigt.

    Ça fait mal ? rigola-t-il.

L’oeil de l’Ankou tourna dans son orbite. Kronos recula pour admirer le travail.

    Tu vois maintenant ?

L’oeil de l’Ankou fustigeait.

    Tu disais ? se moqua Kronos.

Il empoigna la fine mâchoire de l’Ankou et lui fit claquer des dents. Ça faisait un bruit de squelette. Kronos fit trois pas en arrière.

    Allez parle maintenant ! ordonna-t-il.

Les mâchoires bougèrent, mais seul un son rauque sortit de la bouche de l’Ankou.

    Ah oui, j’ai oublié, s’amusa Kronos.

Et il tira très fort sur la langue du vieil homme.

    Essaye maintenant, dit-il.

La langue de l’Ankou était rêche, mais elle parla.

    Délivre-moi, gémit l’Ankou. Ne me laisse pas planté comme ça.

Kronos haussa des épaules.

    Qui est sous cette faux ?
    Ça ne te regarde pas, répondit l’Ankou en faisant rouler son seul œil mobile.

Kronos ne voulait pas l’entendre de cette manière. Il se baissa pour prendre Jonathan dans ses mains et le poser un peu plus loin sur le sable. Il revint ensuite enlever le grand chapeau de l’Ankou d’un geste vif.

    Que fais-tu ?

Kronos ne répondit pas. La rieuse était tombée dans le creux du chapeau. Il alla la déposer délicatement près de Jonathan. Ils avaient l’air mignons tous les deux, ils ressemblaient à de jolis bibelots fragiles en porcelaine.

    Quel chapeau miteux ! fit Kronos en froissant le feutre plein de sable.

L’Ankou bouillait de rage.

    Vas-tu me laisser bouger, oui ou non ?
    Attends un peu, mon vieux.

Kronos tira sur la faux. Le corps de l’Ankou était raide comme un bâton, comme vissé à la grande faux.

    Lâche là !
    J’peux pas ! s’énerva l’Ankou.

Il est hautement compliqué de faire bouger quelqu’un quand le temps est arrêté. Kronos frictionna la main décharnée. Les doigts craquèrent les uns après les autres.

    Lâche-la maintenant.

Tout doucement les doigts se décrispèrent. Kronos lui arracha la faux et la lança dans les airs comme un javelot.

    Ma faux !

La faux sectionna la cime de quelques vagues avant de glisser et disparaître derrière un rouleau qui ressemblait à une cascade gelée.

    Ma faux ! protesta l’Ankou.

Kronos s’était penché sur le petit animal qui gisait sur le sable.

    Que lui as-tu fait ?
    J’allais, j’allais… bredouilla l’Ankou.

Kronos se releva d’un bond et se mit à secouer l’Ankou par les épaules.

    Qu’est-ce que tu lui as fait ? éructa-t-il de colère en l’agitant de plus en plus fort.

L’un des bras de l’Ankou ballotta, puis l’autre, d’abord tout doucement, puis de plus en plus vivement. Puis ce fut le tour d’une jambe qui se plia au niveau du genou, puis l’autre qui s’articula au niveau des hanches. L’Ankou avait l’air d’un pantin, mais ses muscles se réchauffaient, ses muscles se décrispaient. Il avait l’air d’un robot aux gestes saccadés. Kronos continua à le secouer comme un vieux prunier. Les cheveux de l’Ankou se remirent à flotter, ses rides reprirent leur place, ses pieds ruèrent dans le sable. L’Ankou était libre… libre de l’emprise du temps.

    Tu l’as tuée ?

Le vieil homme se dégagea rapidement en poussant Kronos violemment. Kronos tomba assis sur le sable.

    Mon chapeau ! Ma faux !

L’Ankou courut furieusement vers la mer en agitant les bras.

    Ma faux !

Il se déchira le chandail sur une lame de vague acérée. Il glissa sur des bulles de mer et tomba de tout son long dans de la mousse écumeuse. L’Ankou avait l’air grotesque à rebondir sur ce tapis d’eau trop bien tendu. Kronos se mit à rire.

    T’as pas besoin de savoir nager ! lui cria-t-il assez fort. Il suffit de savoir marcher !

L’Ankou hagard se débattait comme s’il marchait sur des ballons à moitié gonflés.

    Ma faux !

Il finit par l’agripper et revenir tant bien que mal sur le sable ferme.

    Mon chapeau ! hurla-t-il en agitant la faux dans les airs.

Kronos passa la main sur les plumes de la petite pie, indifférent aux cris de fureur de l’énergumène qui courait après son chapeau.

    Petite pie ? demanda-t-il en espérant que ses yeux s’ouvrent.

Il la prit dans ses mains, ôtant soigneusement le sable de ses plumes. La tête était pendante. Kronos eut un frisson.

    Mon beau chapeau !

D’une main fébrile, l’Ankou ramassa son feutre abîmé. D’une manche, il le frotta tendrement pour enlever le sable.

    Mon beau chapeau…
    Tu vas la laisser vivre, n’est-ce pas ? sembla-t-il lui répondre.

L’Ankou eut un mouvement de recul. Son chapeau lui parlait ?

    Tu… Tu parles ? demanda-t-il éberlué.

Il le tenait le bras tendu, comme s’il s’agissait d’un chapeau hanté, au lieu de le remettre sur sa tête.

    Regarde-moi, lui sembla dire le chapeau.

L’Ankou examina son chapeau attentivement. Il ne s’attendait pas à cela, d’ailleurs, tout allait de travers depuis qu’il avait tenté d’abattre sa faux sur cette maudite pie. Ce n’était pas son vieux chapeau qui lui parlait.

    Une plume ?
    Je m’appelle Bleuette.

Elle était plantée dans un ruban qui faisait tout le tour du feutre. Un ruban qui autrefois fut sans doute rouge. La jolie couleur de Bleuette contrastait avec la grisaille des vêtements du vieil homme.

    De quoi te mêles-tu ? fit l’Ankou à la fois énervé et soulagé que son chapeau ne soit pas un chapeau bavard qui aurait pu lui casser les oreilles à longueur de journée. Le temps qui s’arrête, une plume… et puis quoi encore ?

L’Ankou remit son chapeau sur sa tête sans faire plus attention à Bleuette. Il l’ajusta bien comme il faut. Sa faux, son chapeau… Il se sentait déjà beaucoup mieux, ses habitudes reprenaient le dessus.

    Cette Pie est si jeune, insista la rémige bleue perchée au-dessus du grand l’Ankou. Il est trop tôt pour la faire mourir.
    Cette pie est déjà morte… ou presque, répondit le vieil homme en faisant virevolter sa faux. C’est la même chose, dit-il en haussant les épaules.
    À qui parles-tu ? lança Kronos toujours assis sur le sable.

Machinalement l’Ankou montra du doigt le haut de sa tête.

    Laisse-moi faire mon boulot ! lui répondit-il.
    Et moi le mien ! répondit du tac au tac Kronos.

L’Ankou revint sur ses pas. Il avait l’air décidé de reprendre Picou et d’achever son travail. Bleuette s’alarma et s’agita sur le dessus du chapeau. Elle ne comprenait pas ce qu’elle faisait là. Il y avait eu bagarre, Jonathan et la rieuse avaient piqué du bec sur cet affreux vieillard. Elle-même avait profité d’un petit mouvement d’air pour sortir de la barque et se poser sur ce chapeau. De rage, elle aurait voulu lui faire un trou dans la tête pour l’empêcher de nuire à cette petite pie. Mais une plume n’était pas faite pour le combat, elle était si faible et si légère. Et puis ce fut le coup de faux fatal, et puis le temps s’arrêta…

    Calmez-vous ! dit-elle. Vous n’allez tout de même pas vous battre ?

L’Ankou et Kronos se toisèrent. Ces deux-là  avaient l’air de se connaître depuis si longtemps. Kronos reposa Picou doucement sur le sable. Il se releva et s’approcha tranquillement du vieil homme aux longs cheveux blancs.

    Je veux des explications, dit-il.
    Je n’ai pas grand-chose à expliquer, fit l’Ankou dont la raison était revenue comme le chapeau sur sa tête.
    Je ne bougerai pas d’ici avant de savoir, le défia Kronos d’un air sans appel. J’ai tout mon temps, un siècle, mille ans, peu importe !

L’Ankou croisa les bras. Il semblait décidé lui aussi, à attendre des explications. Bleuette remarqua Jonathan et la rieuse bizarrement posés par terre. Ils ne bougeaient pas d’une plume.

    Ils sont morts ? s’affola-t-elle.

L’Ankou s’esclaffa.

    Je ne suis pas un tueur en série, marmonna-t-il entre ses dents jaunies. Je n’ai jamais eu autant de mal à faire mourir une pie, alors une mouette et un goéland en supplément… Non merci !

Bleuette ne comprenait pas.

    Mais ?…

Kronos intervint.

    C’est deux oiseaux n’ont rien à craindre, dit-il posément. Ils sont à l’intérieur d’une seconde, d’un dixième de seconde et même moins que cela, juste un instant, un battement de cil. Je suis le temps qui passe et je fais une pause, expliqua-t-il tout simplement.

Bleuette regarda tout autour d’elle. Il y avait un grand éclair qui barrait le ciel et qui semblait vouloir rester là, accroché indéfiniment. Il éclairait une mer solide qui ressemblait à une grande meringue bleue. Des gouttes de pluie restaient en suspension. Plus haut, au dessus de la tête à l’Ankou, il y avait de rares étoiles entre les nuages, elles ne scintillaient pas. L’air lui-même semblait pesant, oppressant comme du beurre invisible que l’on pourrait couper au couteau.

    Ça va durer longtemps ? s’inquiéta-t-elle.

L’Ankou en profita.

    Cette plume a raison. Ton rôle est de filer, dit-il à Kronos. Alors, tu files et tu me laisses accomplir ma tâche.

Kronos resta impassible.

    Et ça ? C’est quoi ? dit-il en sortant un petit caillou rond de sa poche.

L’Ankou le reconnut tout de suite.

    Mon galet ! Espèce de voleur ! Où as-tu ?…

Kronos le remit aussitôt dans sa poche.

    Je n’aime pas quand tu rodes près du manoir, l’avertit-il.
    Ma brouette ! Tu n’as pas touché à ma brouette ?
    Je l’ai vidée, dit stoïquement Kronos.

L’Ankou faillit s’étrangler. On avait osé toucher à sa brouette ! Il brandit son poing serré.

    Doucement, fit Kronos. Un pas de plus et je te transforme en statue.

L’Ankou ne savait pas s’il bluffait. Il se tint coi. Le visage de Kronos devint sombre soudainement.

    Il va si mal ? demanda-t-il.
    Qui ça ? fit l’Ankou l’air mauvais.
    Pépé, dit Kronos.
    Pépé ? Mais Pépé va très bien, dit l’Ankou. Qu’est-ce que Pépé vient faire dans tout ça ?
    J’ai trouvé ta brouette près du ponton, et Pépé n’était pas loin.

L’Ankou dévisagea Kronos. Il sifflota en faisant tourner le manche de sa faux.

    Alors ? s’agaça Kronos.

Il était blême. Pépé était vieux, son heure viendrait un jour, cette heure était peut-être proche… Kronos ne le savait pas. Pépé était passé maître dans l’art de faire un bon feu de bois. Kronos aimait en profiter, il se prélassait souvent devant la cheminée en regardant Pépé dormir paisiblement allongé sur son canapé. Pépé était vieux, Kronos s’arrêtait souvent dans le manoir hospitalier pour étirer le temps. Mais Kronos devait passer, inexorablement passer, et les choses naissaient, et les choses disparaissaient, et Kronos restait, immortel, à compter ses amis passer.

    Ça va pas ? s’inquiéta l’Ankou.
    Si, si, fit Kronos. Seulement cette brouette près du ponton… Pépé n’en a plus pour long, n’est-ce pas ? dit-il tête baissée.

L’Ankou rigola franchement.

    Pour Pépé, ce sera ma grande charrette et mon plus bel attelage, dit-il sans plus.

Kronos frissonna. Il n’aimait pas voir l’Ankou errer dans la campagne, faire le porte à porte pour cueillir les âmes défuntes et les amener dans sa charrette ou dans sa brouette. La vie devait tourner et le temps devait passer, l’Ankou était un des rouages.

    J’ai cru, dit-il. J’ai cru que c’était Pépé et j’ai couru jusqu’à toi. Et je t’ai vu de loin, la faux brandie vers le ciel… Et ta faux s’est abattue, et je me suis figé.

L’Ankou parut presque ému.

    Et tu as tout fait foirer, dit-il en se reprenant.

Ils contemplèrent le petit corps étendu sur la plage. Le temps s’était arrêté autant que cette faux suspendue comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête à Picou. Bleuette en était le témoin, elle sentait la colère lui remonter dans les barbules.

    Mais ça ne va pas ! dit-elle. Ce n’est pas possible ! Pica est partie chercher du secours. Pépé va venir ! Il va sauver Picou !

Elle s’agitait, sa lame tremblait d’émotion.

    Pica ? Picou ? fit Kronos.
    Ben oui, Picou, fit l’Ankou en haussant les épaules, comme s’il s’agissait d’une évidence.
    Picou ? redit Kronos. Mais ce n’est pas prévu…
    Ben oui, refit l’Ankou. Ce n’est pas moi qui écrase les pauvres petites bêtes avec ma charrette.
    Écrasé ? Charrette ?

Kronos ne voulait pas comprendre.

    Avec tous ces bolides, expliqua l’Ankou. J’ai trop de travail. Bientôt il me faudra une deuxième brouette.

Kronos réalisa.

    Où ça s’est passé ? demanda-t-il.
    Sur la route, dans la forêt, près du manoir, affirma l’Ankou.

Kronos posa ses mains sur son front, complètement désolé.

    Je ne peux pas être partout, dit-il avec lassitude. Je ne peux pas accélérer tantôt pour les uns et ralentir tantôt pour les autres. Je ne peux pas éviter la casse… Ils vont trop vite.

Bleuette frétillait, elle sautait sur le haut de chapeau.

    Il faut faire vite ! dit-elle. Ils vont venir d’un moment à l’autre ! Vous ne pouvez pas rester là ! Laissez Picou tranquille ! Pépé arrive !

Kronos s’inquiéta tout à coup. Le cours du temps devait reprendre, forcément… L’Ankou sourit.

    Je n’ai même plus besoin d’un coup de faux, dit-il.
    Tu penses ? fit Kronos tristement.
    Je m’y connais, dit l’Ankou. Hélas ! Combien en ai-je vu comme ça ? Cou brisé, côtes cassées, vertèbres pilées, et je passe sur les détails.

Kronos était prêt à rendre les armes.

    Je leur avais prévu un si bel avenir, dit-il avec plein d’amertume. Ils avaient un si beau nid…

Bleuette s’agita comme une folle. Elle finit par se détacher du ruban et tomba en spirale sur le sable. Elle se planta entre Picou et ces deux vieillards qui déballaient leurs états d’âme alors que le temps pressait.

    N’y touchez pas ! lança-t-elle.

Kronos et l’Ankou regardèrent la jolie plume.

    N’y pensez pas ! dit-elle en se dressant comme un frêle rempart. Cet oiseau va vivre ! La branche m’a tout dit !
    La branche ? s’exclamèrent l’Ankou et Kronos en même temps.
    Oui la branche ! La branche qui est dans le bateau.

Les deux hommes se regardèrent. À quoi donc jouait cette plume ?

    La branche qui était dans le bec à Picou !
    Et alors ?
    C’est elle qui a arraché l’essuie-glace !
    L’essuie-glace ?

Ni l’Ankou, ni Kronos ne comprenaient. Bleuette s’agita encore plus.

    Picou n’a pas frappé l’œuf roulant, Picou a été projeté dans les airs !

Kronos commençait à comprendre, l’Ankou avait l’air sceptique.

    Le résultat est le même, dit l’Ankou. Cet oiseau est passé de vie à trépas. Je dois l’amener avec moi.

Kronos regarda l’oiseau par terre. Il avait l’air résigné. Quoi qu’en pense Bleuette, ce petit Picou avait sans doute lutté pour la vie, mais c’était trop tard.

    Kronos…, supplia Bleuette.

À l’autre bout de la plage, une petite lumière jaune s’agitait. Bleuette fut la première à l’apercevoir.

    Pépé ! cria-t-elle. C’est Pépé ! Il arrive !

Kronos paniqua, il ne comprenait pas.

    Déjà ? fit-il. Mais l’horloge ?…

Pépé aurait dû dormir à cette heure-ci. Kronos avait donné des consignes à l’horloge. Le coup du tic tac endormeur n’avait donc pas fonctionné ?
L’Ankou, lui aussi, paniqua. Si Pépé devait se retrouver nez à nez avec lui, ici, en ce moment, il serait obligé de l’emporter très rapidement, dans une brouette ou dans une charrette. On ne badine pas avec la mort. La vie faisait partie du paysage du vieil homme aux longs cheveux blancs, et Pépé faisait  partie de ceux qui égayent ce paysage, raison suffisante pour le laisser vivre tant que son heure n’a pas sonné.

    Donne-moi cette Pie ! dit-il.
    Non ! fit Kronos qui n’aimait pas qu’on entrave le cours du temps. Pépé arrive, Pépé doit prendre cette pie ! Le destin est ainsi fait. File !

La petite lumière jaune grandissait. Une silhouette se devinait, Pépé approchait. L’Ankou hésita, puis cala son chapeau sur sa tête, fit quelques pas et détala à toutes jambes. Kronos se pencha sur Bleuette.

    Il n’y a plus rien à faire pour Picou, dit-il.

Il prit la plume dans ses mains.

    Je ne peux pas arrêter le temps indéfiniment. Moi aussi je dois filer.

La mer commença à trembler, l’éclair commença à tomber tout doucement du ciel.

    Attends encore un peu !

Kronos soupira.

    Pourquoi l’Ankou est-il parti ? demanda Bleuette curieuse.
    Peut-être que l’Ankou a un cœur ? fit Kronos. Peut-être que l’Ankou aurait aimé être l’ami à Pépé ?

Bleuette frissonna.

    Je sais, dit Kronos. C’est impossible. Rencontrer l’Ankou c’est comme toucher…
    La mort, trembla Bleuette.

La rémige bleue se raviva.

    Mais si l’Ankou est parti, alors Picou peut vivre ?

Kronos avait l’air triste, il fit non de la tête.

    Je dois filer maintenant, répéta-t-il.

Bleuette chuchota quelque chose.

    Pardon ? fit Kronos.

Bleuette continua à parler tout bas. Kronos approcha la plume de son oreille.

    Et si ?…

Elle murmura la suite, comme si c’était un secret entre elle et lui. Kronos écarquilla les yeux.

    Non ! dit-il catégoriquement. Je ne peux pas faire ça.
    Mais si ! fit Bleuette.

Elle lui glissa encore quelque chose à l’oreille. Kronos avait l’air contrarié.

    Je n’aime pas beaucoup faire ça, ronchonna-t-il.
    Pour une fois, dit-elle de sa voix la plus suave. Tu peux le faire…

Kronos avait l’air très songeur.

    Dis-moi oui, fit Bleuette.

Kronos bougonna.

    Je vais essayer, promit-il enfin. Mais je ne garantis rien !

Bleuette se gonfla pleine d’espoir.

    Je file ! fit Kronos.

Il posa Bleuette près de Picou, se retourna face à la mer.

    Au revoir Bleuette !

Et il fila.

    N’oublie pas ta promesse ! lança Bleuette.

Kronos disparut derrière les vagues. L’éclair s’abattit dans les flots, le tonnerre gronda. La houle reprit son vacarme, les oiseaux planèrent haut dans le ciel, les étoiles scintillèrent. Jonathan et la rieuse s’étonnèrent d’être par terre sur le sable.

    Picou !

Pépé s’approchait, une pie perchée sur l’épaule. Elle jacassait.

    Picou !

à suivre…

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34- Les Zanges.

Enregistré dans : La rémige bleue — 8 septembre, 2009 @ 5:25

 2ème partie.

——

 Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé du chapitre précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

    Des Bougeants habillés ?
    Oui, Janik.

Janik se bidonna. Son Pierrot avait de drôles d'idées.

    Mais où vas-tu chercher tout ça ? demanda-t-elle entre deux hoquets moqueurs.

Pierrot tourna sa plume entre deux doigts.

    Ce n'est pas moi, c'est elle, dit-il, légèrement vexé.
    Elle t'embobine la tête.
    Mais non, fit Pierrot. Ce qu'elle raconte, c'est vraiment, vraiment…
    Vraiment étrange. C'est cela ?
    Oui, admit Pierrot.

Janik vint se poser près de son Pierrot, en lui faisant un tour du cou de ses grandes ailes.

    Et si tu la laissais tranquille un tout petit peu ? demanda-t-elle gentiment.
    Oh non ! Pas maintenant, s'il te plait.

Pierrot avait trouvé cette jolie plume bleue au pied de son arbre, un jour de grand vent. Elle tournoyait autour du tronc. Pierrot l'avait cueillie au vol, dans son bec. Elle était si belle, parée de ce bleu cristallin. Il n'avait jamais vu une plume comme celle-là.

    Un chapitre, c'est un chapitre ! Il faut que je le termine, assura Pierrot.

Janik soupira. Elle n'était pas très contente.

    J'ai peur que Bleuette perde le fil de son histoire, dit Pierrot pour se justifier.

Depuis que Pierrot avait cette plume, il n’arrêtait plus d’écrire. Elle était sa source d’inspiration intarissable.

    Taratata, fit Janik.

Elle lui fit une petite Bizulle sur la joue en lui ôtant la rémige bleue des mains.

    Qu'est-ce que tu fais ?
    Je la pose là, dans le tube à encre. Cette plume est trop bavarde, elle finira son chapitre plus tard, dit-elle en fronçant les cils.

Elle l'entraîna sur le bord du nid, sur un tapis de feuilles couleur de miel.

    Tu disais ? fit-elle. Des Bougeants habillés ?
    Oui, dit Pierrot, content que Janik s'intéresse à cette histoire. Ils ont de grandes pattes, ils appellent ça des jambes. On dirait des poteaux tellement elles sont épaisses.
    Continue, dit Janik.
    Ils ont aussi des bras.
    Comme nous ? s’étonna-t-elle.
    Oui. Enfin… presque. Des bras lourds comme des gourdins.

Elle réprima un petit gloussement.

    Ils doivent avoir des ailes énormes ! Ils ne doivent pas voler très haut.
    Ils n'ont pas d'aile, lâcha Pierrot.
    Quoi ? Ils sont infirmes ?
    Et ce n'est pas tout, continua Pierrot. Ils ont un petit bec rose tout mou comme un mollusque.
    Beurk, fit Janik. Des monstres ?
    En quelque sorte. Des humains. Entre eux, ils s'appellent des humains. Bleuette me l’a dit.
    Des Zumains ? fit Janik.
    Je crois, quelque chose comme ça.

Ils restèrent silencieux quelques instants, le regard perdu dans le ciel, essayant d'imaginer les créatures de Bleuette.

    Pourquoi habillés ? demanda Janik.
    Ils n'ont pas de plumes.

Janik resta le bec rêveur. Comment peut-on imaginer des êtres intelligents aussi incongrus, sans plume ni aile ?

    Ils doivent avoir froid, remarqua-t-elle.
    Mais non ! s’exclama Pierrot. Ils ont des habits !
    Des habits ?
    Oui. Des tas de petits fils entrecroisés qui font de morceaux de toile autour de leur peau.
    Des araignées ?
    Non. Des habits… Du tissu.

Janik avait du mal à se représenter une chose pareille.

    Pierrot… Pourquoi compliques-tu tout ?
    Tu ne me crois pas ?

Janik préféra se taire. Son Pierrot avait une imagination débordante. De là à croire que tout lui venait de sa plume… Elle lui refit une petite Bizulle.

    J'ai quand même hâte de savoir ce que Pica et Picou vont devenir, avoua-t-elle.
    Moi aussi. Mais cette plume est tellement bavarde… Je me demande si elle daignera l’écrire un jour.

Bleuette se trémoussait dans son tube à encre.

    Regarde-la ! s’écria Pierrot. Elle veut nous dire quelque chose !

Les yeux de Janik firent des roulades.

    Pierrot… C’est simplement le vent qui la fait frémir.
    Mais non ! Elle fait toujours ça quand c’est urgent. Elle est pressée de nous dire quelque chose !
    Picou ? Elle va parler de Picou ?

Janik se prenait au jeu. C’était tellement romantique de croire à une plume dictant ses pensées.

    Passe-la-moi ! Vite !

Janik lui tendit la jolie rémige.

    Une feuille blanche ! Vite !
    Et pourquoi pas une feuille jaune ou une feuille rose ?
    Non ! Bleuette préfère les feuilles blanches.

Janik arracha une belle feuille blanche de l’arbre.

    Tiens, dit-elle.

Pierrot griffonna quelque chose.

    Que dit-elle ? s’enquit Janik.

Pierrot s’appliqua.

«  Je n’ai plus d’encre… »

    C’est tout ? fit Janik. Elle nous dérange pour nous dire qu’elle n’a plus d’encre ?
    Tu vois bien ! Elle vient de l’écrire ! fit Pierrot en agitant fièrement Bleuette.

Il restait à peine une goutte dans son calamus.

    Tu vois ! Cette plume est très intelligente. Quand elle à soif…

Janik ne manqua pas de sourire. Elle s’envola rapidement au-dessus du nid  et se posa près de la cime de leur bel arbre.

    Cueille-m’en un beau ! lui lança Pierrot.

Janik choisit le plus gros, regorgeant d’encre. Elle l’arracha d’un petit coup de bec bien ferme. C’était le printemps, les tubes à encre étaient bien pleins. Les plus lourds se détachaient de l’arbre et s’écrasaient par terre en dessinant de belles arabesques sur le sol humide.

    Celui-là ira ? dit-elle retournée dans le grand nid.
    C’est parfait ! dit Pierrot.

Et il plongea Bleuette dans le tube tout frais. Janik était très curieuse. Pierrot écrivit studieusement des lignes et des lignes.

    Qu’est-ce qu’elle raconte ?
    Elle dit que les feuilles blanches ne poussent pas dans les arbres.
    Et comment ferait-on pour écrire ? interrogea Janik.
    Elle dit que c’est de la sève qui coule dans les branches. Pas de l’encre.
    De la sève ?
    Oui. Une sorte d’encre visqueuse et transparente.
    Mais c’est dégoûtant, fit Janik.
    Elle dit que les feuilles ne sont pas carrées. Elles ont plutôt la forme d’un cœur.
    Ça, c’est mignon, remarqua Janik.
    Elle dit qu’il y a des bourgeons au bout des branches… Pas des tubes à encre.

Pierrot reposa Bleuette. Elle semblait satisfaite d’avoir réussi à lui faire barbouiller ces petits détails. Il avait passé tant de jours et de nuits à écrire son histoire. Janik en était presque jalouse. Il s’étonnait beaucoup de Pépé, des oiseaux et des Bougeants habillés.

« Je m'appelle Bleuette. »

Tels furent ses premiers mots, écrits de sa main fébrile.

    Houhou Pierrot ! Tu es dans la Lune ?

Pierrot leva les yeux de sa feuille.

    Ce n’est rien, dit-il. Je repense à toute cette histoire. Jamais je n’aurais pu inventer tout ça tout seul. Qu’en penses-tu ?

Janik fit mine de ne pas entendre. Elle s’amusait. Elle aimait son Pierrot et ses histoires extravagantes.

    Pourquoi les as-tu mutilés ? demanda-t-elle.
    Qui ça ?
    Pica et Picou.
    Je n’ai rien fait, s’énerva Pierrot. C'est Bleuette qui…
    Quand même, fit Janik. C'est atroce. Quelques ratures… et tu changes ? Ni vu ni connu… tu leur ajoutes de jolies petites mains agiles…
    Non, fit Pierrot. Si Bleuette s'en aperçoit, elle ne voudra plus rien écrire, ce sera fini.

Janik prit son petit air boudeur, mais Pierrot ne démordit pas.

    Pica n'est pas comme toi. Elle n’a ni bras ni main, expliqua-t-il. Elle n'a que des pattes et des ailes.
    La pauvre, fit Janik. Quel triste monde !
    Je sais bien une chose, dit Pierrot. Bleuette me l'a dit. Les Bougeants habillés rêvent souvent d’être comme nous.
    Ah bon ?
    Ils rêvent d'avoir des ailes derrière leur dos.
    Voilà enfin une chose normale, sourit Janik.
    Ils nous appellent les anges.
    Les Zanges ? zozota Janik.
    Oui, des Zanges, zozota Pierrot.

Il posa sa plume.

    Viens près de moi.

Ils se blottirent l’un contre de l’autre.

    On dort un petit peu ?
    Oui, fit Janik.

Les yeux mis clos, ils finirent par rejoindre le monde des songes, rêvant aux Bougeants habillés, rêvant à Pépé qui rêvait aux Zanges.

 

à suivre…

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33- Sens dessus dessous.

Enregistré dans : La rémige bleue — 27 juillet, 2009 @ 5:24

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

 

—    Pépé ! Pépé !

Pica avait mal à force de donner des coups sur le carreau. Les coups de bec étaient perdus dans des bruits de courants d'air, personne ne pouvait l'entendre. Depuis qu'il était revenu, le vent faisait des allées et venues en rasant les murs du manoir.

—    Arrête de souffler ! s'énerva-t-elle.

Le vent venait de faire le tour du pâté. Il n'avait pas osé parler au peuplier. Le bel arbre était encore debout, mais la bagarre n'avait fait que commencer.

—    Ce n'est pas moi, s'excusa-t-il en soufflant près de Pica.

Pica lui fit face, perplexe.

—    Tu as vu ma tête ?

Elle avait l'air d'une perruche, avec une huppe sur le haut du crâne.

—    Ça te va bien, fit le vent.

Il ne voulait pas l'inquiéter, mais il se souciait des coups de rafale de plus en plus forts, de plus en plus répétés.

—    Mais que fait Pépé ? pensa-t-il.

 

 

                                                                      *

 

 

Pépé rêvait encore. Il ne rêvait pas d’une danse dans le grenier, il rêvait qu'il était sous un dôme de verre perché dans un grand arbre. Il était bien au chaud dans une sorte de grand nid douillet, la pluie crépitait sur le verre. Le rêve était agréable, il se sentait à l'abri. Mais quelqu'un frappait de plus en plus fort au dessus de sa tête.

—    La bulle va s'ouvrir, marmonna Pépé en tournant la tête sur son oreiller.

À quoi rêvait Pépé ? Il parlait en dormant, mais ses paroles étaient plutôt incompréhensibles.

—    Arbulle ! Ouvre-toi !

Mais l'Arbulle ne s’ouvrit pas, Pépé s'énervait.

—    Laisse-la passer !

Qu'était-ce donc qu'un Arbulle ? Était-ce un arbre avec un nid entouré d'une bulle de verre ? Pépé dans son rêve était-il un oiseau ou un Bougeant habillé ? Peut-être les deux ? Pica continuait à frapper à la fenêtre, patiemment.

—    Chérie, frappe avec ta main, pas avec ton bec !

Pépé fit un bond dans son lit. Il n'était plus dans un Arbulle, il n'était plus en train de donner une leçon de politesse à sa chérie et sa chérie ne frappait plus du bec la bulle de verre pour qu'elle s'ouvre comme une paupière. Il était assis dans son lit, dans son manoir. Il se tâta la tête, il se tâta les bras, il n'avait pas de bec, il n'avait pas de plumes, il n'avait pas d'ailes.

—    Dommage, dit Pépé.

Le songe avait pris fin, il s'effaçait déjà. Pica s'y était immiscée, en faisant un petit bruit sec, comme sur le dôme de l'Arbulle. Mais Pica n'était pas la chérie onirique, pas plus que la marchande de vélos. Pica n'avait pas de mains et la marchande de vélo ne vivait pas dans un nid. Pépé avait-il les clefs de ce mystère ?

 

 

                                                                      *

 

 

—    Qu'est-ce qu'il a cet arbre ? Est-il vissé jusqu'au centre de la Terre ?

L'ouragan voyait cela du mauvais oeil. La grande tourmente suait d'eau froide.

—    Une rafale d'élite ?… suggéra-t-elle prudemment.

C'était malhonnête, extrêmement malhonnête même. Le défi était lancé, personne n'avait le droit de changer les règles en cours de route.

—    C'est mon idée, gronda l'ouragan

C'était bien les manières d'un despote, les bonnes idées, il se les octroyait à lui tout seul, qu'il en soit l'inventeur ou pas.

—    Je vous propose celle-ci, indiqua la grande tourmente.

Une jeune rafale intrépide sifflait d'impatience, gorgée de souffles, elle était prête à cisailler n'importe quoi sur son passage.

—    Va pour l'élite, s'amusa l'ouragan.

Il trichait de manière éhontée, mais ça l'amusait. Un défi sans tricherie, ce n'était pas drôle, d'autant moins qu'il ne restait plus qu'une seule carte, une rafale minable et pitoyable. Le vent avait été assez malin pour choisir des tocardes, mais cela n'allait plus suffire.

 

 

                                                                      *

 

 

—    J'ai faim ! miaula Ronron.

Ronron n'avait eu le droit qu'à une moitié de bol de lait. L'autre moitié avait été renversée par Pépé. Le ventre à Ronron criait famine.

—    J'ai froid ! miaula-t-il une deuxième fois.

Pépé n'avait guère eu le temps de refaire le feu, les dernières braises étaient en train de mourir.

—    Il se croit chez lui ? lança une petite Schisteuse à ses congénères.
—    J'ai bien l'impression, dit une autre.

Ronron se promenait dans la grande salle, il inspectait les lieux.

—    Va falloir mettre Pépé au parfum, pensa-t-il.

L'endroit lui plaisait, il avait un quelque chose de rassurant, peut-être ces vieilles pierres apparentes ? Ronron aimait cette impression de solidité. Le chat songeait à s'établir ici, à condition que Pépé apprenne vite à ne pas oublier ni le feu ni la gamelle.

—    Où est-il ? miaula-t-il encore.

Ronron se dirigea vers le grand escalier qui s'infiltrait dans le donjon.

 

 

                                                                      *

 

 

 

—    Qui va là ? demanda Pépé debout sur son lit.

La dernière personne qui avait osé lancer des petits cailloux à sa fenêtre, c'était la marchande de vélos. C'était il y a si longtemps. Il ne pouvait pas espérer un rendez-vous aussi romantique en pleine nuit par un temps pareil.

—    C'est qui ? demanda Pépé en remettant bien son pantalon de pyjama, dès fois que…

Pica tapait de mieux en mieux, elle avait vu quelque chose bouger, était-ce Pépé enfin ?

—    Je crois qu'il se réveille, dit-elle au vent.

Mais le vent n'était pas resté près d'elle, il continuait à chercher ce qui clochait.

—    Ouvrez ! Ouvrez ! jacassa Pica.

Pépé était pieds nus sur le parquet, il cherchait ses pantoufles.

—    Une minute !

Qui avait besoin de lui à cette heure-ci ?

 

 

                                                                      *

 

 

—    Comment ça va ? demanda le vent.
—    Toujours debout, répondit le peuplier.

Le vent avait cédé à l'envie d'aller au-devant de son ami. Après tout, ce n'était pas interdit. Ce n'était pas comme s'il soufflait dans le sens contraire des rafales pour aider l'arbre à tenir debout. Il soufflait juste assez pour que le peuplier l'entende. Il pouvait même l'encourager, ce n'était pas contraire à l'éthique du défi.

—    Souffle par terre ? grinça le peuplier.

Le vent piqua du nez. Il avait honte d'avoir dû infliger une telle épreuve à son ami de toujours. En même temps, il brûlait d'impatience de savoir si…

—    deux ! dit fièrement le grand arbre qui devinait dans ses pensées.
—    Non ?
—    Si ! Même pas eu mal, se vanta le peuplier.
—    Mais alors… fit le vent.

Cela signifiait qu'il ne restait plus qu'une rafale en lice. Un souffle d'espoir traversa le feuillage du peuplier.

—    Qu'est-ce qu'elle fait là ? s'étonna le vent.
—    La nouvelle locataire ? rigola le peuplier.

Cocotte tremblait dans le nid, elle ne s'était pas remise des derniers coups de semonce.

—    Cocotte ! sort de là ! cria le vent.

Mais Cocotte ne bougeait pas, la tête enfouie dans les ailes

—    Mais c'est pas possible ! s'énerva le vent.

Il en oubliait le défi et ses dangers autrement plus importants, mais c'était comme ça : une poule dans un nid de pie était tout simplement inconcevable.

—    Cocotte, je compte jusqu'à trois…
—    Laisse faire, dit le peuplier. Les pies sauront bien la déloger.
—    Justement, fit le vent.
—    Justement quoi ? s'inquiéta le bel arbre.
—    Rien, fit le vent un peu trop tard. Cocotte, tu auras de mes nouvelles ! lança-t-il pour changer de sujet.
—    Les pies ? demanda le peuplier.
—    Elles ne doivent pas être bien loin, mentit à moitié le vent.

Il ne manquait plus qu'une dépression. Si le peuplier apprenait qu'une des pies était mourante, voire morte, il ferait certainement une dépression. Or, il ne fallait pas que l'arbre se laisse abattre, ce serait la catastrophe. Il fallait parfois savoir provisoirement mentir, même à son meilleur ami.

 

 

                                                                      *

 

 

—    La pie ?

Pépé venait de passer la main sur la buée du carreau. Une pie se tenait dans l'encadrement. Pépé se frotta les yeux. Rêvait-il encore ?

—    Miaou ?

Ronron grattait à la porte.

—    Attends ! cria Pépé en se pinçant pour savoir si ce n'était pas le début d'un cauchemar.

Il ouvrit la fenêtre. Un bel oiseau bien vivant s'engouffra dans la chambre.

—    Viens tout de suite ! Viens tout de suite ! jacassa Pica sans prendre le temps d'expliquer qui elle était, d'où elle venait et pourquoi elle était là.

Pépé ferma la fenêtre, il n'aimait pas que le vent s'invite dans le manoir sans son autorisation. La pie volait en cercles dans la petite chambre.

—    Du calme ! Lança Pépé. Tu vas te blesser.
—    Miaou ? fit Ronron de l'autre côté de la porte.

Pépé se pinça encore une fois. Il regrettait son Arbulle, il regrettait cette douce aimée qui frappait sur un dôme de verre.

—    Mon rêve ? se lamenta-t-il.

Un chat et une pie dans sa chambre en pleine nuit, il avait connu plus tranquille.

—    Picou ! Picou ! fit Pica.
—    Pose-toi ! s'énerva Pépé.

La pie se calma. Elle se posa sur la commode.

—    Soyons logiques, dit Pépé. Tu viens du bateau, n'est-ce pas ?
—    Oui, fit Pica s'étonnant que Pépé sache cela.
—    Tu voles, tu n'es plus blessée, donc tout va bien, résuma Pépé.

Pica ne comprenait plus. Pépé la prenait pour Picou, mais elle n'avait pas pigé cela.

—    C'est Picou ! dit-elle après quelques secondes de cogitation.

Pépé se gratta la tête. Il était encore tout embrumé de son rêve. À son tour, il ne comprenait plus, et Ronron ne facilitait pas les choses en grattant à qui mieux mieux à la porte.

 

 

                                                                      *

 

 

—    Maintenant ! intima l'ouragan.

Il avait assez attendu. Ce petit défi minable commençait à l'agacer. Ce petit vent et cet arbrisseau lui avaient fait perdre trop de temps. Les amuse-gueules, c'était fini, il avait faim de grands ravages.

—    Va ! confirma la grande tourmente.

La rafale d'élite se laissa descendre du ciel sans rien dire, elle se délectait à l'avance des torts qu'elle allait causer. Elle rattrapa la poussive qui errait dans les bois.

—    J'ai encore droit à mes trois coups d'essai ! cria celle-ci fort surprise.
—    Je ne viens pas t'exécuter, souffla la rafale d'élite en la toisant. Quoique…

Elle lui expliqua la combine de l'ouragan, elle se moqua des deux malheureuses compagnes qui avaient échoué.

—    Ce n'est pas un arbre comme les autres ! assura la poussive. C'est un arbre diabolique !
—    C'est ça. Un baobab peut-être ?
—    Je n'ai pas dit ça, trembla la poussive.
—    Laisse-moi souffler dessus, veux-tu ?
—    Unissons-nous ! cria la poussive désespérément.

Mais la rafale d'élite ne l'écouta pas, elle fonça droit vers le manoir.

—    Qui c'est celle-là ? demanda le vent.

La poussive sursauta. Le vent était revenu par-derrière. Il s'était inquiété des mouvements suspects dans les fourrés épais. Il ne s'était donc pas trompé, l'ennemi essayait bien de le duper.

—    Où va-t-elle ?
—    Je ne sais pas, mentit la poussive.

Le vent avait recommandé au peuplier de ne pas faire trop de zèle, la bataille n'était pas encore gagnée.

—    Où va-t-elle ? répéta le vent plus fort.
—    Je n’en sais rien ! feignit la poussive.

Ils entendirent de cruels craquements. Cocotte hurlait à l'aide.

—    Vous n'avez pas le droit ! se mit en colère le vent. Vous n'avez pas le droit !

Ils entendirent d'incroyables claquements. La rafale d'élite venait-elle d'achever le peuplier ?

—    Tricherie ! dénonça le vent en secouant la poussive.

Cependant, la rafale d'élite ne tarda pas à faire sentir son souffle de retrait aux abords de la forêt. Elle avait l'air tout échevelée.

—    Ça alors ! dit-elle. Ça alors, il est coriace !
—    Vous n'avez pas le droit ! continua le vent.

La rafale d'élite lui souffla dessus très fort, l'envoyant promener bien au-delà du manoir.

—    Je t'avais prévenu ! C'est un arbre démoniaque, dit la poussive.
—    Je n’en reviens pas, dit la rafale d'élite encore tout essoufflée.
—    Tu n'as pas soufflé sur son profil au moins ? Tu as évité le manoir ? Tu n'as pas oublié que…
—    Tu oublies que je suis une rafale de chasse ? persifla de colère la rafale d'élite.
—    Pardon, dit la poussive. Simplement cet arbre est si…
—    On va voir ce qu'on va voir !

Et la rafale d'élite repartit à la charge.

 

 

                                                                      *

 

 

—    Il faut sauver Picou ! Il faut sauver Picou !

La petite pie avait tout expliqué en gesticulant : la plage, la mouette, les vagues, qu'elle s'appelait Pica, le morceau de bois bizarre qui faisait de la musique, la tempête, une plume, la branche d'arbre, un goéland, de méchants Bougeants habillés dans leur oeuf roulant, la branche, le bateau, Picou… Elle avait tout dit dans un désordre épouvantable.

—    Oui, disait Pépé à chaque fois que Pica reprenait sa respiration en hachant ses phrases.

Pica s'arrêta net, le bec ouvert.

—    Oui ? fit Pépé.
—    Miaou, entendit-il.

Ronron venait de passer la tête dans l'entrebâillement de la porte.

—    Non Ronron ! fit Pépé.

Le chat sauta sur le lit.

—    Ronron ce n'est pas poli !

Ronron avait estimé qu'il avait assez attendu à la porte.

—    J'ai faim ! miaula-t-il.

Pica s'envola, apeurée.

—    La pie ! cria le chat dans un miaulement strident.

Ronron fit un bond, ses griffes touchèrent une aile.

—    La pie ! miaula-t-il rageusement.

Ronron devint comme fou, il se heurta à l'armoire, il trébucha sur la commode, il s'étala sur la fenêtre qui heureusement pour lui était fermée. Toutes griffes dehors il agitait ses pattes tant qu'il pouvait dans les airs.

—    Ronron ! fit Pépé. Ça suffit !

Ronron changea de tactique, il s'allongea sur le tapis comme un sphinx, pas un poil en agitation, il se mua en statue, seul un oeil tournait dans son orbite comme une caméra de surveillance.

—    Ronron, qu'est-ce qui te prend ? se fâcha Pépé.

La pie s'était réfugiée sur le haut de l'armoire, elle tremblait, mais elle ne quittait pas le chat des yeux.

—    Ronron, tu veux bien laisser cette pie tranquille, dit Pépé.
—    Il en va de ma vie, miaula le chat.

Pépé rigola.

—    Ah oui ? fit-il. Tu ne trouves pas que cette pie est un peu trop vivante ?
—    Je m'en fiche, dit Ronron. Je veux vivre. Je ne veux pas discuter les ordres de l'Ankou.

L'Ankou ? Pica avait levé imperceptiblement la tête en se demandant qui pouvait bien être ce l'Ankou. Trop tard, le chat profita de cette seconde d'inattention.

—    Ronron !

Ronron fit un bond prodigieux. Il croqua dans une plume.

—    Ronron !

Pépé aussi était leste malgré son âge. Il attrapa le chat par la queue.

—    Miaou ? fit Ronron.

La brave pie était sauvée, elle se balançait sur le petit lustre de la grande chambre.

—    Lâche-moi ! miaula Ronron qui n'aimait pas avoir la tête en bas. Tu me fais mal.
—    Alors, écoute-moi ! dit Pépé.

Ronron grogna, mais Pépé n'allait pas le laisser filer sans une explication.

 

 

                                                                      *

 

 

—    Unissons-nous ! répéta la poussive.

Elle avait réussi à rattraper la rafale d'élite.

—    Soufflons ensemble !

La rafale d'élite n'avait sans doute pas le choix. Sa colère de dépit était retombée, elle cherchait le meilleur angle d'attaque contre ce peuplier étrange.

—    Viens, dit-elle en faisant demi-tour.
—    Où vas-tu ? s'inquiéta la poussive assez surprise.

La rafale d'élite s'enfonça dans la forêt.

—    Et le peuplier ? demanda la poussive de plus en plus inquiète, craignant que sa nouvelle compagne n'abandonne trop vite.
—    Celui-là ! lança la rafale d'élite en stoppant net.

Un bel arbre trônait au milieu des autres. Il était le plus grand, le plus élancé.

—    Souffle dessus ! ordonna la rafale d'élite.

La poussive s'exécuta sans comprendre. Quelques feuilles de l'arbre se mirent à trembler, d'autres, presque mortes, se détachèrent.

—    C'est tout ? fit la rafale d'élite. C'est avec ça que tu comptes arracher notre peuplier ?

Et la rafale d'élite souffla sur l'arbre. Il craqua, il vacilla et il tomba comme une allumette.

—    Voilà, dit-elle satisfaite. Cherchons-en un autre.

Elles ne tardèrent pas à trouver un magnifique arbre encore plus haut, encore plus fort.

—    À toi ! dit-elle.

La poussive hésita.

—    Non, non, stop ! Où as-tu appris à souffler ?

La poussive s'apprêtait à souffler comme on souffle sur une vitre pour faire de la buée, la bouche grande ouverte.

—    Si tu souffles comme tu inspires, tu ne vas jamais y arriver.

La poussive ne comprenait pas. La rafale d'élite essaya de trouver une autre image.

—    Imagine un Bougeant habillé, dit-elle. Tu en as déjà vu ?
—    Oui, oui, dit la poussive.
—    Imagine qu'il se gonfle d'air tant qu'il peut.
—    Oui ? fit la poussive.
—    Comment est-il  ? demanda la rafale d'élite.
—    J'sais pas. Il a la tête grosse comme une grosse grenouille qui va éclater ?
—    Voilà ! fit la poussive ravie. Imagine que ce gros Bougeant claque sur ses deux joues en même temps. Ça donne quoi à ton avis ?
—    J'ai compris ! fit la poussive. J'ai compris, je vais faire pareil !

La poussive prit son élan.

—    Attends ! dit la rafale d'élite. Essaye donc d'abord celui-ci.

Elle lui désigna un vieil arbre tout rabougri qui tenait encore par équilibre. La poussive l'exécuta sans difficulté. Ce n'était donc pas plus compliqué que cela. Il suffisait d'imaginer un gros Bougeant qui siffle ou un gros Bougeant qui pète, et le tour était joué.

 

 

                                                                      *

 

 

—    Promets-moi d'abord de ne plus toucher à cette pie, dit Pépé.
—    Mais c'est elle ou c'est moi, miaula Ronron plein de désespoir. C'est de la légitime défense, se défendit-il.

Pépé secoua sa tête négativement.

—    Tu te trompes petit chat. Ce n'est pas Pica que recherche l'Ankou, c'est Picou.
—    Pica, Picou ? miaula Ronron.
—    Alors, tu la laisses tranquille maintenant ?
—    Oui, miaula Ronron à contrecœur.

Pépé lâcha le chat. Ronron alla se réfugier sous la commode, la queue baissée.

—    Je t'ai fait si mal ? s'inquiéta Pépé.
—    La souffrance physique, ce n'est rien, dit Ronron, mais la souffrance morale…
—    Allons, allons, dit Pépé.
—    Je suis condamné, se lamenta Ronron, je suis un chat en sursis.
—    Mais non, dit Pépé. Mais non, tu es un chat en bonne santé et jamais l'Ankou n'emportera de chat en bonne santé.
—    Je vais finir dans une brouette.
—    Mais non je te dis. Tu ne crains rien, l'Ankou a certainement d'autres chats à fouetter.
—    Ah bon ? fit Ronron.
—    Je t'assure, fit Pépé.

Ronron ronronna rassuré.

—    J'ai faim, dit-il.

 

 

                                                                      *

 

 

Les deux rafales s'entraînèrent avec fébrilité. La poussive s'attaqua à des arbres un peu moins vieux, un peu plus solides, puis à des arbres plus jeunes de plus en plus élancés, de plus en plus hauts, de plus en plus enracinés. Elles faisaient un sombre désastre dans la forêt.

 

—    Ça suffit maintenant, stoppa la rafale d'élite. Gardons notre souffle pour le dessert.
—    Le dessert ? pensa la poussive soudainement revenue à la réalité.
—    Ne fais pas cette tête là, dit la rafale d'élite. À nous deux, nous sommes certaines d'y arriver.

La poussive souffla septique.

—    Tu n'es plus une poussive ! s'exclama la rafale d'élite.
—    Je ne suis plus une poussive, répéta la poussive.
—    Tu es une grande rafale ! assura la rafale d'élite.
—    Je suis une grande rafale, continua la poussive. On y va ! dit-elle soudainement ragaillardie.

La persuasion avait quelque chose de bon, les deux rafales s'envolèrent vers le manoir.

 

 

                                                                      *

 

 

—    Laisse-moi entrer ! dit le vent. Laisse-moi entrer !
—    Tu sais bien que Pépé n'aime pas ça, dit la cheminée.
—    C'est une question de vie ou de mort, dit le vent qui avait vraiment l'air très pressé.
—    Attends un peu, dit la cheminée.

Le vent tourna autour du toit.

—    Alors ? s'impatienta-t-il.
—    Encore une minute, dit la cheminée.
—    Ça va être trop tard ! s'affola le vent.
—    Voilà, voilà, fit la cheminée. Il fallait que je sache si mes braises étaient mortes. Comprends-tu ? Je ne veux pas que tu mettes le feu au manoir, moi.
—    Mais non ! fit le vent.
—    Pépé ne va pas être content, redit la cheminée.
—    Quand Pépé saura pourquoi, il me remerciera, dit le vent.

Et il s'engouffra par le conduit de la cheminée.

 

 

                                                                      *

 

 

—    Pépé ! Pépé !

Les Schisteuses étaient folles. Ce n'était plus des chatouillements ni des gratouilles, c'était des raclements.

—    Pépé à l'aide !

Mais Pépé avait déjà fort à faire dans sa chambre.

—    Ne bougez pas ! souffla le vent. Ne bougez surtout pas. Restez à vos places !

Comme si les Schisteuses avaient envie d'aller se promener.

—    Tu me fais froid dans le dos, dit l'une.
—    Continue, dit une autre. Ça calme les démangeaisons.
—    C'est bien ce que je craignais, dit le vent. Comment allez-vous ?
—    Mal ! dit la grande dalle près de la porte. Je bouge !

Le vent souffla partout dans la grande salle.

—    Arrête ! supplièrent les Schisteuses. Arrête, tu nous écrases !

Mais le vent continua, il souffla par terre de plus en plus fort.

—    Tenez bon ! cria-t-il.

 

 

                                                                      *

 

 

Un craquement sourd se fit entendre. Le donjon s'ébranla. Les plus petites Schisteuses voltigèrent dans la pièce.

—    Incroyable, pensa le vent.
—    Qu'est-ce qui se passe ? se demanda Pépé.
—    C'est l'Ankou qui vient me chercher ? miaula Ronron.
—    Mais non, l'Ankou est plus discret que ça, le rassura aussitôt Pépé.

 

 

                                                                      *

 

 

Des Schisteuses pleuraient. Elles n'avaient pas connu ça depuis le grand déménagement, quand elles avaient quitté la carrière.

—    J'veux pas qu'on m'enlève ! trépigna une toute petite qui s'était cognée sur le dessous de la grande table. J'veux pas qu'on m'enlève !
—    Et moi ? Et moi ? fit une autre qui était toujours bien attachée. Emmenez-moi ! Emmenez-moi !

Le vent tourbillonna dans la grande salle, il comptait les Schisteuses encore en place.

—    Écoutez-moi ! lança-t-il. Écoutez-moi !

 

 

                                                                      *

 

 

Les deux rafales s'étaient rabattues une fois de plus vers la forêt.

—    C'est de ta faute ! lança la rafale d'élite rageusement.
—    Moi ? Mais j'ai soufflé tant que j'ai pu, se défendit la poussive.
—    Justement ! T'as soufflé trop fort !

Les deux rafales avaient déferlé à une vitesse inouïe. L'arbre aurait dû s'envoler, mais il était toujours debout. Mieux que cela, il était encore intact et même le nid était resté à sa place. Les pies étaient vraiment des expertes en construction, Cocotte toujours haut perchée n'avait pas à s'en plaindre.

—    C'est hallucinant, dit la rafale d'élite.
—    J'ai mal partout, se plaignit la poussive.

Elles n'avaient pu éviter le donjon et souffler contre un mur de cette manière-là ne pouvait faire que du mal.

—    On va l'avoir, dit la poussive. Je suis sûre qu'on va l'avoir. Je l'ai senti craquer, je l'ai senti décoller.

La rafale d'élite n'était plus aussi affirmative, elle était plutôt résignée.

—    Il faut y aller, dit-elle. Il faut y aller tout de suite.

La poussive était contente, elle était exaltée, jamais elle ne s'était sentie si forte.

—    On y va ! dit-elle joyeusement.

La rafale d'élite ne disait plus rien. Elle espérait que l'arbre affaibli ne reprenne pas ses forces.

 

 

                                                                      *

 

 

—    Écoutez-moi ! répéta le vent.

Il avait du mal à se faire entendre.

—    Ça va recommencer, dit-il.

Ce fut le tohu-bohu. Ça ne servait à rien d'expliquer quoi que ce soit d'autre, les Schisteuses étaient au comble de l'excitation.

—    Cheminée ! hurla le vent.
—    Ah c'est malin !  fit celle-ci. C'est malin. Les braises étaient encore chaudes, c'est ça ?
—    Cheminée, écoute-moi ! lança le vent qui ne savait plus à qui parler.
—    Des Schisteuses grillées, c'est ça ?

Le vent s'énerva.

—    Regarde donc dehors !
—    Oui quoi ? fit la cheminée. Il ne fait pas beau, tu dois le savoir, non ?
—    J'm'en fous, dit le vent qui n'avait plus le temps. Regarde vers la forêt !
—    Oh là là, fit la cheminée. Il y a eu du grabuge, il y a des arbres par terre.
—    Tu ne vois rien d'autre ?
—    Si si ! Elles se dirigent par ici !

Le vent n'avait pas besoin qu'on lui explique qui c'était.

—    Cheminée ? supplia-t-il
—    Oui, mon petit vent ?
—    Quand elles seront là… Crie « souffle par terre » !
—    Ah bon ? fit la cheminée. C'est un jeu ?
—    Si tu veux, répondit-il avec lassitude.

 

 

                                                                      *

 

 

Pépé prit la pie dans ses bras. Il se passait des choses étranges dans la grande salle, les Schisteuses se plaignaient beaucoup plus que d'habitude.

—    Je vais voir ce qui se passe, dit-il. Ronron, tu restes là.

Pépé ne tenait pas à laisser Ronron et Pica seuls dans sa chambre, ça risquait trop le carnage, il préférait emporter la pie avec lui.

—    Pépé, fit Pica de ses jolis yeux.
—    Oui, je sais, dit-il. On va s'occuper de ton petit Picou.
—    Faut faire vite, supplia Pica.

Pépé réfléchissait. Elle avait parlé du bateau et d'une plage. Se pouvait-il que Titic soit échoué quelque part ? Pépé se sentait l'envie de chausser ses sabots et mettre son pardessus… Et partir braver la nuit.

—    Tu saurais me guider ? demanda-t-il.
—    Oh oui ! fit Pica pleine de reconnaissance. Le vent nous guidera.
—    Le vent ? fit Pépé. Tiens donc…

Il ouvrit la porte et descendit les escaliers.

 

 

                                                                      *

 

 

—    Souffle par terre !

Le vent avait dicté les consignes aux Schisteuses. Il fallait qu'elles se fassent lourdes, très lourdes.  Elles voulurent savoir pourquoi, elles étaient si curieuses. Le vent leur répondit simplement que sinon elles s'envoleraient, que le manoir disparaîtrait, qu'elles seraient disséminées aux quatre coins de la Terre et qu'elles ne se reverraient jamais plus. Elles n'avaient pas insisté.

—    Tassez-vous ! cria le vent.

Les Schisteuses se concentrèrent, elles se rappelèrent des belles nuits où Pépé dansait la gavotte avec la marchande de vélos, leurs pieds frappant le sol jusqu'à ce qu'il s'enfonce. Le vent les aida, il souffla par terre comme un jet d'enclumes.

—    Au secours ! Je deviens comme une crêpe ! exagéra l'une.
—    Et moi un mille-feuille ! paniqua une dalle friable.
—    Encore ! Encore un massage ! lança une grosse qui avait l'air d'aimer ça.

Soudain le monde bascula, comme si l'axe de la Terre lui-même avait dévié. Les dalles les plus légères sautèrent comme du pop corn, la friable se pulvérisa, d'autres crissèrent comme de la craie sur un tableau noir, le dallage en entier se souleva comme du soufflé au fromage.

—    Tenez bon ! hurla le vent.

Pépé faillit tomber dans les escaliers, Ronron sauta sur le petit lustre, des chaises tombèrent à la renverse, les aiguilles de l'horloge pointèrent vers le centre de la Terre. Puis tout cessa, d'un seul coup.

—    J'suis morte ! cria une belle Schisteuse le ventre à l'air.
—    Ma copine ! Où est passée ma copine ? s'enquit une autre qui avait perdu sa toute petite voisine.

La petite voisine avait valdingué dans les airs.

—    Nous allons tomber ! gémirent celles qui étaient passées de l'horizontal à l'oblique. Nous allons tomber !

Les pauvres schisteuses étaient toutes chamboulées, elles avaient oublié qu'il existait autre chose que l'horizontal, elles étaient complètement affolées.

—    C'est la fin du monde !

Pour ne rien arranger, le vent s'était enfui par la cheminée, les laissant à leur hystérie collective.

 

 

                                                                      *

 

 

—    Peuplier ! Peuplier !

Le vent avait rejoint son ami.

—    Peuplier, réponds-moi !

Le peuplier ne répondait pas.

—    Peuplier, je t'en supplie…

Le vent secoua son ami comme un prunier.

—    Souffle par terre, répondit celui-ci faiblement.

Le vent souffla de joie.

—    Il est vivant, il est debout ! Il est vivant, il est debout !

Le vent tourbillonna autour de son ami. Le peuplier penchait juste un peu bizarrement. Il s'était légèrement écarté du donjon.

—    À l'aise dans les chaussettes, fit le peuplier.

Il était bien vivant et n'avait point perdu le sens de l'humour.

—    Tu te rends compte ? dit le vent. Tu te rends compte ? Tu as gagné !

Le peuplier se sentait comme un Bougeant habillé venant d'enlever ses chaussures, les racines à l'air comme des pieds en éventail.

—    C'est toi qui as soufflé sur mes racines ? demanda-t-il.
—    Oui, bredouilla le vent en rougissant. Je ne voulais pas.
—   Ça ne fait rien, dit le grand arbre. Je suis debout, c'est le principal. N'est-ce pas ?

Le vent était si vertueux, jamais il n'aurait osé déshabiller un Bougeant habillé, jamais il ne se serait permis de regarder sous le tronc de son ami.

—    Tu peux remercier les Schisteuses, finit-il par dire.

Les Schisteuses ne le savaient pas encore, mais les Schisteuses ne tarderaient pas à éventer le grand secret du peuplier, elles étaient si commères. Le grand arbre tenait sa force invincible de ses racines plongeant sous le manoir, terminant leur course sous les recoins de la grande salle. Les Schisteuses allaient enfin connaître l'origine de leurs gratouilles et de leurs chatouilles.

—    Je suis en train de faire leur connaissance, dit le peuplier. Elles ont l'air bavardes.

Le vent avait deviné juste. En soufflant sur les Schisteuses, en leur ordonnant de rester en place, il avait évité le pire, il avait empêché que les racines ne glissent et s'en aillent comme un pied qui se défait de sa chaussette. Le peuplier était encore debout, un peu penché certes, mais encore debout. Des deux rafales, il ne restait pratiquement plus rien, juste quelques petits soubresauts qui agitaient encore les feuilles tombées par terre. Des éclairs zébrèrent le ciel dans tous les sens, les nuages s'enroulèrent sur eux-mêmes et disparurent à la manière d'une eau qui spirale dans un lavabo. La lune se mit à resplendir haut dans le ciel. L'ouragan rageur rappelait ses troupes. Il avait tout simplement perdu. Il n'avait plus qu'à faire ses ravages ailleurs, loin dans le monde.

 

 

                                                                      *

 

 

—    Cocotte !

Tout le monde avait oublié Cocotte. Elle n'était plus dans le nid, les rafales avaient quand même réussi à la déloger.

—    Cocotte !

Cocotte était miraculeusement retombée sur le faîte de la cheminée.

—    Cocotte !

Cocotte titubait complètement groggy. Elle ne savait plus où elle était.

—    Cocotte !

Et Cocotte tomba dans la cheminée.

 

à suivre…

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32- Le coup de faux.

Enregistré dans : La rémige bleue — 9 juillet, 2009 @ 2:33

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

 

    Cocotte ? Cocotte ?
    Y a pas de cocotte qui tienne, c'est non ! fit le coq.

Cette poule ne connaissait que le seul mot cocotte. Malgré cette faiblesse de vocabulaire, elle arrivait toujours à se faire comprendre.

    Cocotte ? Cocotte ?
    Non ! Il fait nuit et…
    Cocotte ? Cocotte ?
    Tu m'agaces ! T'as qu'à faire ton petit pipi dans le poulailler. Pour une fois…

C'était une poule propre, elle aimait faire ses petits besoins dehors.

    Cocotte ? Cocotte ?

Avantage indéniable de ne connaître qu'un seul mot, ça horripilait le coq.

    Grrr… Cinq minutes, pas plus.

Comme d'habitude, elle obtint gain de cause.

    Cocotte !

Ça voulait dire merci.

 

*

 

    Mais que font-ils ?

Elles se tenaient bien au chaud, branche dessus, branche dessous, mais elles étaient inquiètes.

    Ils auraient dû être là.

Elles faisaient une sorte de ronde immobile, la ronde des brindilles du nid. Elles attendaient leurs oiseaux.

    Et toi, tu viens d'où ?

Elles se connaissaient à peine, le nid était tout neuf.

    Moi je viens d'un hêtre.
    C'est grand ça ?
    Oh oui ! J'ai même pas le vertige ici. Et toi ?
    Moi je suis d'ici. Tu vois la branche cassée là haut ?
    Oui.
    Eh ben, j'suis le petit morceau qui manque.

Le peuplier se balançait, ses ramures fouettaient l'air.

    Il est toujours comme ça ? demanda la brindille qui venait du hêtre.
    Toujours. Il adore plier.

Pica et Picou  avaient bien fait les choses, leur nid était très solide. Il manquait juste une dernière branche pour clore le tout.

*

    Ça va ?

Ils étaient restés près d'une minute complètement hébétés. Jonathan fut le premier à se relever.

    Je crois que j'ai une bosse à la tête, fit la rieuse qui titubait.
    Pica ?
    Ça va, dit-elle. Je me suis tordu le bec, ce n'est rien.

Le bateau était étrangement calme, seulement troublé par le bruit des déferlantes. Il était au sec. Une belle lueur faisait flotter les ombres de la nuit. Au loin le phare n'avait pas perdu une miette du naufrage, la lampe calée vers la petite plage.

    Mon petit Picou, se plaignit Pica.

Tous trois sursautèrent, regards tournés vers le tas de chiffons. Quelque chose venait de bouger.

    Picou ! cria Pica.

*

Les trois rafales tournaient autour du manoir, elles avaient le souffle mauvais.

    J'y… J'y vais, dit la bégayeuse.
    Déracine-le d'un coup, lui dit la boiteuse.
    J'ai… J'ai droit à tr… trois essais !

C'était la règle qui prévalait depuis des temps immémoriaux, toute rafale n'avait droit qu'à trois coups, après elle devait souffler ailleurs… S'il lui restait encore assez de coffre.

 

*

 

    Picou !

Une aile dépassait, elle bougeait faiblement.

    Picou !
    Il est vivant ? cria malgré elle la mouette.

Elle n'y croyait plus, cela tenait du miracle que Picou puisse encore respirer.

    De l'aide ! s'écria Pica.

Elle ne savait plus s'il fallait se réjouir ou s'affoler.

*

    Aïe !

Le peuplier venait de recevoir une vilaine claque. Son tronc plia, son tronc craqua, mais son tronc resta debout.

    Vous… Vous av… avez vu ! dit la bégayeuse.

Le peuplier n'avait jamais reçu une telle volée. Le jeu ne lui plaisait plus.

    Souffle par terre, murmura-t-il.

De la sève lui sortait des pores, la rafale venait de lui faire un mal terrible.

    Il… Il va tom… tomber ?
    Tu peux recommencer, dit sèchement la boiteuse. Tu es nulle !

Quelques feuilles du peuplier étaient tombées, mais le nid était toujours en place.

 

*

 

    Posez sa tête là.

À trois becs, ils avaient réussi à étendre le pauvre oiseau.

    Picou, Picou, c'est moi ! Tu m'entends ?

Jonathan tournait en rond en tapant du bec nerveusement.

    Mais qu'est-ce qu'on peut faire ? Mais qu'est-ce qu'on peut faire ?
    Je sais ! lança Pica.

Son oeil brillait.

    Je sais, je sais qui peut nous aider, dit-elle pleine d'espoir.

Stradi flottait sur une poche d'eau, Bleuette reposait sur son ami, les barbules gorgées d'eau.

    Elle va bien ? chuchota-t-elle.

Picou avait-il réellement bougé ? N'était-ce hélas qu'une illusion ?

    Les Bougeants sont si fragiles, dit Stradi.

Il avait besoin de réconfort. Il pensait aux mains de Bougeants qui se promenaient jadis sur ses cordes, des mains qui avaient vécu et qui n'existaient plus. Mais l'heure n'était pas s'occuper de Stradi.

    Dis-nous, encouragea Bleuette.

Pica parla.

    Je connais un Bougeant habillé.
    Un Bougeant habillé ?

Ils avaient tous crié. Leurs pensées se bousculaient. Stradi réalisa soudain qu'il était sur la terre ferme, son ancien monde, celui de la musique, un bonheur trop fort, un bonheur qui lui faisait une douleur dans l'âme. Jonathan et la rieuse se regardèrent confus. Les Bougeants habillés ne tuaient-ils pas les oiseaux avec leurs horribles machines roulantes ? Bleuette pensait à ces mains, ces mains de Bougeants qui écrivaient parfois avec une plume.

    Qui ça ? demanda Bleuette.

*

Le peuplier releva la cime. La rafale le prit sans crier gare. Les branches claquèrent sur le toit du donjon, arrachant plusieurs tuiles.

    Petit ventilateur ! lança-t-il en serrant les rameaux pour ne pas hurler.

La douleur était venue de sous la terre, se propageant jusqu'aux feuilles. Les racines avaient bougé.

    À l'aise dans les chaussettes, jura le peuplier pour oublier la douleur.

La rafale venait de rater son deuxième essai.

 

*

 

    Il s'appelle Pépé, il habite près de notre nid, dit Pica.

Jonathan et la rieuse se regardèrent méfiants.

    Qui te dit qu'il va nous aider ?
    Il nous a déjà aidés, assura la pie.

Picou restait inerte, il fallait faire vite.

    Il a ramassé de belles branches pour notre nid.

C'était la première fois que Jonathan et la rieuse entendaient parler d'un Bougeant habillé cherchant des branches pour faire un nid.

    Et s'il essaye de manger Picou ? demanda la rieuse soupçonneuse.
    Il nourrit des poules, dit Pica.
    Et les oeufs ? C'est pas un voleur d'oeufs ?
    J'sais pas, dit Pica qui commençait à douter de son idée.
    Pica a raison, dit Stradi. J'ai connu beaucoup de Bougeants habillés, ils avaient la main douce et légère. Ils n'auraient jamais fait de mal à une plume et…
    On n'a pas le temps ! coupa Jonathan. Qui a une meilleure idée ?

Personne ne répondit.

 

*

 

    Je… Je com… comprends pas, s'affola la bégayeuse.

Le peuplier était toujours bien droit.

    Faudrait peut-être réfléchir avant de souffler ? nargua la poussive.
    Ah oui ? Eh ben, viens le faire si t'es si maligne !

La bégayeuse avait parlé sans bégayer, signe d'une extrême tension.

    C'est à cause du donjon, l'aida la boiteuse. Le peuplier s'appuie sur le donjon quand tu souffles dessus.

L'esprit de la bégayeuse fit tilt. Comment n'y avait-elle pas pensé plus tôt ? Il suffisait de souffler dans l'autre sens.

    J'ai… J'ai com… compris ! dit-elle soulagée.

Elle fit trois fois le tour du manoir pour prendre plus d'élan. Elle souffla comme une démente. Le peuplier plia dangereusement, les branches du nid hurlèrent. La rafale suffoqua et le peuplier ne tomba pas.

 

*

 

    Alors j'y vais, dit Pica.
    Sais-tu où il habite ? demanda la rieuse.
    Pépé habite près de mon arbre, dans un grand nid en pierres.
    Je vais avec toi, dit Jonathan.
    Non, dit Pica. J'y vais toute seule.

Elle s'envola. Elle tournoya autour du bateau.

    Veillez sur Picou ! Je reviens vite !

Jonathan voulut intervenir, mais la rieuse le retint.

    Laisse-la, dit-elle.
    Mais ?… fit Jonathan.
    Tu ne voleras pas aussi bien qu'elle.
    Mais ?…
    L'espoir donne de grandes ailes, sourit la rieuse. Fais-lui confiance.

La rieuse avait raison. Portée par l'espoir la pie vola à toute vitesse, guidée par l'instinct et par le coeur.

 

*

 

    Trahison !

L'ouragan fulminait, son oeil lançait des éclairs.

    Tue-la !

La grande tourmente lui obéissait au doigt et à l'oeil. Elle se laissa glisser du haut des nuages, le long d'une grande trombe d'eau. La bégayeuse prit la fuite, rasant les terres, déchiquetant les talus et les bosquets. La peur aussi lui donnait des ailes.

    Écrabouille-la !

La rafale parvint jusqu'au rivage. La grande tourmente l'y attendait. Elle la plaqua comme on écrase une mouche avec un pouce. Cela fit de grosses bulles géantes dans la mer.

 

*

 

    Pica !

Pica se retourna. Le vent soufflait derrière elle.

    Où vas-tu, Pica ?
    Je vais chercher Pépé ! dit-elle sans arrêter de battre les ailes.
    N'y va pas ! C'est dangereux.
    Je dois sauver Picou !

Le vent avait oublié le malheur de Pica.

    Attends-moi ! Je viens avec toi.

Pris de remords, le vent avait tourné hagard dans la campagne. Avait-il sacrifié son ami le peuplier ? Une rafale avait renversé le vent en fuyant. Le peuplier avait-il gagné une manche ? Était-il encore debout ?

    Il faut que je l'aide, expliqua-t-il à Pica.

La pie n'avait plus qu'à se laisser porter, grâce au vent elle allait arriver au manoir sans se perdre. Le vent n'avait besoin ni de lumière ni d'étoiles pour se diriger. Il lui expliqua rapidement l'ouragan, le défi, la grande menace… Pica lui expliqua les vagues, Picou, le naufrage…

 

*

 

    Cocotte, tu rentres !

Mais Cocotte faisait mine de ne pas entendre.

    Cocotte ! T'as fini de faire pipi. T'es pas une citerne !

Mais Cocotte se dandinait dans la basse-cour. Elle voulait attirer à elle toute seule les faveurs de son coq. Pauvre poule, une violente rafale la souleva dans les airs comme un petit flocon de plumes.

    Cocotte ! hurla-t-elle.

Ça voulait dire au secours ! La boiteuse venait de rater son premier essai, elle avait soufflé complètement de travers, en plein milieu de la basse-cour.

    Cocotte !

Cocotte battit des ailes, mais elle était un peu trop grosse pour savoir voler. Elle fit quand même un looping au dessus du manoir, un exploit pour une grosse poule.

    Cocotte ?

La tête la première et les deux pattes en l'air, elle retomba mollement dans le peuplier. Elle aurait pu être morte, mais elle était indemne. Elle avait juste les idées un peu à l'envers.

    Cocotte ?

Cocotte était tombée dans le nid des pies.

 

*

 

    Ça me chatouille !
    Ça me gratouille !
    Pépé !

Mais Pépé était parti dormir.

    Je tremble !

Les schisteuses se sentaient mal, elles avaient des démangeaisons partout.

    Arrête de te gratter, ça m'énerve !

Une schisteuse bien carrée ne supportait plus les tremblements de sa voisine.

    J'me gratte pas, je tremblote.
    Alors arrête de trembloter !

Une autre près de la porte d'entrée s'était descellée.

    J'ai bougé !
    Mais non, t'as pas bougé.
    Si ! Je vous assure que j'ai bougé.
    Moi je ne sens rien, affirma celle qui était toute sale, recluse dans un coin de la grande salle.
    Évidemment avec ta crasse, remarqua celle qui luisait comme un sou neuf.

La schisteuse la plus nette que Pépé aimait bien brosser se disputait souvent avec la schisteuse la plus sale que Pépé oubliait tout le temps. Pépé n'aimait pas trop balayer dans les coins.

    N'empêche qu'avec ma crasse…
    Quoi avec ta crasse ?
    La cosmétique, ce n’est pas bon pour la santé, na !
    Ah oui ? dit celle qui continuait à trembloter. Et pourquoi donc ?
    Tous ces produits que Pépé met dans son seau…

Les schisteuses d'ordinaire n'écoutaient pas trop cette crasseuse qui ne sentait pas tellement bon, mais là…

    Pépé n'utilise plus la même marque, annonça-t-elle.

La crasseuse savait ce qu'elle disait, Pépé entreposait ses produits d'entretien dans le coin de la grande salle, juste sur elle.

    Ce n'est plus de l'eau de javel, c'est du liquide ammoniaqué, lâcha-t-elle gravement.

Les schisteuses paniquèrent.

    Pépé assassin !
    Pépé empoisonneur !
    Ça vous chatouille ? Ça vous gratouille ? Vous allez avoir des boutons, rigola la crasseuse.
    De l'acné ? s'affola une jeunette.
    Moi j'ai déjà des pustules, dit une vieille moche. Je m'en fous.

Les schisteuses avaient l'impression que ça les chatouillait et que ça les grattouillait encore plus, d'autant plus qu'une autre dalle venait de se décoller.

    Moi aussi j'ai bougé ! s'écria-t-elle.

Était-ce vraiment de la faute à l'ammoniaque ?

 

*

 

    Cocotte descend !

Les poules s'étaient rassemblées à l'entrée du poulailler, Cocotte était en mauvaise posture. Le coq s'étranglait la glotte à hurler contre sa Cocotte.

    Cocotte descend !

Mais Cocotte fermait les yeux, elle avait la trouille. Les poules sautaient les unes sur les autres, elles voulaient voir.

    Elle est folle, elle veut tuer notre coq !
    Ça va se terminer en omelette, je vous le dis.
    Comment a-t-elle fait ?

Les poules étaient partagées entre l'admiration, la colère et l'envie de faire pareil.

    Cocotte ma chérie, je t'en supplie…

Quelle erreur ! Le coq venait de s'oublier, il venait d'afficher sa préférence pour sa Cocotte, en plein public, au milieu de la basse-cour.

    Qu'est-ce qu'il a dit ?
    Je crois qu'il a dit chérie.

Le coq venait de comprendre sa bévue.

    Mesdames, calmez-vous… Ce n'est pas ce que j'ai voulu dire…

Mais les poules étaient furieuses. Les poules étaient jalouses.

    C'est moi la plus belle !
    C'est moi la plus grosse !
    C'est moi la plus féconde !

La basse-cour se transforma en champ de bataille, les poules se tapèrent, les poules se piquèrent, les poules se griffèrent.

    À moi le peuplier ! caqueta l'une.
    Non, à moi ! Je suis la plus légère !
    Non, à moi ! Je suis la plus volage !

Les poules voltigèrent autour de l'arbre. Elles se crêpèrent dans un nuage de plumes, comme dans une bagarre de polochons. Les petits duvets s'accrochèrent un peu partout dans les feuillages.

    Ce n’est pas un peuplier, c'est un sapin de Noël, s'amusa la poussive.
    Je vais voir ce qui se passe, dit la boiteuse.

Elle s'était concentrée comme il faut pour souffler bien droit. Elle ne voulait pas être gênée par quoi que ce soit, encore moins par un nuage de poules hystériques. Elle souffla dessus.

    Cocotte !!!

Ce mot universel fusa dans tous les sens. Le coq resta bouche bée. Des gerbes de poules s'élevèrent dans les airs.

    Mes cocottes ! s'affola-t-il.

Une nuée de plumes chatouilleuses descendit comme de la neige.

    At… At…

La boiteuse ne put se retenir, c'était pire qu'un gros tas de poussières dans le nez d'une grosse rhinite.

    Tchoum !!!

Elle venait  de souffler, de souffler n'importe comment sur le peuplier.

    À tes souhaits, fit le coq par réflexe de politesse.

Les poules s'étaient calmées. Quelques-unes pointaient déjà le bout de leur bec dans la basse-cour. Des contusions, des bosses, des bleus, la jalousie n'avait décidément rien de bon.

 

*

 

    Mais…? Mais ça ne compte pas ! dit la boiteuse.
    Si ! Soufflé c'est joué, dit la poussive un peu perplexe.
    Mais… mais c'est pas juste !

Cela n'arrangeait pas les affaires de la boiteuse, elle venait de rater son deuxième essai.

 

*

 

    Pica ?

La rieuse et Jonathan s'étaient assoupis.

    Pica ?

La voix était si faible. La rieuse fit un bond.

    Jonathan ! Réveille-toi !

Picou appelait Pica. La rieuse posa sa plus longue rémige sur la tête de l'oiseau.

    Là, dit-elle. Pica n'est pas loin.
    Soif…

La rieuse fit un geste vers Jonathan.

    Va chercher de l'eau, ordonna-t-elle gentiment. Un peu d'eau dans ton bec.

Jonathan se leva en silence, comme s'il avait peur de casser le fil ténu qui retenait Picou à la vie.

 

*

 

    Tout le monde au poulailler !

Le coq comptait ses poules. Une, deux, trois… Neuf. Il ne manquait plus que Cocotte haut perchée dans son arbre. Il était temps, la boiteuse soufflait à perdre haleine sur tout ce qui bouge.

    Cocotte, cocotte !

Cocotte s'enfonça dans le nid en suppliant qu'on ne la laisse pas tomber.

 

*

 

    Souffle-moi dessus !
    C'est permis ?
    Ne pose pas de questions, tu vas me pousser, j'irai plus vite, dit la boiteuse.

La poussive avait tout intérêt à ce que la boiteuse réussisse son coup, et de là à tricher…

    Suis-moi. Je vais compter jusqu'à trois, et à trois tu me pousses à fond. Compris ?

Il valait mieux ne pas se trouver sur leur passage, la boiteuse arracha tout ce qui traînait à sa portée et la poussive envoya les débris très haut dans le ciel.

    Un…

La boiteuse accéléra.

    Deux…

La poussive gonfla comme un énorme ballon de baudruche.

    Trois !

À force de jouer à souffle par terre avec son ami le vent, le peuplier avait acquis au fil des ans, une allure profilée comme une grande aile d'avion.

    Non !!!

La boiteuse s'était trompée une fois de plus, une fois de trop. Elle avait glissé comme on glisse sur une voile au lieu de souffler dessus. Le peuplier avait esquivé comme un toréador. La boiteuse ne fut même pas ralentie, elle s'écrasa de plein fouet contre le donjon. La poussive contempla le désastre, la boiteuse était morte dans son dernier souffle.

 

*

 

    Ah, ah ! Bel oiseau, pas si vite !

Jonathan avait à peine sorti la tête de la cale. Une lumière aveuglante se balançait devant lui.

    Pépé ? fit-il en clignant des yeux.

Non, ce n'était pas possible, Pica n'aurait pu faire si vite.

    Ah, ah ! Pépé…

Un homme ricanait. Jonathan ne voyait pas très bien, une lanterne l'éblouissait.

    Qui êtes-vous ?

Un grand chapeau cachait le visage de l'inconnu, sa voix était glaciale.

    Je viens chercher une âme en peine, dit-il dans un faux soupir.

La rieuse écarta les ailes, le bec en avant.

    Il n'y a personne en peine ! piaffa-t-elle.
    Laissez-moi passer, dit Jonathan d'une voix tremblante.

Curieusement l'inconnu s'écarta. Jonathan hésita.

    Attendez-moi, dit l'homme aux longs cheveux blancs.

 

*

 

La poussive se lamentait, elle errait dans les bois.

    Je l'ai tuée, pleura-t-elle. Je l'ai flanquée contre un mur.

Elle ne pleurait pas pour la perte de sa boiteuse, elle pleurait, car elle était toute seule, toute seule pour affronter cet arbre invincible.

    Un peuplier, un simple peuplier, comment est-ce possible ?

Elle ne remarqua même pas le retour du vent et d'une petite pie, c'était bien le cadet de ses soucis.

 

*

 

    Qui est-ce ? demanda Jonathan encore tout tremblant.
    C'est l'Ankou, murmura la rieuse.

Jonathan trembla de plus belle.

    C'est pour ça qu'il m'a fait si froid, songea-t-il.

L'Ankou marchait sur la plage, allait-il partir ?

    Aide-moi à cacher Picou, dit la rieuse à voix basse.
    Tu crois que…?

La rieuse avait compris bien plus vite que Jonathan.

    Dépêchons-nous, réalisa-t-il.

 

*

 

La plage était belle, légèrement illuminée par le rayon du grand phare.

    Le spectre ! cria la lampe. Le spectre est de retour !

La vision lui faisait bien trop peur, elle se retourna vers le grand large. La plage plongea dans le grand noir.

 

*

 

    Satané !

L'Ankou trébucha. Il avait laissé sa lampe sur le pont de Titic.

    Maudit phare ! médit-il en se redressant.

C'était pourtant grâce au phare que l'Ankou avait retrouvé la trace de Picou, il lui avait suffi de suivre le rayon de la lampe. Il avait pris Barquette en otage, naviguant à la poursuite de Titic, se servant de sa faux comme d'une rame.

 

*

    Retourne-toi !
    Non !
    Retourne-toi ou je fais tout disjoncter.
    Tu ne vas pas faire ça ? dit la lampe.
    Je vais me gêner, dit le phare.

La lampe se retourna contrainte et boudeuse.

    Voilà qui est mieux, je préfère ça, dit le phare.

L'Ankou frotta son grand chapeau plein de sable. La plage avait retrouvé une belle couleur jaune sous le feu de la lampe.

    Pourquoi m'obliges-tu à voir ça ? demanda la lampe.
    C'est l'Ankou répondit simplement le phare.
    Je n'ai pas réussi mon naufrage ? fit-elle dépitée.
    Si, dit le phare, tu as fait ce que tu as pu.
    Qu'est-ce qu'il fait ?
    Il reprend sa faux, dit le phare.

L'Ankou avait laissé son grand instrument dans Barquette.

    Qu'on en finisse, dit celui-ci en marchant vers Titic.

 

*

 

Pica frappa à un carreau.

    Pas cette fenêtre, dit le vent. Sa chambre est plus haut.

Le vent savait. Combien de fois Pépé lui avait-il fermé la fenêtre au nez ? Pépé n'aimait pas que le vent entre dans sa chambre.

    Celle-là ? fit Pica.

Le vent acquiesça. La pie frappa de plus belle.

    Pépé ! jacassa-t-elle.

Mais Pépé dormait.

    Pépé ! insista Pica en tapant du bec.

 

*

 

L'Ankou se posta au dessus du bateau, une main noueuse brandissant la lampe.

    Allez-vous-en ! cria Jonathan.

L'Ankou souriait de ses dents jaunes.

    Vous vous trompez, il n'y a pas de noyé ! dit clairement la rieuse.

L'Ankou repoussa ses grands cheveux.

    Voyez-vous ça, dit-il.

Il écarta Jonathan d'un revers de main. La mouette tendit les ailes en éventail.

    Il n'y a rien, bredouilla-t-elle en reculant.

L'Ankou fourra sa main dans la cale.

    Il n'y a rien ! s'énerva la rieuse.

L'Ankou fouilla.

    Il n'y a rien ! hurla la mouette en lui piquant les doigts.

L'Ankou souriait toujours, il souleva le tas de chiffons.

    Non !!! firent Jonathan et la rieuse.

Bleuette était muette, que pouvait-elle faire à part dire non elle aussi ? L'homme aux longs cheveux blancs secoua les loques au dessus du bateau.

    Pas ça ! blêmit la rieuse.

Picou valdingua dans les airs, ses ailes ne le portaient pas, il tomba sur le sable chaud.

    La pie, dit L'Ankou satisfait.

La rieuse se jeta sur lui de toutes ses forces, frappant son chapeau, battant des ailes sur sa figure, griffant une peau rêche et livide. L'Ankou s'amusait de plus belle.

    Drôle de mort, lâcha-t-il.

Jonathan chargea à son tour. Son bec heurta une main décharnée, celle qui tenait la grande faux. Jonathan frappa encore et encore, mais la main ne lâcha pas. L'Ankou se tint bien droit face à sa victime, insensible aux coups portés par les valeureux oiseaux.

    Pas Picou ! hurla la rieuse.
    On n'échappe pas à la mort, dit une dernière fois la créature aux longs cheveux blancs.

Et l'Ankou abattit sa faux.

à suivre…

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31- Naufrage.

Enregistré dans : La rémige bleue — 26 juin, 2009 @ 1:47

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

    Redonne-moi Bleuette, dit la mouette.

Bleuette passa d'un bec à l'autre.

    Pressons-nous !… Accalmie !

La voix de Jonathan était brisée par le vent.

    Tu n'oublies pas, dit la rieuse. Tu plies tes ailes comme ça.
    Oui, dit Pica.

Les trois oiseaux piquèrent en même temps.

 

                                                                      *

 

    Fa… Fa… Facile, dit la bégayeuse. Je vais sou… souffler dessus et, et…
    Et tu la fermes, s'énerva la boiteuse.
    Moi j'économise mon souffle, dit la poussive, on ne sait jamais.

Le vent les devançait. Allait-il vraiment quelque part ? N'avait-il pas simplement menti pour échapper à l'ouragan ? Le ciel était noir, encore plus noir que la nuit.

 

                                                                      *

 

    Bleuette ?

Stradi reprenait ses esprits.

    C'est fichu, dit la branche.

Titic était poussé par les vagues, il avançait comme sur un tapis flottant.

    C'est fichu pour l'oiseau, c'est fichu pour nous. On va tous couler.

Pire ! On va flotter jusqu'à la fin des temps.

    Ne dis pas ça ! s'exclama Stradi. Bleuette va revenir. Elle va nous sortir de là.
    Ah tu crois ça ? dit la branche. Tu crois qu'elle va te soulever ? Tu rêves !

Stradi se renfrogna.

    C'est pas juste, dit-il.

La branche se radoucit.

    Rien n'est juste mon pauvre ami. Les orchestres, la vie de château, c'est fini. Dire que moi… Moi je n'ai même pas pu connaître mon nid ! Je ne demandais pas un château, je demandais juste un nid.

Stradi la regarda.

    Qui sait, jolie branche ? Une mouette, un goéland, un cormoran, un albatros ?
    Tu crois ? dit la branche.

Elle s'imaginait déjà dans un nid d'albatros.

    Excuse-moi, bredouilla-t-elle. Peut-être qu'un jour, un musicien qui se baigne…

Stradi sourit malgré lui.

    La bouée de sauvetage d'un violoniste ?
    Non, je ne voulais pas dire ça.
    Tu as raison, soupira-t-il. Je n'entendrai jamais plus de la belle musique.

 

                                                                      *

 

L'atmosphère était lourde comme un manteau de plomb. Les tornades n'en pouvaient plus d'attendre, prêtes à exploser. Les nuages étaient si chargés de pluie qu'ils ressemblaient à de la gelée de groseille. Les tourbillons se serraient les uns aux autres, les bourrasques tournaient en rond. Les éclairs patientaient, rangés dans leur fourreau. Tout le monde attendait.

    Plus vite! répétait l'ouragan. Plus vite!

Une belle et grande tourmente poussait son oeil, haut dans le ciel.

    Plus vite ! pesta-t-il encore . Plus vite !

La grande tourmente accéléra.

    Pas toi ! Imbécile !

L'ouragan parlait du vent, son oeil mauvais le suivait à la trace.

    Voulez-vous que je le pousse ? demanda la tourmente.

L'ouragan hurla comme le tonnerre.

    S'il s'est moqué de moi !…

Il décocha quelques éclairs qui s'abattirent sur les falaises.

 

                                                                      *

 

    T'as vu ?

Foufou était en extase, il n'arrivait pas à détacher ses yeux du fond du ciel.

    Ce n’est pas dangereux ? demanda Feuillette qui tremblait comme une feuille morte.

Foufou secoua son bec.

    J'ai hâte qu'ils reviennent, dit-il.

Il avait peur pour sa petite mouette.

    Viens près de moi, dit Feuillette. Tu me fais froid à rester debout comme ça.
    Encore un peu, fit le vieux fou de bassan.

Un bon vent vint lui caresser les plumes.

    L'air du large, dit-il. Que c'est bon !

Foufou ouvrit ses ailes. Une rafale le fit décoller. Foufou se cogna la tête.

    Ce n'est rien ! dit-il en retombant sur ses pattes.

Heureusement, la rafale avait soufflé de travers. Foufou voulut faire bonne contenance, bec contre le vent.

    You… You… Youpi !

Foufou riait. Une deuxième rafale l'avait fait bégayer.

    Foufou ! supplia Feuillette.

Une troisième rafale qui soufflait moins fort le cueillit au vol.

    Foufou !!!

 

                                                                      *

 

Les vaguelettes s'étaient faites vagues, elles n'avaient plus de raison de se faire discrètes.

    Tiens bon la barre !

Elles avaient l'air de savoir où elles allaient. Titic se laissait faire, de toute manière il n'y avait point de matelot à la barre.

    Tu entends ? dit Stradi.

Il entendait des pas d'oiseau sur le pont du bateau. Un bec tâtait le bois. Un éclair illumina le ciel.

    Jonathan !

L'oiseau s'était posé avec douceur.

    Ils arrivent, dit-il.
    Jonathan ! Bleuette ?
    Elle arrive aussi.

Un brin d'espoir échauffa la coque de noix.

    Comment va l'oiseau ? demanda Jonathan.
    Mal, dit la branche. Il n'a pas donné signe de vie.

Jonathan aurait voulu entendre autre chose. La rieuse et Pica se posèrent en même temps.

    Bleuette, tu es là ? sentit Stradi.

La mouette déposa la rémige bleue près du bout de violon.

    Oh Bleuette ! se réjouit le bout de bois.
    Et l'oiseau ? dit-elle.
    Mal.

Ce seul mot fit trembler Pica.

    Picou !!!

Elle sautilla. Elle n'avait pas besoin de voir. Elle entra dans la cale.

 

                                                                      *

 

    Pourvu qu'il m'écoute, se dit le vent.

Il soufflait vite, il avait les trois rafales aux trousses, il fallait qu'il prévienne le peuplier. Le manoir n'était pas loin.

    Souffle par terre, dit-il.

L'idée lui était venue comme ça, une idée folle. Le peuplier était son ami de toujours, son ami d'enfance.

    “On joue à souffle par terre ?”

Il s'en souvenait bien. Il n'était pas plus fort que trois brises et l'arbre pas plus haut que trois pommes.

    “On joue à souffle par terre ?”

Déjà il avait peur de faire du mal à son ami.

    “Souffle-moi dessus”, insistait à chaque fois l'arbrisseau.

Et à chaque fois le petit vent s'époumonait, et à chaque fois le petit vent perdait, et à chaque fois le petit peuplier se moquait de lui.

    “T'es qu'un petit ventilateur ! T'es qu'un petit ventilateur !”

Il fallait qu'il prévienne son ami. Il allait devoir jouer à souffle par terre, peut-être pour la dernière fois.

    “J'parie qu't'es pas cap !”

Combien de fois avait-il dit ça ? Il voulait qu'il le déracine. Il n'avait jamais pu. Il ne manquait pourtant pas de souffle, il n'avait jamais pu soulever la moindre racine tout simplement.

    “On s'entraîne ! On s'entraîne !”

Le peuplier était devenu un bel arbre bourgeonnant d'adolescence. Et le vent s'entraînait à lui souffler dessus, et comme toujours l'arbre se pliait de rire, indéracinable ! Que de beaux souvenirs.

    Mon pauvre vieux, pensa le vent.

Il n'était plus qu'à quelques souffles du manoir.

 

                                                                      *

 

    Picou, mon Picou.

Elle posa sa tête sur son petit ami.

    Picou, dis-moi quelque chose, Picou.

Elle donna un petit coup de bec à son plumage.

    C'est moi, ta petite Pica… Je suis là.

Picou restait flasque comme un sac à patates. Jonathan et la rieuse échangèrent un regard gêné.

    Pica, dit Jonathan.
    Non ! dit la petite pie violemment.
    Pica, dit la rieuse.

Mais Pica n'écoutait pas. Elle fourragea dans le fond de la cale, elle y sortit un bout de chiffon encore sec.

    Aidez-moi, dit-elle.

Jonathan soupira, la branche et Stradi n'osaient plus rien dire.

    On va le mettre sous sa tête, dit la rieuse.

Elles glissèrent rapidement la petite étoffe.

    Là, dit Pica doucement en lui donnant un petit béco.

Jonathan ne put empêcher une petite larme à l'oeil.

    On va retourner au nid, dit la petite pie.

Elle tira sur une plume de Picou.

    Là, regarde… C'est notre branche, montra-t-elle. Il va être beau notre nid.

Elle s'accroupit sur lui

    Je te réchauffe. Tu as froid, mais je suis là, murmura-t-elle à son petit Picou.

Jonathan sortit de la cale, il n'en pouvait plus. Titic continuait à fendre les flots. Il entendit de petits pas derrière lui, c'était la rieuse.

    Il faut rentrer, dit-elle tristement.

Jonathan se retourna.

    On ne peut pas les laisser seuls.
    Bien sûr que non. On doit tous rentrer.
    Mais comment ? Elle ne voudra pas…
    J'ai dit tous !

Jonathan la regarda dans les yeux.

    Tu penses qu'il reste un petit espoir ?

La rieuse baissa la tête.

    Si l'on ne rentre pas…

 

                                                                      *

 

Foufou fit une vrille, ses ailes touchèrent la mer.

    Vive les vagues ! lança-t-il.

Il dut faire un terrible effort pour redresser ses lourdes ailes. Il lui manquait des plumes et d'autres ressemblaient à des peignes cassés. Il vola jusqu'en haut des falaises.

    Je suis le meilleur ! lança-t-il à la nuit.

Il replongea comme une flèche. Son corps frappa l'eau comme une fusée, créant un grand cercle d'écume. Il remonta péniblement, le bec endolori, les ailes meurtries.

    Je les ai eus !

L'onde de choc avait assommé plusieurs poissons, il n'avait eu qu'à les avaler, avant même de regagner la surface. Son grand plaisir était de plonger dans les grandes vagues, les plus fortes, les plus hautes. Oubliés ses vieux os, sa vieille carcasse se sentait fleurir comme au printemps.

    Ma mer ! lança-t-il complètement saoul.

Il opposait ses ailes blanches au noir de la nuit.

    Plus haut, encore plus haut ! s'encouragea-t-il.

Il se croyait jeune comme au temps des défis, il planait comme un ange. Une vague énorme souleva la mer, la scélérate.

    Ma vague ! cria Foufou.

Et il piqua.

 

                                                                      *

 

Le vent souffla dans les feuilles.

    Tiens mon ami ! Quel bon vent vous amène ? s'amusa le peuplier.
    Trêve de calembours, dit le vent.
    Qu'y a-t-il ? Tu as l'air stressé.

Le vent se tortilla dans les branches.

    Je suis suivi, dit-il.
    Toi… Tu as encore fait des bêtises. T'as renversé quelque chose, c'est ça ?
    Tu n'y es pas. Je suis suivi par trois rafales.
    C'est tout ?
    Ne sois pas présomptueux. Il va y avoir un grand tremblement d'air.
    Que tu es magnanime, dis donc.
    Ne sois pas moqueur, ta vie est en danger.

Le peuplier bruissa.

    Trois petits souffles et puis s'en vont ?
    J'aimerais partager ton optimisme, dit le vent.
    J'en ai connu d'autres, dit fièrement le peuplier.

Le vent s'enroula autour du tronc.

    Je vais devoir partir. Prends garde à tes racines !
    Mes racines ? Elles aimeraient bien prendre l'air, rigola le bel arbre.

Le vent était blême.

    Ne dis pas de bêtises !

Le peuplier était jovial, il s'amusa à parler du nez.

    Elles sont comme des pieds de Bougeants dans leurs chaussettes trop étriquées.

Le vent faillit rire malgré la situation.

    Tes racines sont toujours sous…
    Mes racines sont là où elles sont, et elles ne risquent pas de partir.

C'est ce que le vent voulait entendre.

    Au revoir ! mon ami.
    Adieu peut-être ? pouffa le peuplier.

 

                                                                      *

 

Jonathan était posté à la proue de Titic.

    Vous m'entendez les vagues ?

Elles avaient ralenti un peu l'allure. Depuis que tout le monde était dans le bateau, elles ne savaient plus trop que faire.

    Avancez vers la lumière ! cria Jonathan.

Un long reflet argenté parcourait la mer. La lumière venait du phare.

    C'est impossible ! dit la rieuse. Jamais on n’accostera là bas.
    C'est notre seule chance, dit Jonathan.

Les vagues se firent la courte échelle pour soulever Titic, puis elles le laissèrent glisser du haut de leur pyramide.

 

                                                                      *

 

    Le bateau revient ! alerta la lampe au dessus de son phare.
    Où ça ? Où ça ?
    Là-bas ! Il fonce !
    Cesse de tourner ! Je ne vois rien, s'énerva le phare.

La lampe braqua son rayon vers le large.

    Et là, tu vois mieux ?
    Mais, mais il va s'écraser ! s'effraya-t-il.
    S'il continue comme ça, oui ! prédit la lampe.

La lampe fixa le lointain. La frêle embarcation paraissait si minuscule.

    Mais, mais reste pas plantée comme ça. Tourne ! Fais quelque chose !
    Faudrait savoir ce que tu veux, s'énerva-t-elle à son tour.

 

                                                                      *

 

Les vagues continuèrent leur mouvement de montagnes russes, de plus en plus haut, de plus en plus fort. Titic filait à une vitesse incroyable.

    Tout le monde dans la cale ! ordonna-t-il.

L'ordre était vain tant les paquets de mer s'abattirent de partout. La cale était trempée, elle prenait l'eau.

    On va tous mourir, gémit la branche qui flottait. On va tous se noyer !

Pica avait réussi à pousser Picou sur une planche un peu surélevée.

    Tiens bon mon petit chéri. On va bientôt arriver.

Elle le frotta de son bec avec tendresse. Jonathan entra dans la cale.

    Malheur ! dit-il en voyant toute cette eau.
    Faudrait écoper, dit la rieuse en glissant la tête à son tour.
    Je ne suis pas un pélican, dit Jonathan.

Il avait encore la force de plaisanter.

    Restez pas là ! dit Pica qui tremblait. Allez-vous-en ! Sauvez-vous !
    Non, non, dit la rieuse. On est ici, on y reste ! Avec toi.
    Absolument ! rajouta Jonathan.

Bleuette n'avait encore rien dit.

    Et si vous me laissiez toute seule ici ?… Avec Picou…

Trois becs protestèrent en même temps.

 

                                                                      *

 

    Là ! éclaira la lampe. Il y a un passage !
    T'es folle ! jura le phare. Il y a trop de courants !
    Comment sais-tu ?
    Du temps de l'ancienne lampe…
    Tu m'expliqueras ça plus tard, coupa-t-elle.

La lampe n'aimait pas qu'il parle de sa vieille lampe, celle qui était morte en éclairant trop fort. Ma vieille lampe ceci, ma vieille lampe cela, il y en avait que pour les exploits de sa vieille lampe, ça l'agaçait sérieusement.

    Éclaire un peu plus au nord ! ordonna le phare.

La lampe obtempéra. Il valait mieux qu'elle écoute son phare, il avait de l'expérience.

    C'est mon premier naufrage, dit-elle toute émue.
    Alors, réussis-le !

La lampe balaya le secteur.

    On dirait du sable.
    C'est du sable ! dit le phare.

 

                                                                      *

 

Les vagues étaient bientôt au bout du rouleau, elles n'en pouvaient plus.

    C'est encore loin ? demanda  l'une qui portait plusieurs lourdes vagues sur sa crète.
    C'est quoi cette lumière ?
    C'est celle du phare ! indiqua celle qui ouvrait le cortège.
    Il peut pas arrêter son manège ?
    C'est vrai ! Y en a marre ! Il éclaire n'importe où.

Les pauvres vagues, le phare avait dû leur faire changer de direction au moins trente-six fois.

    Si ça continue, moi j'y vais à l'aveuglette ! dit une toute petite qui essayait de monter sur toutes les autres.

Ce fut la dernière à parler.

    Terre ! cria-t-elle soudain.

Les vagues s'entortillèrent dans un rouleau magnifique. Titic surfa une dernière fois. La déferlante s'illumina.

 

                                                                      *

 

    J'ai réussi !

Le phare n'en croyait pas sa lampe.

    J'ai réussi, j'ai réussi ! Lalalère !

La lampe tournait  de joie. Titic s'était posé sur du bon sable chaud.

à suivre…

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30- Chantons sous la pluie.

Enregistré dans : La rémige bleue — 26 juin, 2009 @ 1:37

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

La pluie traversait la lucarne, elle se mêlait à la poussière. Il y avait de la buée dans le grenier.

    Vous dormez ?

Le balai ne dormait pas. Il avait épuisé Fanch, mais lui n'était pas fatigué. Il aurait bien balayé tout le manoir.

    Pourquoi gigotes-tu comme ça ? demanda le gramophone qui trônait dans un coin.

Le balai ne tenait pas en place, il était debout sur son manche à faire les cent coups de bâton.

    Eh Gramo ! dit-il.
    Quoi ?
    Est-ce que les Bougeants dorment ?

Gramo avait un grand pavillon tout en tôle décorée. Les Bougeants habillés se servaient de lui pour écouter de la musique, ils étaient certainement un peu sourds pour user d'un porte-voix pareil.

    Nous aussi on aimerait bien bouger ! dirent les chaussures de jeune homme à Pépé.

Pépé avait gardé ses vieilles chaussures à claquettes, mais il ne s'en servait plus tellement depuis qu'il était vieux.

    Chut ! fit le gramophone.

Gramo avait tourné son pavillon pour le coller à la cloison.

    T'entends quoi ?

Gramo avait de la chance d'avoir une si grande oreille, il écoutait facilement aux murs.

    J'entends Pépé qui ronfle, dit-il.
    Super ! dit le portemanteau, on va pouvoir…
    Chut ! J'entends aussi une Bougeante dans les escaliers.
    Elle monte ?
    Non, elle descend.

Ce devait  être Jeannette qui descendait voir ce que faisait Pépé.

    Atchoum !
    À tes souhaits, fit le balai.

Ses poils de brosse étaient tout raides, il ne faisait pas très chaud.

    Atchiii !
    Eh ben, t'en as un de ces rhumes !
    Oui, dit la lucarne. Encore heureux que je ne saigne pas du nez.
    T'as pas de nez ! fit le beau costume à Pépé qui se balançait sur son cintre.
    Oh ça va ! Je me comprends, dit la lucarne vexée.

Il lui restait encore quelques bouts de verre acérés qui gouttaient non pas de sang, mais de pluie.

    T'as froid ? demanda le parapluie.
    Un peu, oui, dit-elle en reniflant.

La lucarne claquait légèrement. Était-ce le vent ? Était-ce le froid ?

    Et si on bougeait un peu ? proposa le balai.

Les deux chaussures se regardèrent, elles n'avaient pas très chaud non plus.

    Pas possible ! se lamentèrent-elles en même temps.

Le balai se pencha sur elles.

    Et pourquoi donc ? Chères demoiselles.
    Nous sommes des Bougeables, il nous faudrait un Bougeant.
    Ah oui ! rigola le balai. Et vous allez me dire qu'un Bougeable sans son Bougeant ne peut pas bouger, n'est-ce pas ?
    Exact ! firent les chaussures.

Le balai pivota sur son manche.

    Et là, je fais quoi ? dit-il.
    Tu bouges, admirent-elles.

Le costume à Pépé se mit à rire.

    Il vous fait marcher, dit-il.
    On aimerait bien, rigolèrent les chaussures.

Le balai s'approcha du costume trois-pièces.

    Et toi ? dit-il. Tu te balances bien… Tu bouges !
    Moi, c'est pas pareil. C'est juste un peu de vent qui gonfle dans mes tissus.

Il n'avait pas tort, des brides de vent passaient par la lucarne.

    Bon, dit le balai. Dans ce cas…

Et il fit trois bonds sur la pointe de son manche, en guise de démonstration.

    Ça ne veut rien dire, lui dit le costume trois-pièces.
    Ah bon ?
    C'est de l'élan, rien que de l'élan de Bougeant.
    Qu'est-ce que tu insinues ? dit le balai en se collant à la penderie.
    Rien que du fluide de Bougeant, ça ne dure pas longtemps.

Le balai éclata de rire.

    Qu'est-ce que j'ai dit de si drôle ? demanda le vieux costume à Pépé.
    Oh rien, rien de spécial. Tu viens juste de hausser les manches.
    Moi j'ai haussé mes manches ?
    Exact ! firent les chaussures qui avaient tout vu.

Le costume trois-pièces se regarda confus.

    J'ai haussé mes manches ? dit-il en souriant.

Ceci prouvait donc qu'un bougeable pouvait bouger sans son bougeant.

    Atchoum !

La lucarne avait l'air mal en point.

    C'est de ma faute, dit-elle. Tout ça, c'est de ma faute.
    Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda le balai.
    Vous avez froid parce que je suis toute trouée, pleurnicha-t-elle.

Le balai se tourna vers le parapluie.

    Si t'attends la pluie, elle est déjà là, lui dit-il sévèrement.

Il lui donna un bon coup comme il savait le faire.

    Aïe ! fit le parapluie en s'ouvrant d'un seul coup.

Le balai avait tapé juste là où il fallait.

    Joli réflexe de pépin, s'amusa-t-il.

Le pauvre parapluie s'était déchiré un petit peu. Il avait une baleine de cassée et l'accroc empirait à chaque fois qu'il s'ouvrait. Pépé l'avait mis au placard à cause de ça.

    Regardez ! Regardez ! s'exclamèrent les chaussures.

Elles frappaient du talon.

    Nous aussi, on arrive à bouger !

Elles y arrivaient sans un seul pied de Bougeant.

    Ah quand même ! fit le balai.

Elles claquaient un peu timidement, mais elles claquaient.

    C'est le froid qui vous rend comme ça ? s'inquiéta la lucarne.
    Mais non, fit le balai. C'est juste qu'on a envie de s'amuser, n'est-ce pas le pébroc ?

Le parapluie sursauta.

    Je…
    Allez le pébroc ! Soit un peu galant. Ne laisse pas cette charmante lucarne se refroidir.

Il y avait du chahut dans le grenier. Les chaussures s'entraînaient à clapoter sur le plancher, le costume trois-pièces faisait des ronds de jambe et le parapluie sautillait pour essayer d'atteindre la lucarne.

    Attendez, j'ai une idée ! lança le gramophone. Laissez tomber la pluie dans le grenier !

Les Bougeables s'arrêtèrent

    Si vous avez froid, j'ai quelque chose qui devrait vous réchauffer, avança Gramo.

Le vieux phonographe souleva sa tête de pick-up, son disque commença à tourner.

    Vous êtes prêts ?

Mais personne ne bougea.

    Ah je vois, observa-t-il.

Gramo retint son aiguille en l'air.

    Toi! dit-il au balai. Ne reste pas planté là comme un cornichon. Décroche-moi le portemanteau.
    Mais ?…
    Allez, dépêche-toi !

Le balai fourra sa brosse dans le cintre.

    Qu'est-ce que vous faites ? s'affola le costume de jeune homme.
    T'inquiète pas, dit Gramo. Je connais ce balai, il n'a qu'un seul manche, mais il sait se tenir droit.

Le costume flotta dans le grenier, porté par un balai en équilibre instable.

    Mettez-vous au milieu de la pièce, ordonna le gramophone.

Le balai s'exécuta.

    Les chaussures, avancez !
    Où ça ?
    Jusqu'au balai !

Les claquettes firent quelques pas hésitants.

    Allez ! Une à droite, une à gauche.
    Comme ça ?
    Non ! Sous le pantalon !

Les chaussures s'écartèrent l'une de l'autre.

    Très bien.

Gramo abaissa son aiguille.

    Non ! Il manque un détail.

Le parapluie faisait toujours des bonds pour tenter d'atteindre sa lucarne.

    Toi ! dit le gramophone. Va te planter dans le cintre !

Le balai se laissa tomber comme un petit parachute.

    Allez ! Fais bouger tes baleines et viens t'asseoir dans le costard.

Le parapluie s'envola et retomba gentiment. Il glissa sa poignée dans le col du tailleur et s'enroula autour du manche à balai.

    Prêts ?

Gramo laissa tomber son aiguille.

    Doo-doo-doo, doo-dee-doo…

Les claquettes sautillèrent aussitôt. Ça faisait des lustres qu'elles n'avaient pas entendu cette chanson. Le pantalon se déhancha.

    Je chante sous la pluie !

La musique repartait comme aux beaux jours. Les manches swinguèrent, les talons frappèrent en rythme syncopé. Le costume avait belle allure sous son balai.

    Chantons et dansons sous la pluie !

Le parapluie fit tourner ses baleines avec frénésie.

    Allez le balai ! Danse avec nous !

Le balai se dandina du manche.

    Plus vite ! Suis-nous !

La chaussure droite leva une demi-pointe.

    À toi de taper ! dit-elle au balai.

Et le balai claqua. La chaussure gauche brossa son talon, et le balai brossa.

    Un petit saut en changeant de jambe ! fit le pantalon à son tour.

L'accoutrement se planta sous la lucarne.

    Quelle sensation !

La pluie fit des rondades sur le parapluie.

    J'ai du mal à suivre ! s'essouffla le balai.
    Tape comme ça, clap ! fit la chaussure droite.
    Frappe comme ci, dig ! fit la chaussure gauche.

Et le balai fit des leeps, des cliks et des stomps. Ça chantait et ça dansait sous la pluie dans le grenier.

 

                                                                      *

 

    Pépé ?
    Hein ? Qu'est-ce qu'il a mon costume ?
    Pépé ?

La jambe de Pépé se balançait sur le rebord du canapé.

    Pépé !
    Hein ? Quoi ?

Pépé se redressa d'un bond.

    Je n’étais pas en train de danser ?

Jeannette sourit.

    Pépé, tu rêvais.

Pépé avait les cheveux tout ébouriffés.

    Miaou ?

Ronron sortit sa tête d'entre deux coussins.

    Ronron ?

Jeannette s'était exclamée.

    Je l'ai trouvé près du ponton, dit Pépé en se frottant les yeux.
    Mais ?… Qu'est-ce qu'il fait là ?
    Il n'était pas avec vous ?
    Mais non ! Il ne devait pas venir.
    Ah ? fit Pépé.

Se pouvait-il que ce chat soit venu jusqu'ici tout seul ?

    Mon petit Ronron, fit Jeannette.

Mais Ronron s'était calfeutré sous les coussins, il était trop fatigué pour réclamer des câlins.

    Incroyable, dit-elle.

Pépé s'étira tout en bâillant.

    J'ai fait un de ces rêves, dit-il. J'ai rêvé que tout le monde dansait dans le grenier.
    Qui ça ? demanda Jeannette.
    Oh rien, laisse tomber, un rêve, tu sais…
    Il est tard, dit-elle.

L'horloge faisait un tic-tac régulier, un joli petit son zen qui donnait l'envie de dormir.

    Où est Fanch ? demanda Pépé.

    Je crois qu'il dort.

Pépé sembla réfléchir.

    Veux-tu que j'aille le chercher ? demanda Jeannette.
    Non, non. Ça attendra demain.

Il faisait nuit, dehors il y avait des coups de vent. À quoi bon alerter tout le monde maintenant ? se disait le vieil homme.

    Et cet oiseau ? demanda Jeannette.

Pépé fit la moue.

    Cette pie est morte ? C'est ça ?
    À cette heure-ci sans doute, répondit Pépé en détournant le regard.

Jeannette n'insista pas, il avait de grands cernes sous les yeux.

    Faut peut-être aller dormir, dit-elle.
    Je vais mettre une planche sous la lucarne, décida Pépé.
    Tu as besoin d'aide ?
    Non merci, trois, quatre clous, ça ira vite.
    Après tu dors ?
    Après je dors.

Jeannette et Pépé s'embrassèrent, il montèrent l'escalier en colimaçon, laissant Ronron dormir dans la grande salle.

    Bonne nuit Jeannette.
    Bonne nuit Pépé.

 

                                                                      *

 

Le balai tenta une figure de ballerine, il fit une toupie qui se termina contre la malle ouverte. Elle claqua et le balai s'affala par terre. Gramo releva son aiguille, mais il était trop tard, il avait sans doute tourné un peu trop vite, entraînant ses compagnons dans une spirale catastrophique.

    Sacrebleu !

Pépé venait d'appuyer sur l'interrupteur, le grenier était sens dessus dessous.

    Il était temps que j'arrive, dit-il.

Le costume trois-pièces gisait sur le dessus de la malle. Les chaussures faisaient le grand écart au milieu de la pièce et le parapluie pendait au loquet de la lucarne.

    Je rêve ou quoi ?

Le gramophone sifflotait, il avait peur à une engueulade.

    Atchii !

Pépé s'approcha de la lucarne.

    T'as froid ? dit-il.
    Je grelotte, fit la lucarne.
    J'ai ça pour toi, j'ai été la chercher dans la remise.
    C'est quoi ?

Pépé montra la belle planche qu'il avait dans les mains.

    Mais ?… Mais je vais être aveugle ! s'affola-t-elle. Je préfère être trouée qu'aveugle !… At… Tchoum !
    Hum, fit Pépé. Je pense que ce pansement t'ira très bien pour cette nuit.

La lucarne claquait des ornières.

    C'est juste un pansement ? T'es sûr ? Tu vas pas me laisser avec ce, ce…
    Mais non ! dit Pépé en sortant les clous de sa poche.

La lucarne était à peine rassurée.

    J'ai une belle vitre de rechange, l'apaisa-t-il.
    Pourquoi tu la mets pas tout de suite ?
    J'ai besoin du jour pour opérer, dit Pépé.
    Tu ne peux pas…
    Non ! Je suis trop fatigué, je risque de te blesser…

…Et de me blesser, pensa-t-il.

    Bon, fit-elle courageusement. Mais tape vite, je t'en prie.

Pépé cloua rapidement ses trois, quatre clous. La pluie ne passa plus. Pépé replia le parapluie et rangea le balai à sa place. Il supposa que le vent avait détaché son beau costume, mais il trouvait quand même étrange qu'il fût traîné jusque-là.

    Bizarre, dit-il en essayant de défroisser un pli du pantalon.
    Hou, hou ?

Les coups de marteau avaient dû réveiller la chouette.

    Ah non ! dit Pépé.

Il avait envie de passer une bonne nuit tranquille, le lendemain serait dur.

    Hou, hou ?
    Quelque chose pour la faire taire, s'affola-t-il.

L'oeil de la chouette fixait Pépé. Elle avait l'air d'un pirate avec un oeil caché et l'autre pas.

    Ce n’est rien, dit doucement Pépé.

Il replaça correctement l'écharpe sur les deux yeux.

    Ouf ! dit-il en s'asseyant sur la grande malle.
    Psitt !

Le psitt venait de dessous les fesses à Pépé.

    Quoi encore ? fit-il en se levant d'un bond.
    Je n’aime pas être enfermée, râla la malle.
    Ah c'est toi ?
    J'suis claustrophobe. Tu veux bien m'ouvrir, s'il te plait ?

Pépé souleva le couvercle bombé.

    Ça va mieux comme ça ?
    Oui, dit-elle. On respire mieux.
    Je peux partir maintenant ? demanda Pépé.
    Non, attends ! dit-elle.

Pépé soupira.

    J'ai mieux pour elle, dit la grande malle.
    Qui ça ?
    La chouette, chuchota-t-elle. Son écharpe ne tient pas bien, et si tu veux dormir…
    Ah ? fit Pépé sur le même ton. Et c'est quoi ?
    Un bandeau, un bandeau épais. Soulève les bricoles du dessus, tu dois le trouver.

Pépé fouilla dans la grande malle.

    Ça ? dit-il en soulevant un beau turban doré.
    Oui, dit-elle. Serre-le bien sur les yeux, c'est un vrai bâillon d'or.

Pépé suivit les conseils de la malle. La chouette avait l'air d'un maharadja endormi.

    Elle a de l'allure, dit-il enfin.
    Eh ! Pépé ! Viens voir, dit la malle toute surprise.
    Qu'est-ce qu'il y a encore ?
    Là, au fond !

Pépé s'attendait à voir une souris tapie au fond de la malle.

    J'vois rien, dit-il.
    T'as besoin de lunettes ?
    Oh ça va !

Pépé se pencha un peu plus.

    Tu ne remarques rien ?
    Si, si, ça y est. C'est extraordinaire !
    Je crois qu'il a peur, dit la malle. Depuis le temps qu'il était caché sous ce bandeau.

Pépé glissa un doigt dans la malle.

    À qui ai-je l'honneur petit mignon ? demanda-t-il.
    À un souvenir égaré, répondit une petite voix.
    Si petit ! Ce n'est pas étonnant.
    Je suis un souvenir orphelin.
    Pauvre petit souvenir. Tu viens dans ma main ?
    Je peux, m'sieur ?
    Je m'appelle Pépé, et toi ?
    Je n'ai pas de nom, m'sieur Pépé.

Le souvenir brillait dans sa main.

    T'es un souvenir de quoi ? Le sais-tu ?
    Oui Pépé.
    Alors ?
    Un souvenir de baiser.

Pépé siffla d'admiration.

    Mais c'est superbe  !
    Chut ! fit la malle. La chouette…
    Ah oui, fit Pépé. Tu es une sacrée trouvaille, dit-il deux tons plus bas.
    Oui, peut-être… Sauf que…
    Que quoi ?
    C'était un baiser volé, avoua le petit souvenir.
    Mince, fit Pépé. Et ça te chagrine ?
    Oh oui, beaucoup. J'aimerais tant me souvenir d'où je viens.
    Mince alors ! refit-il. Je m'assois un peu. Un souvenir amnésique !

Pépé avait l'air déconcerté.

    Quelque chose qui ne va pas ?
    Il n’y a que moi qui dépose des souvenirs dans la malle.

Le souvenir s'excita.

    Tu as déjà volé un baiser ?
    Chut ! Laisse-moi me concentrer dit Pépé en rougissant.
    Pépé… Souviens-toi… S’il te plait !
    Chut.

Pépé posa deux doigts sur ses lèvres, comme s'il se rappelait.

    Alors ?
    Oui ! C’est ça !
    C’est vrai ? Tu as trouvé ?
    Oui.

Le souvenir fit de petits bonds.

    Pépé voleur qui m’a fait attendre une éternité ?
    Oh ! Il n’était pas si volé que ça, maintenant que ça me revient.

Le souvenir s'anima.

    Tu me racontes ? Tu me racontes ?

Pépé porta le petit baisé volé près de sa bouche.

    J’ai l’habitude, dit celui-ci en se trémoussant.
    C’est pas pour ça, voyons.
    Tu as l’air troublé.

Pépé tourna la tête vers la cloison.

    Je n'ai pas envie que les schisteuses sachent, murmura-t-il.

Pépé s'inquiétait, les murs avaient des oreilles et les schisteuses l'ouïe un peu trop développée.

    Vas-y, insista le petit souvenir.
    Bon ben, dit Pépé.

Il se racla la gorge.

    Elle était dans la baignoire.
    Qui ça ?
    La marchande de vélos.
    Mhhh, et alors ?
    Je lui ai apporté une serviette.
    Je vois.
    Je lui ai fait un baiser dans le dos.
    Sans rien lui dire ?
    Sans rien lui dire…
    J’étais vraiment un baiser volé alors ?
    Ben non.
    Ben Si !
    Ben non, car elle n’a rien dit.
    Ah ?

Le souvenir batifola.

    Oh merci Pépé ! Je revis, je sais qui je suis.
    Excuse-moi mon petit souvenir.
    Grand souvenir, veux-tu dire ?
    Oui, mais je t’avais enfoui.

Pépé baissa la main.

    Maintenant je vais te remettre dans la malle, dit-il.
    Je peux t’embrasser une dernière fois ? demanda le souvenir de baiser.
    Non, dit le vieil homme, tu peux faire beaucoup mieux.
    Quoi Pépé ? Tout ce que tu veux.
    Va embrasser la marchande de vélos.
    Pourquoi ?
    Ça ne se dit pas.

à suivre…

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29- Le défi.

Enregistré dans : La rémige bleue — 13 juin, 2009 @ 11:54

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

    Où m'emmènes-tu ? demanda Bleuette.

Jonathan volait au-dessus des nuages.

    Nous allons prévenir Pica, dit-il.
    Sa compagne ? devina-t-elle.

Jonathan s'était élevé en faisant de grandes spirales. Le ciel scintillait d'étoiles. La nuit était étrangement calme au dessus d'une mer de nuages translucides.

    C'est là-bas, dit Jonathan.

Sous ses ailes, tout n'était qu'opalescences illuminées par les orages.

    Tu vois quelque chose ?

Jonathan planait. Ses yeux exercés devinaient les franges de la côte sous les trouées nuageuses.

    Tu vas y arriver ?
    Détends-toi, dit calmement le grand oiseau.

Bleuette en profita, elle n'aimait pas l'idée de retourner dans la tourmente.

    Regarde ! fit-elle étonnée.

Elle était là, comme dans ses rêves. Sa robe blanche et ses grands voiles étaient couchés sur la moitié du ciel.

    Je ne rêve pas ? dit-elle.
    Mais non, tu ne rêves pas, s'amusa Jonathan.

La grande comète était là, sereine au dessus des soucis du monde.

    Mais ?… Je l'ai déjà vue ! Avec Stradi quand…
    Chut ! fit Jonathan.

L'oiseau cambra.

    Accroche-toi ! Nous redescendons !

 

                                                                      *

 

Le vent soufflait de plus en plus vite. Les trois rafales l'avaient devancé. Elles emportaient Titic vers un horizon menaçant. Dans le bateau la branche avait repris connaissance, elle discutait avec Stradi.

    C'est lui qui m'a ramassée, dit-elle en parlant de Picou.

L'oiseau ne bougeait toujours pas, Stradi était tout contre lui.

    Pauvre oiseau, dit-elle.

Stradi ne disait rien. Il était perdu dans des souvenirs si lointains.

    D'où viens-tu ? demanda la branche.
    Mhhh ? fit Stradi.
    D'où viens-tu ? répéta la branche qui ne comprenait pas pourquoi cet étrange morceau de bois était là.
    Ma touche est en ébène, dit le vieux reste de violon.
    Ah ? fit la branche.
    Là ! La partie noire… Elle provient d'un ébénier.
    J'connais pas, dit la branche.
    Et toi ? Viens-tu d'une forêt ? demanda Stradi.
    D'où veux-tu ?
    Tu es fine, remarqua-t-il.
    J'aurais dû faire partie du nid, se lamenta-t-elle.

Ils restèrent silencieux pendant quelque temps. Titic était de plus en plus secoué, les grandes vagues reprenaient le dessus.

    Moi aussi je fus branche, soupira Stradi.
    Ah oui ? fit celle-ci n'ayant jamais vu de ramure aussi bizarre.
    Je me souviens d'un éléphant. Il avait enroulé sa trompe autour d'un fagot de bûches. J'étais l'une d'elles.
    Un éléphant ? T'as fait partie d'un nid d'éléphants ?
    T'es drôle, dit Stradi. Les éléphants sont trop gros pour vivre dans les arbres.
    Ah ? fit la branche déçue.

Elle ne pouvait pas savoir, elle n'était jamais sortie de sa forêt.

    C'est quoi une trompe ?
    Une sorte de long nez qui sert à prendre les choses.
    Ah…

La branche essayait d'imaginer un gros oiseau avec un long bec tout mou. Stradi lui parla de musique, d'orchestre et de grand monde, toutes sortes de choses qu'elle ne pouvait pas comprendre.

    Moi j'avais des feuilles toutes vertes. Tu vois ? Il y a encore la trace, dit-elle.
    Des feuilles ?
    Oui, des feuilles qui sentaient bon. Toi aussi t'avais des feuilles ?

Stradi sourit. Il imaginait un violon avec des rameaux et des bourgeons.

    Ça fait longtemps que je n'en ai plus, dit-il.

Ses souvenirs le projetèrent dans une autre forêt, une forêt d'érables aux couleurs de feuilles d'automne, la forêt de son manche.

    Petite branche, tu es bien jeune, dit-il.

Un grand coup dans la coque les projeta les uns sur les autres. La mer redevenait horrible.

    Bleuette revient ! Bleuette dépêche-toi, gémit Stradi.

 

                                                                      *

 

Jonathan piqua dans la trouée. Bleuette cessa de rêver à sa comète.
On va s'écraser ! cria-t-elle.
Jonathan redressa de justesse au dessus des vagues. Une grande muraille noire se dressait devant lui.

    Là ! souffla-t-il.

Bleuette ne voyait rien que des rochers menaçants. L'oiseau battait des ailles à s'arracher les plumes.

    De la compagnie ! lança Foufou.

Il avait le bec dehors, le spectacle des vagues le fascinait.

    Gare toi ! lui dit la rieuse.

Le fou de bassan avait aperçu Jonathan le premier, mais la mouette fut la plus prompte à réagir. Elle le piqua du bec pour qu'il s'écarte. Il y avait peu de place, Jonathan se posa sur le minuscule promontoire à l'entrée de la grotte.

    Où étais-tu passé ?

Jonathan s'ébroua. Il avait l'air épuisé.

    Je t'ai gardé quelques étoiles de mer bien croquantes, dit la rieuse.

Elle était d'un naturel généreux. Elle avait toujours le chic de garder quelques provisions au frais, pour les oiseaux affamés de retour de vadrouille.

    Salut ! fit Jonathan.

Sa tête était trempée. Il déposa Bleuette près de Pica qui dormait.

    C'est elle ? fit la rémige bleue.
    Oui, dit Jonathan. Laisse-la dormir.
    Viens près de moi, dit la rieuse.

Jonathan se colla à la mouette, ses plumes étaient bien chaudes.

    Là ! Dans le petit trou.

En effet, dans une petite alvéole, il y avait plein de petits animaux à cinq bras. L'oiseau ne se fit pas prier, il avala deux à trois étoiles goulûment.

    C'est ta Bleuette ? chuchota la rieuse.

La rémige avait bien entendu.

    Pardon, dit-elle. Je ne me suis pas présentée.

Ils expliquèrent à la rieuse comment ils s'étaient retrouvés dans un bateau.

    Dans un bateau ? s'exclama-t-elle.
    Chut !…
    Oh pardon…

Pica dormait toujours.

    Dans un bateau ? dit-elle plus bas. Tu as pris des risques pour aller la retrouver dans un bateau ?
    Un bateau abandonné, glissa Bleuette.
    Un bateau à la dérive ?
    Il n'y a pas que ça, dit gravement Jonathan.

La rieuse les regarda tour à tour. Quelle catastrophe allaient-ils encore annoncer ?

    Dans le bateau, il y a un oiseau, lâcha Jonathan.
    Et pourquoi il n'est pas là ?

Foufou écoutait, non sans picorer une belle étoile juteuse.

    Il est blessé, dit Jonathan en baissant les yeux. Il est sans doute…
    Mort, finit Bleuette.
    Mais ? Mais, il faut faire quelque chose, s'alarma la rieuse. J'ai quelques vers, j'ai des bigorneaux, j'ai…
    Ce n'est pas tout, dit Jonathan.

La rieuse garda le bec ouvert.

    C'est une pie, dit le grand oiseau blanc.
    Picou ? gloussa Foufou en avalant de travers.

Il avait parlé trop fort. Pica ouvrit un œil.

    Picou ?

 

                                                                      *

 

 

L'ouragan passait ses troupes en revue. Tourbillons, tornades et bourrasques revenaient du front.

    J'ai abattu une forêt entière, se vanta l'une en tourbillonnant majestueusement.
    Ola ! acclamèrent les vagues.

De son seul œil, l'ouragan embrassait tous les horizons.

    J'ai fendu une montagne, exagéra une grande tornade qui soi-disant revenait de très loin.

Les vagues dansèrent en imitant une montagne qui se fendait.

    Moi j'ai aspiré tout le sable d'une grande plage, dit un tourbillon en se gonflant fièrement.

L'ouragan tournait autour de son œil. Il était avide de ce genre d'exploit.

    Continuez ! dit-il en s'abreuvant de malheureuses vagues.

Les éléments se déchaînèrent sur la bordure de sa grande spirale.

    J'ai bu toute l'eau d'un grand lac !
    J'ai arrosé la Terre entière !
    J'ai foudroyé une armée !
    J'ai broyé un iceberg !
    J'ai inondé l'Amérique !
    J'ai soulevé la tour Eiffel !

Tous ces propos n'étaient pas vérifiables, mais l'ouragan n'en avait cure, il avait soif de désastres. Il en redemandait.

    Et toi ? dit-il en désignant de son œil mauvais une grosse bourrasque ventripotente.
    Euh… Moi j'ai déraciné un euh… Un chêne, répondit-elle.

Les vagues clapotèrent de rire, les flots se fendirent de rigolade, les tourbillons tourbillonnèrent d'allégresse.

    Un chêne ? Tiens donc… Rien qu'un petit chêne ? Et pourquoi pas une allumette ?

La mer trembla d'hystérie. L'ouragan venait de trouver un nouvel exutoire à sa férocité.

    Qu'on l'écartèle ! vociféra-t-il.

La grosse bourrasque blêmit. C'était fini pour elle.

    Pitié ! dit-elle. Un chêne et une forêt ! Pitié !

Trop tard. De grandes tornades musclées l'entourèrent. Elle ne pouvait plus s'échapper.

    À la une ! vrombirent-elles.

En trois coups de vis, elles lui ôtèrent sa cape de vents.

    À la deux !

Ils la comprimèrent comme dans une machine à laver les voitures de Bougeants habillés.

    À la trois !

Ce fut l'essorage fatal. La grosse bourrasque éclata en multitudes de petites brises qui s'effilochèrent dans la mer.

 

                                                                      *

 

    Bleuette !

Stradi se désespérait, il était affalé sur Picou. Le bateau tangua violemment.

    Accrochez-vous ! lança Titic.

Stradi vola encore. Il se fit mal en retombant sur le plancher de bois.

    Bleuette revient ! supplia-t-il.

Les trois rafales s'en donnèrent à cœur joie. Elles propulsèrent Titic encore plus en avant vers les noirceurs de l'horizon.

    Quelqu'un à la barre ! s'époumona le pauvre bateau.

Sa voix ne portait pas. Des paquets d'eau lui tombaient dessus.

    Non ! fit-il terrorisé.

Une vague gigantesque se dressait droit devant sa route. C'en était fini, elle allait s'abattre sur lui et le réduire en miettes.

 

                                                                      *

 

    Picou !

Pica jacassa.

    Quelqu'un a parlé de Picou ?

Jonathan et la rieuse se regardèrent. Ils ne pouvaient pas lui cacher la vérité. La rieuse posa une aile sur la plumage de la pie.

    Il va te falloir beaucoup de courage, lui dit-elle.

Pica fit un bond.

    Picou ? Qui a vu Picou ? Je veux savoir, dites-moi tout !

Jonathan parla. Il lui expliqua la rencontre dans le bateau. Il y avait peu d'espoir que l'oiseau soit encore en vie, avertit-il.

    Mais c'est Picou ! dit-elle furieusement. C'est Picou, j'en suis sûre.

Personne n'arrivait à la calmer.

    Mon petit Picou. Il faut le sauver !

Ses yeux brillaient d'espoir. L'avertissement de Jonathan n'avait pas servi à grand-chose.

    Calme-toi, fit la rieuse. Il fait si nuit, ce bateau est si loin…

Mais Pica s'en fichait. Elle n'avait jamais vu de bateau, mais elle était prête à tout.

    Laisse-moi passer ! dit-elle à la rieuse en lui piquant l'aile du bec.

La mouette soupira. Jonathan se tenait debout devant l'entrée.

    Sais-tu voler dans la nuit ? dit-il.
    Je volerais les yeux crevés, dit-elle.
    Auras-tu assez de force pour voler au-dessus de la mer ?
    Picou c'est ma vie ! cria-t-elle.

Ils n'avaient plus le choix.

    Tiens, avale-moi ça ! dit la rieuse.

Elle lui tendit un bigorneau fraîchement cassé.

    Ça donne de l'énergie, lui dit-elle.
    Merci, dit Pica. Merci ! Oh, mon dieu, mon petit Picou !

Elle marcha sur quelque chose.

    Aïe ! fit Feuillette.

Ils avaient complètement oublié la petite feuille. La pie venait de poser une patte sur elle.

    Je viens avec Pica, dit Bleuette.
    Tu es sûre ? demanda Jonathan.
    Tu m'as dit avoir besoin de moi, et tu oublies Stradi. Alors, je viens…

Jonathan n'avait rien à redire.

    Où allez-vous ? demanda Feuillette qui sortait  à peine de son sommeil.

Pica la prit dans son bec. Elle la déposa près de Foufou.

    Merci pour tout ma petite Feuillette. Je vais revenir avec Picou. Foufou va prendre soin de toi.

La rieuse regarda son vieux compagnon.

    Tiens Foufou ! Casse-lui encore un bigorneau, veux-tu ?

Pica sautillait d'impatience.

    Je vous accompagne, dit la mouette.

Jonathan la fixa dans le fond de l’œil.

    C'est dangereux, dit-il.
    Je sais voler moi aussi, dit-elle d'un air moqueur.

Jonathan connaissait bien la rieuse. Elle avait été maîtresse de vol pendant si longtemps.

    Bon, dit-il. Tu aideras Pica à planer dans le vent. Toi Foufou, garde la place au chaud, protège Feuillette et casse-nous plein de bigorneaux pour le retour.

Il avait dit cela avec une assurance forcée, il avait peur que cela finisse mal.

 

                                                                      *

 

    À moi !

Titic était aspiré par la vague scélérate.

    Tiens bon ! Tiens bon ! scandèrent des milliers de petites voix cristallines

Des vaguelettes accoururent de partout. Elles formèrent rapidement un éperon d'eau à la proue de Titic.

    Laisse-toi glisser sur nous !

Titic se laissa guider. La scélérate terrifiante se creusait de plus en plus.

    Tient bon Titic !

Ce n'était plus la même intonation. C'était la voix du vent qui se glissait dans l'onde de la grande vague.

    Maintenant !

Le vent souffla droit sur l'étrave, soulevant le bateau comme un hors-bord. Stradi se sentit plaqué, lourd comme une enclume, la branche plia comme un arc et le malheureux Picou s'enfonça un peu plus dans la cale.

    Ahhh !

Titic passa d'un cheveu au dessus de la crête. Il se trouvait au sommet d'un immense toboggan.

    Je vais vomir ! sentit-il.

Le bateau dévala silencieusement la chevelure de la grande vague. Stradi se sentit léger comme en apesanteur, la branche tourna comme une pale d'hélicoptère, Picou sembla voler de façon grotesque. Puis ce fut le voile noir.

 

                                                                      *

 

    Ne vole pas comme ça !

Pica s'essoufflait. Elle savait voler d'arbre en arbre, pas de vague en vague.

    Tiens tes ailes droites, sans bouger.

La rieuse tentait de lui apprendre les rudiments du vol marin.

    Là, comme ça c'est mieux ! l'encouragea-t-elle.

Jonathan avait attendu qu'elles soient assez haut avant de redescendre à la recherche du bateau.

    Tends tes rémiges ! dit la rieuse.

Elle tenait Bleuette dans son bec.

    Je peux aller avec Pica ? demanda la rémige bleue.
    Pour que faire ?
    Je connais des petits trucs…
    Pica !
    Oui ?

La pauvre pie ne volait que par espoir.

    Attrape Bleuette !

La rieuse lâcha la belle plume bleue qui tournoya dans le ciel. En trois secondes Pica l'attrapa.

    Tu voles bien, lui dit Bleuette.
    Je manque d'air, j'ai mal aux muscles, se plaignit la petite pie.
    Pourquoi bats-tu des ailes ?
    C'est comme ça que je vole !
    Tu sens le bout de tes plumes ?
    Non, fit Pica.
    Essaye de les sentir.

Instinctivement Pica battit des ailes moins fort.

    Je n'y arrive pas, dit-elle.
    Tes petites barbules, dit Bleuette sans se démonter.
    Oui ? dit Pica.
    Tu ne sens pas une petite chaleur qui coure dans tes barbules ?

Pica se concentra.

    Oui je sens !

Déjà son vol s'aplanissait.

    Maintenant, dis-moi où est cette chaleur.
    Je ne sais pas. Partout dans le plumage, dit Pica.
    Bien. Envoie-la dans tes ailes !
    Comment ?
    Comme ton sang. Imagine la chaleur qui circule jusqu'au bout des plumes.

Pica ne dit plus rien, son vol était plus lent.

    Oui je sens, dit-elle.
    Parfait, dit Bleuette. Envoie cette douceur au fond des barbicelles !

Pica avait l'impression qu'une aura sortait de ses ailes. Elle se sentait glisser sur un coussin d'air, ses ailes ne bougeaient plus. Elle planait !

    Bravo ! fit la rieuse.

 

                                                                      *

 

Le bateau s'était aplati comme une lourde crêpe. Le choc avait estourbi tout le monde. Plus personne n’avait la force de parler. Il valait mieux, Titic avait atterri dans l’œil de l'ouragan ! Les éclairs et le tonnerre éclatèrent dans tous les sens.

    Qui a fait ça ? bouillonna le maelström.

Les tornades tournaient autour de l’œil. Elles tremblaient en même temps que les trois comparses, leur trophée venait de leur échapper.

    I… Il est fu… furieux, dit la bégayeuse.
    Tais-toi ! lança la boiteuse essayant d'aspirer plutôt que de souffler.
    Tu n’arriveras pas comme ça, dit la poussive.

Il était improbable de récupérer Titic.

    Enlevez-moi cette poussière ! tonitrua l'ouragan.

La mer se tortillait comme des serpents qui grouillent. L'ouragan lança des éclairs de mal et de colère.

    Ôtez-moi ça de l’œil !

Les tornades hésitèrent, d'un seul coup de cil il était capable d'avaler tout le monde.

    Ne bougez pas !

Qui osait donc donner un ordre au tyran de l'océan ?

    Ne bougez pas, je vais vous enlever ça !

Le vent dévala la pente des vagues, suivi de son escorte de vaguelettes.

 

                                                                      *

 

    Picou !…

Pica se plaignait dans la nuit. Elle avait rejoint le haut du ciel et ses étoiles, au dessus de la mêlée des vagues.

    Calme-toi, lui dit Bleuette pour la centième fois.
    Tu penses qu'il est vivant ?
    Jonathan ne va pas tarder, dit Bleuette.
    S'il est mort, je veux mourir aussi. Je vais me laisser engloutir par les vagues avec lui.
    Ne dis pas de sottises, dit la rieuse. Dans le malheur ou dans la joie, la vie est trop belle.

Pica avait froid, froid de planer sans voler, froid dans le cœur.

    Regarde cette comète comme elle est belle, dit Bleuette.

Mais Pica ne regardait pas.

 

                                                                      *

 

    Garde bien le cap !
    Euh ?

Titic était encore tout abasourdi. Heureusement, les vaguelettes lui frayaient un passage dans le bouillon de l’œil.

    Ne dis rien ! fit le vent.

Il souffla tant et si fort que le bateau disparut dans la confusion des vagues.

    Emportez-le loin ! dit-il aux vaguelettes qui roulaient sous la coque du bateau.
    On peut savoir ? gronda l'ouragan.

Le vent voulut s'échapper, mais les tornades et autres cataclysmes lui barrèrent le passage.

    Je vous ai enlevé une poussière de l’œil, dit-il.
    Que fais-tu par ici ? Je ne te connais pas, minauda l'ouragan.
    Je suis le vent de cette côte. C'est moi qui époussette la région et…
    Tiens, tiens ? dit l'ouragan en secouant le malheureux comme un prunier.

Les tornades se tenaient prêtes à pulvériser l'intrus.

    Elle est belle ta région ?
    Oui oui, dit le vent en soufflant de haut en bas.
    Elle n'a pas besoin d'un grand nettoyage ?
    Non non, fit le vent de droite à gauche. Je m'en occupe assez bien…
    Vous entendez ça ? hurla l'ouragan.

Les tornades firent le yo-yo de plaisir, les vagues tambourinèrent, les tourbillons firent du hula hoop avec les vagues, le tonnerre se moucha comme une trompette.

    Tu oses me défier ? siffla l'ouragan d'un rire carnassier.
    Non, non, dit le vent qui essayait de reculer.
    Tu ne veux pas me défier ?
    Euh, non, fit le vent.
    Vous entendez ? Il ne veut pas me défier !

La houle riait jaune. L'ouragan était capable de piquer une colère monstre et de tuer tout le monde.

    Défie-moi ou je t’égruge, dit-il au vent.

Le silence plana. L'air devint irrespirable.

    Je…, dit le vent en prenant son souffle. Je vous défie, euh… je vous défie de déraciner le peuplier !

L'ouragan se gaussa, la pluie tomba de son œil en rire.

    Un peuplier, dit-il. Rien qu'un peuplier ?

Le vent réfléchissait à cent à l'heure.

    Pas n'importe lequel.
    Ah, ah ! fit l'ouragan. Tu m'as fait rire. J'aime ça. Vous m'entendez ? Il m'a fait rire. Faites-moi rire !

La houle trembla. Les tornades se firent raides comme des bâtons, les tourbillons se crispèrent. Comment faire rire un ouragan ?

    Soit ! dit l'ouragan. Quelques rafales suffiront. Désigne-moi en trois !
    Pardon ? fit le vent.
    Choisis les trois rafales qui iront souffler ton fétu de paille, tapota l'ouragan sur la mer.

Le vent n'hésita pas, il se retourna et souffla sur la première.

    Celle-là, dit-il.
    Mo… moi ? Mais pour… pourquoi moi ?
    Et puis celle-ci !

Elle faillit dire qu'elle était asthmatique, mais se retint à temps, l'ouragan l'aurait massacrée.

    Et l'autre qui se cache derrière, dit le vent.
    Qui ça ? dit la boiteuse en soufflant de travers.
    Toi ! dit le vent.

L'ouragan lança quelques éclairs pour voir la tête des trois élues.

    Voilà qui est raisonnable, s'amusa-t-il.

Le vent tournait en rond.

    Va ! dit l'ouragan. Emmène ces trois lascars vers ta brindille.

Les tornades s'écartèrent pour le laisser passer. Le vent prit son élan.

    Attendez ! lança l'ouragan. Pas si vite ! Un défi est un défi.

Le vent prit tout son courage. Il n'avait rien à perdre.

    Si je gagne, dit-il. Si je gagne, vous repartez tous d'où vous êtes venus. Ne revenez plus jamais roder près de mes terres.

Il y eut un instant de silence incrédule.

    Vous entendez ? S'il gagne ! S'il gagne, il a dit !

Les tornades jouèrent aux tord-boyaux, les tourbillons sifflèrent de la flûte, le tonnerre fut pris d'un hoquet incontrôlable. L'atmosphère était festive, l'ouragan était content.

    J'accepte, dit-il.

Le vent souffla, il tremblait de tout son être. Il y eut des hourras dans la houle. Le vent s’apprêta à partir.

    Minute ! dit l'ouragan. Et si moi je gagne ?

Le silence, la mer se fit plate.

    Si je gagne, il ne restera plus un seul caillou debout sur tes terres ! hurla-t-il.

La mer se déchaîna. Le vent releva sa cape de vagues et prit le large. Les trois rafales suivirent, traînardes.

 

                                                                      *

 

    Pica !

Pica sursauta, elle planait dans sa torpeur. Jonathan venait de crever les nuages.

    Venez tous !

Le cœur de Pica battait la chamade.

    Picou ?

Jonathan s'approcha de la rieuse.

     On a de la chance, dit-il. Ce bateau tient sacrément bon la mer.

 

à suivre…

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28- L’accueil.

Enregistré dans : La rémige bleue — 4 juin, 2009 @ 5:18

À bord de Titine, Jakou et ses parents sont en route vers le manoir. Il traînent derrière eux Titic, leur nouveau bateau. Ronron, leur chat, supposé “tueur de poules”, interdit de vacances, a décidé de les rejoindre en empruntant un curieux chemin. Bleuette la rémige bleue, venue de nulle part, fait la connaissance de Jonathan le goéland, au dessus de l'océan. Bleuette se lie d'amitié avec Stradi, vieux bout de violon rescapé d'un naufrage. Une grosse tempête se prépare, venue des mers du sud, elle se rapproche des terres. Un jeune couple de pies, Pica et Picou sont douloureusement séparés lors d'un accident contre Titine. Picou, assommé mais toujours vivant, est recueilli par Jakou qui le dépose dans la cale de Titic. Pépé ramène des bûches au manoir, à l'aide de Biclou son vieux vélo de toujours. Pendant que Ronron rencontre un étrange dolmen, Titine est victime d'une crevaison. Le papa de Jakou songe à faire empailler Picou qui pourtant vit encore. Grâce au vent, Pica désemparée est recueillie par une mouette rieuse. Au manoir, le vent qui se fait de plus en plus fort anime tous les esprits. La chouette empaillée du grenier, les fameuses schisteuses, le coq et ses poules, les pigeons et leur colombe commencent à s'énerver. Jakou et ses parents finissent par arriver au manoir, mais Fanch oublie Picou dans le bateau. Après un joli rêve, Bleuette et Stradi se réveillent au beau milieu de la tempête. L'Ankou demande à Ronron d'achever Picou. Kronos le temps qui passe vient à l'aide du ponton qui se sent mal. Bleuette et Stradi résistent à l'ouragan. Titic se détache du ponton. Pépé récupère Ronron. L'Ankou a disparu avec Barquette. Le phare assiste au drame dans la mer, Stradi et Bleuette tombent dans Titic à la dérive.

- C'est trop dangereux pour Pépé.

Kronos s'était arrêté près de la rivière. Il était désappointé.

- Que s'est-il passé ? demanda la vieille roue haletante.
- Tu tournais comme une toupie.

La rivière était figée comme de la glace prise d'un seul coup.

- J'ai failli me dévisser, dit la vieille roue du moulin.

Kronos prit quelques cailloux dans la brouette. Il s'amusa à faire des ricochets sur une eau dure comme le bois.

- À quoi joues-tu ?
- Je me détends, dit Kronos. Les choses sont allées beaucoup trop vite.
- C'est pour ça que tu as tout stoppé ?
- Oui, dit Kronos.

La vieille roue était engoncée dans une gangue d'eau solide qui ressemblait à du plastique.

- Tu vas nous laisser longtemps comme ça ? demanda le ponton qui s'impatientait.

Il n'aimait pas du tout cette sensation de baiser mouillé qui s'éternisait. Ni l'eau ni le temps qui passe ne s'écoulaient. Le ponton attendait le retour du courant.

- Je réfléchis, dit Kronos.

Il était arrivé juste à temps pour freiner la roue avant qu'elle ne se démantibule.

- Je ne vois ni Titic ni Barquette, s'étonna la roue. Peux-tu m'enlever ce voile d'eau ?
- Tu vois très bien, fit Kronos d'un grand geste. Ce n'est pas cette eau qui te brouille la vue. Ils ne sont vraiment plus là.
- Mais ?…
- Tu tournais tellement vite, expliqua le ponton. Tu n'as rien pu capter.
- Tu aurais pu me prévenir ! se fâcha la vieille roue.
- J'avais trop mal aux clous.
- Du calme ! fit Kronos. Du calme ! J'ai besoin de calme pour réfléchir.

Il s'était penché sur le rebord du ponton. Pépé était debout, figé près de lui, le regard fixé vers la rivière.

- Pépé ? fit la vieille roue.
- Ah enfin ! Tu te réveilles, dit le ponton méchamment.
- Ça suffit ! lança Kronos. C'est déjà assez compliqué comme ça.

Pépé n'était pas dans une position trop moche pour un bougeant pétrifié dans le temps. Ronron avait l'air beaucoup plus drôle, il s'apprêtait sans doute à bondir quand les secondes s'arrêtèrent. Il ressemblait à une statue sur le point de tomber par terre.

- Première chose, planquer la brouette !

Kronos la vida. Il balança des poignées de cailloux sur le lit de la rivière. Ils rebondirent comme sur une bâche trop bien tendue.

- Où vas-tu la mettre ? demanda le ponton.
- De l'autre côté de la rive, dit Kronos.

Il ramassa le dernier petit caillou au fond de la brouette. Il n'était pas comme les autres, il était tout rond.

- Il est vraiment joli celui-là, dit-il.

Et Kronos fourra le galet dans sa poche.

- Qui est ce chat ? demanda la vieille roue.
- Je n'en sais rien. Il devait être avec l'Ankou.
- L'Ankou ?

La vieille roue frémissait d'horreur à chaque fois qu'on évoquait la mort.

- Et toi, t'as rien vu, rien entendu évidemment. Tu tournais comme une vieille folle, dit le ponton.
- Vieille folle ? Vieille folle ?
- Cessez de vous chamailler, dit Kronos. Aidez-moi plutôt à déplacer cette brouette.
- Comment va-t-on t'aider ?
- En vous taisant !

Kronos poussa prudemment la brouette sur la rivière. L'eau craqua en se gondolant. Kronos alla très doucement sans filer. L'eau de la rivière tint bon et il traversa.

- Tous les deux ! Pas un mot sur l'Ankou, ordonna-t-il en disparaissant dans la nuit.

Jeannette faisait sa toilette.

- Tiens ? Tu as pris une ride au coin de l'oeil ?
- Ce n'est pas moi, c'est elle ! bougonna le reflet.

Jeannette admirait ses traits fatigués dans le miroir. Elle tenta d'effacer la petite ride en tirant sur sa peau.

- T'as l'air d'une chinoise, s'amusa le miroir
- Ça me change de la tête à Pépé, remarqua le reflet.
- Tu pourrais la faire sourire un peu.
- Eh ! Tu oublies que je ne suis qu'un reflet.
- Et alors ? T'en es capable, non ?
- Sûr que je suis capable, mais c'est interdit, assura le reflet.
- Depuis quand ?
- Depuis toujours.
- Allez… Juste un peu. Personne ne nous regarde.
- Si, elle !

Le reflet avait beaucoup de mal à suivre les gestes de Jeannette, son miroir le distrayait trop.

- Laisse-moi mimer tranquillement, veux-tu ?
- Elle a une saleté au bout du nez, dit le miroir.
- Où ça ?
- Là, sous la narine gauche.
- J'vois pas, dit le reflet.
- Pas ta gauche ! Sa gauche, ta droite !
- Ah ?

Le reflet confondait toujours la gauche de la droite, en fait il inversait tout.

- Tu ne vas pas la laisser avec cette crotte, tout de même ?
- Non, tu as raison, fit le reflet.

Il se concentra, essaya de ne pas se tromper, le bras gauche, le bras droit…? Jeannette leva la main gauche, elle tortilla sa narine entre le pouce et l'index.

- Tu vois bien que tu y arrives !

Le reflet haussa les épaules.

- Je n'aime pas quand je me vois avec une crotte au bout du nez, dit-il.
- Gouzi, gouzi ! fit le miroir sans prévenir.
- Arrête ! Tu vas me faire rire.
- Goudi, goudi !
- Mais…

Le reflet ne put s'empêcher de rehausser les lèvres de Jeannette. Les belles dents se dévoilèrent dans un rictus irrésistible.

- Goulou, goulou ! grimaça le miroir.

Le reflet ne put se retenir, Jeannette éclata de rire toute seule devant le lavabo.

- Qu'est-ce que t'as ? demanda Fanch en ouvrant la porte de la salle de bains.
- Je n'en sais rien, dit-elle. Les nerfs qui lâchent peut-être ?

Sa bouille dans le miroir l'avait fait rire soudainement sans raison.

- Tu as besoin de sommeil, dit Fanch en souriant. Viens ! Tu ne vas pas rester plantée là pendant toute la nuit.
- Je m'inquiète pour Pépé, dit-elle en s'essuyant une larme.
- T'en as une drôle de façon de t'inquiéter, répondit Fanch.

Ils sortirent tous les deux.

- Tu es fou ! s'énerva le reflet après quelques instants.
- Avoue que c'était trop drôle, dit le miroir.
- Et si elle était restée de marbre ?
- Ça ne risquait pas, avec la tête que tu faisais.

Le reflet n'en voulu pas trop à son miroir, mieux valait refléter la joie que la tristesse.

- Mais où sont-ils passés ? demanda Pépé.

Kronos avait filé. La rivière avait repris son cours, ne laissant aucune trace d'un passage de brouette, ni de quoi que ce soit.

- Miaou ? fit Ronron tout aussi étonné.

Pépé se frotta les yeux. Il avait la désagréable sensation d'avoir eu une absence.

- Y avait pas une carriole ?

Kronos avait pris des risques en changeant un peu le décor, ce n'était pas bon pour la santé mentale des bougeants.

- Disparus ! dit Ronron.

Le chat était grandement soulagé, l'Ankou avait disparu avec sa brouette, c'était tant mieux.

- Un mirage, dit Pépé.

Un effet de lumière sur un rideau de pluie, c'était l'explication la plus raisonnable. Pépé posa sa lampe tempête sur le bord du ponton.

- Ça par exemple ! dit-il pour la deuxième fois.

Il y avait un beau trou à la place de l'anneau de cordage.

- Quelqu'un peut me dire qui a fait ça ? lança Pépé.
- Oui moi ! répondirent trois voix en même temps.

Ronron fut le premier à parler.

- C'est l'Ankou ! dit-il. C'est l'Ankou qui cherche la pie !
- Ce chat dit n'importe quoi ! lancèrent les deux autres aussitôt.
- Titic est parti en amoureux avec Barquette, dit la vieille roue en tournant assez vite pour prendre la parole à son ponton.
- Oui c'est ça ! confirma le ponton qui n'avait pas imaginé un aussi beau mensonge.

Mais Jakou avait dit que la pie était dans le bateau !

- Raconte-moi ce que tu as vu, dit Pépé

Ronron expliqua comment il avait rencontré le grand homme aux cheveux blancs qui se faisait passer pour le valet de la mort.

- Ce chat est fiévreux ! Ce chat a trop marché ! Ce chat rêve debout !
- Un voleur ? dit Pépé.

Kronos connaissait bien Pépé, il le connaissait depuis trop longtemps à son goût. Pépé vieillissait. Kronos aurait pu dire à quoi il croyait, à quoi il ne croyait pas. Et Pépé ne voulait pas croire aux balivernes sur la mort. Il ne voulait pas croire à l'Ankou.

- Titic va revenir avec son amoureuse à marée basse, mentit la vieille roue.

Les deux amis de la rivière avaient la frousse de voir partir leur Pépé dans la nuit et ne plus jamais revenir. Ils avaient peur qu'il aille bravement à la rencontre de l'Ankou. Ah ce chat ! Pourquoi avait-il parlé ?

- Et ça c'est quoi ? demanda le vieil homme en montrant du doigt la blessure fraîche dans le bois.
- Euh… C'est rien, dit le ponton. C'est… C'est juste qu'ils ont fait un peu trop de galipettes.
- Ils ont tiré comme des amoureux fous, ajouta la vieille roue.
- Euh… Oui c'est ça ! Ça a cédé, dit piteusement le ponton.

Ronron éternua. Il avait grise mine, il avait les pattes lourdes.

- Tu étais dans le bateau ? demanda Pépé.
- Quel bateau ? fit Ronron.

La roue et le ponton profitèrent de l'occasion.

- C'est bien ce qu'on dit ! insistèrent-ils. Ce chat ne sait rien, il invente des fantômes !

Ronron en avait un peu marre. Il posa une griffe sur le pantalon à Pépé.

- Miaou ?

Pépé regarda le chat. Il ne comprenait plus très bien la situation. Le chat avait parlé de la pie, mais il n'était pas dans le bateau. La pie s'était-elle échappée ? Le chat avait parlé de l'Ankou, était-il dans son état normal ?

- Bon… Je vais revenir, décida-t-il.

Il souleva délicatement Ronron par le ventre. Le chat se laissa faire.

- Ho, ho ! Horloge !

Elle était bien silencieuse.

- Eh ! Horloge, j'ai besoin de toi !

Kronos avait filé très très vite. Il était revenu au manoir.

- Mhhh ? fit l'horloge en laissant échapper un petit cloc.
- Tu m'entends ?
- Je n'ai plus de ressort, dit-elle.

Kronos empoigna la clef et tourna trois tours.

- Et là ? Ça va mieux ?

Les aiguilles recommencèrent à tourner très doucement.

- Kronos ? sursauta-t-elle.
- Oui c'est moi. Tu vois bien que c'est moi, s'énerva-t-il.
- Oh Kronos ! Je suis désolée. Je n'ai pas pu, j'ai eu un coup de mou. Je n'ai pas pu prévenir Pépé.

- Laisse tomber, fit Kronos d'un geste de la main. Pépé est là bas.
- Pépé est là bas ? Pépé est au ponton ! dit-elle toute joyeuse.
- Ne te réjouit pas trop vite. C'est un piège.
- Un piège ?
- L'Ankou rode dans le coin, laissa-t-il tomber.

L'horloge fit un clic de travers.

- Tu… Je… Je ne comprends pas.
- Le ponton ne souffre plus. L'Ankou a arraché son clou malade.
- L'Ankou a fait ça ?

Kronos se trompait. Tout occupé à freiner la vieille roue, il n'avait pas tout vu, il avait seulement aperçu l'Ankou s'enfuir dans la nuit. Le temps qui passe passait parfois trop vite sur certaines choses.

- Heureusement j'étais là à temps, fit-il. J'ai planqué sa brouette.
- T'as planqué sa brouette ?
- Le temps que l'Ankou la retrouve…
- L'Ankou est venu chercher Pépé ! Oh malheur ! se désola l'horloge. Il faut empêcher ça !
- C'est pour ça qu'il faut faire vite, dit Kronos.
- Dis-moi tout ! Dis-moi tout ce que je peux faire, hurla l'horloge. Oh non, mon Pépé…. Pas toi !

Kronos pris la clef et remonta les ressorts à fond.

- Voilà ce que tu vas faire, lui susurra-t-il.

Jeannette tournait en rond dans la chambre. Jakou dormait profondément.

- Si dans cinq minutes Pépé n'est pas là, il faut aller le chercher, dit-elle.

Fanch était déjà en pyjama, prêt à se coucher.

- Tout ça pour une pie, dit-il. Il va se tremper pour un oiseau crevé.
- T'aurais pu aller l'aider tout de même !
- Je n'ai même pas su quand il est sorti, s'énerva-t-il.
- Et la lucarne ?
- Quoi la lucarne ? La lucarne attendra demain.
- Et le grenier ?
- Quoi le grenier ? Y a rien qui craint là dedans, dit Fanch. C'est pas un peu de pluie…
- Un peu de pluie ? T'appelles ça un peu de pluie ?

Dehors les branches volaient, le tonnerre grondait.

- Toi, tu as mérité un bon bol de lait, dit Pépé en protégeant Ronron sous son ciré.
- Il y a une cheminée ? demanda le petit chat.
- Bien sûr qu'il y a une cheminée.

Kronos les croisa discrètement sans se faire voir. Il avait deviné juste pour une fois : Pépé se dirigeait vers le manoir avec le chat. Pépé était-il en sursit ? Allait-il revenir frôler la mort.

- L'Ankou va m'entendre ! lança-t-il à ceux qui pouvaient l'entendre.

Pépé souleva le loquet. La grande porte s'ouvrit toute seule à cause du vent.

- Voilà. Ici c'est chez toi, dit-il à Ronron.

Il y avait une lueur de braises, le vent les avait ranimées en soufflant très fort dans la cheminée. Pépé posa le chat sur le dallage.

- Bas les pattes ! firent les schisteuses.
- Un peu d'indulgence ! lança Pépé. Ce chat est épuisé.
- Il a les pattes toutes mouillées, se plaignirent-elles. Et le paillasson ? C'est pas fait pour les fixes !

Ronron essaya de marcher une patte sur deux, mais il n'y arriva pas.

- Oh et puis zut ! dit-il. Vos soeurs dehors ne font pas tant de chichis.
- Nos soeurs ?

Plus aucune schisteuse ne dormait. Il y eut un brouhaha plus fort que le bruit de la pluie dehors.

- Ça suffit ! dit Pépé en tapant du sabot par terre.

Elles se calmèrent un peu. La plus vieille des schisteuses, la patriarchesse, prit la parole.

- Tu as parlé de nos soeurs ? demanda-t-elle.
- Oui, dit Ronron. Celles qui vivent sur la colline, dans la carrière.

Ce fut le tollé général. Pépé dut frapper encore plus fort de ses deux sabots.

- Viens t'asseoir près du feu, dit la plus vieille schisteuse.

Ronron ne se fit pas prier.

- Je vais chercher le bol de lait, dit Pépé.
- On a des soeurs ? On a des soeurs ? s'excita la plus jeune.
- Tais-toi ! Et écoute ce chat, lui dit sa voisine à peine plus âgée.

La petite schisteuse se mit à bouder.

- Comment vont-elles ? demanda la patriarchesse.

Ronron aurait mieux fait de se taire.

- Elles vont bien, dit-il tout simplement.

La réponse n'était pas satisfaisante. Le chat n'allait pas s'en sortit comme ça.

- Elles vont bien comment ?

Ronron s'était affalé près des chenets. Il avait plus envie de dormir que de manger.

- Elles vont bien comment ?

Ronron miaula.

- Pépé, aide-moi !

Mais Pépé était parti voir s'il restait du lait.

- Elles vont bien comment ?
- Miaou ! Elles vont comme euh… Comme des dalles sous la pluie, dans le vent, dans la boue !
- Dans la boue ?

Certaines schisteuses firent la grimace.

- C'est sale ! dit la plus propre.
- Oh toi avec tes manies de serpillière.
- Moi j'aimerais bien prendre un bain de boue, fit l'une.
- Et moi connaître la pluie et les nuages, rêva l'autre.
- Dit, petit chat. C'est qui ces dalles ? demanda la jeunette.
- Euh…? fit Ronron.
- Ce sont nos grandes soeurs. Des schisteuses à l'état sauvage, expliqua avec patience la patriarchesse.

Nouveau tohu-bohu. Les plus âgées s'en souvenaient encore. Les plus jeunes n'avaient qu'un très vague souvenir.

- Des schisteuses libres, ça existe ? s'émerveilla une autre jeunette.
- J'aimerais bien flâner dans le vent, dit une rêveuse.
- Il est vrai que nous sommes à l'étroit ici, remarqua la grande schisteuse posée près de Ronron.
- On veut sortir, nous aussi ! protesta le groupe de dalles sous la grande table.
- Un peu de tenue ! lança la vieille schisteuse vénérable.

C'était peine perdue.

- Et ma copine ? Elle est toujours là bas ? demanda une dalle assez usée.
- Qui ça ? demanda Ronron maladroitement.
- Celle qui était à côté des ronces; J'étais collée sur elle.
- Quelles ronces ?

Des ronces il en poussait partout, et depuis le temps…

- Comment va notre dolmen ? demanda la patriarchesse.
- Il est toujours debout, dit Ronron avec sarcasme.
- C'est qui le dolmen ? demanda la jeunette.
- Une sorte d'ébauche de manoir, entendit-elle quelque part dans la salle.
- Je voudrais bien dormir, fit Ronron.

Il essaya de boucher ses oreilles avec ses pattes.

- Psitt ! fit celle qui était sous son poil.
- Quoi encore ?
- J't'aime bien. Tu m'emmèneras dehors avec toi, dis ? roucoula-t-elle.

Quelque dalles frisèrent l'hystérie.

- Libres ! Nous voulons être libres ! Plus jamais parquées ici !

La tension montait.

- Et moi ? lança la dalle invalide au fond de la salle.

Les autres schisteuses baissèrent le ton. Cette dalle faisait toujours pitié à voir et à entendre.

- Et moi ? As-tu rencontré ma moitié ? demanda-t-elle à Ronron.

Elle gardait pour toujours l'affreuse trace de coup de scie. Ronron hésita.

- J'en ai entendu parler, lâcha-t-il.

Un silence retomba dans la salle. Ronron connaissait l'autre moitié de la schisteuse coupée en deux.

- Parle petit chat, ordonna la patriarchesse.

Ronron regarda son assemblée. Elles étaient bien belles et lisses, de jolis reflets dansaient à leur surface.

- Ce n'est pas moi qui l'ai vu, dit-il enfin. C'est un galet.
- Où est-il ? Où est-il ?
- Il n'est plus, dit Ronron tristement.

Nouveau silence.

- Toutes mes condoléances, fit la vieille schisteuse d'un air gêné.

Ronron se mit en boule. Il avait vraiment envie de dormir sans attendre le bol à Pépé.

- Dis-moi ce qu'il savait, dit la vieille schisteuse.

C'était un ordre.

- Il a parlé de la cale.
- La cale ?
- Oui, dit Ronron. La cale qui servait à coincer les roues de voiture.

Ronron était un chat des villes, un chat assez instruit pour savoir qu'une machine de bougeants habillés s'appelait une voiture.

- Tu te moques de nous ? se fâcha la patriarchesse.
- Pas du tout. Cette cale n'était autre que l'autre moitié, répondit-il en désignant l'handicapée.

Stupeur.

- Où est-elle ? demanda aussitôt la moitié de schisteuse luisant d'émotion.
- Je ne sais pas, fit Ronron.

Nouveau tintamarre.

- C'est tout ce que tu as à nous dire ? demanda la patriarchesse.
- Peut-être Pépé sait-il où elle est ? lança Ronron au hasard.

Il avait posé la bonne question. Il n'était plus le centre d'intérêts.

- Pépé, la cale ! Pépé la cale !

Le bruit réveilla Jeannette qui somnolait.

- Tu entends ? C'est Pépé, dit-elle en se levant du lit.
- Tu vois… Je t'avais bien dit. Fallait pas s'inquiéter, dit Fanch en ouvrant un oeil.

Jeannette enfila sa robe de chambre.

- Je vais au moins lui dire bonne nuit, dit-elle.

Pépé faisait bien attention de ne pas renverser le bol de lait tiède.

- Pépé, la cale ! Pépé, la cale !
- Vous êtes infernales ce soir !

Ronron frisa du nez, sentant la bonne odeur.

- Tiens mon petit chat, dit Pépé.

Un bruit de mitraillette traversa la salle, Pépé tenta d'esquiver et trébucha sur le chat.

- Planquez-vous ! hurlèrent les schisteuses.

Pépé se releva, Ronron avait pris le bol en pleine figure.

- Mais ça va pas !
- Miaou ? fit Ronron en léchant ses moustaches.

L'horloge continuait à claquer des ressorts. C'était elle qui jouait à la mitrailleuse. Les schisteuses tremblaient.

- Pépé, t'es pas mort ?

Pépé frottait sa manche, un peu de lait s'était répandu sur sa veste.

- Horloge ! se fâcha-t-il.

L'horloge avait changé de régime, elle faisait un bruit de gouttes d'eau qui tombent sur une casserole. Pépé était furieux.

- T'as vu ce que tu as fait !

Ronron pataugeait dans le lait, ça n'avait pas l'air de lui déplaire.

- Je vais t'enlever les aiguilles si tu continues !

L'horloge ne sembla pas l'écouter. Elle changea encore d'allure.

- Vingt, moins vingt, vingt, moins vingt, vingt…

Pépé resta bouche bée.

- Vingt, moins vingt, vingt, moins vingt, vingt…

Les aiguilles balançaient comme un métronome, entre le quatre et le huit.

- Vingt, moins vingt, vingt, moins vingt, vingt…
- Que… dit Pépé.

L'horloge semblait réciter un chapelet de secondes.

- Vous êtes fatigués… Vous êtes tous fatigués, scanda-t-elle. Vingt, moins vingt, vingt, moins vingt, vingt…

Les schisteuses se sentirent lourdes, Ronron s'agenouilla dans son lait et Pépé balança la tête au rythme du tic tac.

- Regarde-moi bien dans les aiguilles.

Les yeux de Pépé oscillaient du quatre au huit et du huit au quatre.

- Il fait nuit, c'est l'heure de dormir. Vingt, moins vingt, vingt, moins vingt, vingt…

Pépé était très las. Il ne savait plus très bien pourquoi il était encore debout à cette heure là. Les schisteuses ne résistèrent pas, elle s'endormirent aussitôt comme des bien heureuses.

- Vingt, moins vingt, vingt, moins vingt, vingt…

Les jambes de Pépé étaient en coton.

- Ronron, faut se coucher, bailla-t-il doucement.

Il se tourna vers le canapé. La lueur du feu se reflétait chaudement sur les tissus moelleux.

- Vingt, moins vingt, vingt, moins vingt, vingt…

Jeannette faisait claquer ses chaussons dans l'escalier en colimaçon. Le manoir semblait plus calme, ses grosses pierres étouffaient le bruit de la pluie.

- Pépé ? dit-elle en entrant dans la grande salle.

Pépé était en chaussettes, recroquevillé sur le canapé. L'horloge s'était tue. Ronron ronronnait, Pépé ronflait.

à suivre…
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27- Le phare.

Enregistré dans : La rémige bleue — 22 mai, 2009 @ 2:08

 À bord de Titine, Jakou et ses parents sont en route vers le manoir. Il traînent derrière eux Titic, leur nouveau bateau. Ronron, leur chat, supposé “tueur de poules”, interdit de vacances, a décidé de les rejoindre en empruntant un curieux chemin. Bleuette la rémige bleue, venue de nulle part, fait la connaissance de Jonathan le goéland, au dessus de l'océan. Bleuette se lie d'amitié avec Stradi, vieux bout de violon rescapé d'un naufrage. Une grosse tempête se prépare, venue des mers du sud, elle se rapproche des terres. Un jeune couple de pies, Pica et Picou sont douloureusement séparés lors d'un accident contre Titine. Picou, assommé mais toujours vivant, est recueilli par Jakou qui le dépose dans la cale de Titic. Pépé ramène des bûches au manoir, à l'aide de Biclou son vieux vélo de toujours. Pendant que Ronron rencontre un étrange dolmen, Titine est victime d'une crevaison. Le papa de Jakou songe à faire empailler Picou qui pourtant vit encore. Grâce au vent, Pica désemparée est recueillie par une mouette rieuse. Au manoir, le vent qui se fait de plus en plus fort anime tous les esprits. La chouette empaillée du grenier, les fameuses schisteuses, le coq et ses poules, les pigeons et leur colombe commencent à s'énerver. Jakou et ses parents finissent par arriver au manoir, mais Fanch oublie Picou dans le bateau. Après un joli rêve, Bleuette et Stradi se réveillent au beau milieu de la tempête. L'Ankou demande à Ronron d'achever Picou. Kronos le temps qui passe vient à l'aide du ponton qui se sent mal. Bleuette et Stradi résistent à l'ouragan. Titic se détache du ponton. Pépé récupère Ronron. L'Ankou a disparu avec Barquette.

- Qu'ai-je vu ?

Il ne voyait qu'une fois sur deux, ça le gênait beaucoup.

- Au prochain tour…

Sa lampe faisait sa ronde.

- Nom d'une pipe ! Encore raté !

Les déferlantes étaient furieuses.

- Laissez-moi voir !

Sa tour fendait les lames géantes.

- Arrêtez de m'asperger !

Son vieux gardien l'avait quitté depuis si longtemps. Il avait dégringolé ses escaliers trop vite, beaucoup trop vite…

- Je l'ai vu !

Son appel était noyé dans le grondement de la mer.

- Alerte, un naufragé !

Il parlait comme il voyait, par intermittence.

- Alerte, un naufragé !

Mais plus personne ne dormait dans sa chambre de veille, plus d'âme de marin qui vive pour veiller aux drames de la mer.

- Vous allez me le noyer ! dit-elle.

La branche essayait de protéger Picou. Des paquets d'embruns volaient au dessus du bateau.

- Y a quelqu'un à la barre ?
- Oui, nous !  rigolèrent les trois rafales.

Elles s'étaient bien marrées quand Titic s'était décroché. Il avait filé, porté par les courants d'une rivière en furie.

- J'ai même pas eu besoin de souffler, dit la poussive.
- Qu'est… Qu'est-ce qu'on fait  ? demanda la bégayeuse.
- On continue à pousser dessus, commanda la boiteuse.

Titic n'était plus dans les méandres, l'eau avait le goût de sel, il n'était plus dans de l'eau douce, il était dans de l'eau de mer.

- Personne ne t'entend, lui dit sa grande lampe, sauf moi ! Alors, calme-toi !

Elle avait beau dire, son phare avait vu quelque chose.

- Je t'assure que j'ai vu un bateau !
- Où ça ? dit la grande lampe du phare.  La mer est bouchée de partout.

L'horizon était caché par de nombreux nuages. Le faisceau de lumière se perdait dans la pluie.

- S'il te plait, tourne moins vite ! J'ai vu un petit bateau.

Ces deux là n'arrivaient pas toujours à s'entendre. La lampe tournait inlassablement, insensible aux navires en détresse.

- Ce doit être une caisse ou une planche perdue, dit-elle.
- Mais non, je te dis !

Le phare était du genre anxieux, à s'affoler au moindre signe suspect. Sa lampe était une fausse stoïque, refusant la moindre fausse alerte.

- Par là ! dit le vent.

Bleuette avait peur de s'envoler. Elle ne savait plus où elle était. Elle ne voulait pas abandonner Stradi.

- Avancez vers cette lumière ! dit le vent.

Bleuette et Stradi surfaient comme ils pouvaient sur les vaguelettes.

- C'est un phare, dit le vent pour les rassurer.

Bleuette et Stradi reprenaient espoir, les vaguelettes les encourageaient.

- Et après ? demanda Stradi. Demande-lui ce qu'on va faire après.

Bleuette se redressa.

- Où nous mènes-tu ? demanda-t-elle au vent.
- Vers une plage, répondit-il. Une petite plage de sable blanc.

Le vent connaissait cet endroit non loin du phare, une petite crique qui abritait une plage. Stradi s'emballa.

- Je vais rejoindre la terre ferme ! Bleuette, tu entends ? La Terre !
- Tu penses pouvoir tenir jusque là ? demanda-t-elle.
- Je ne suis pas fait de n'importe quel bois, tu le sais. Oh Bleuette, la Terre ! Tu iras chercher des secours. Tu leur diras que je suis d'érable et d'ébène. Tu leur diras que j'ai fait les grands orchestres !

Bleuette ne partageait pas son enthousiasme, le vent non plus.

- J'espère que les déferlantes nous laisseront passer, dit-il.

Le phare négociait avec sa lampe.

- Une minute. Juste une petite minute !
- Laisse moi tourner tranquille, dit-elle. Je sais bien que personne ne se promène par un temps pareil.
- Justement, si !

Elle soupira.

- Et où est-il ton bateau imaginaire ?
- Là bas ! Pas loin de la côte.

À tour de rôle, les trois rafales entraînaient Titic vers le large.

- On… On retourne pas vers la côte ? demanda la bégayeuse.
- On a mieux à faire, assura la boiteuse.
- Je n'en peux plus, dit la poussive.

Titic naviguait seul sur des vagues de plus en plus démontées.

- Y a t il quelqu'un à bord ? cria-t-il.
- Moi ! dit la branche.
- Un marin ?
- Non, une branche !
- Y a quelqu'un d'autre ?
- Oui ! Un oiseau.

Il était mal barré, avec pour seuls passagers, une branche et un oiseau inanimé.

- Qu'est-ce… Qu'est-ce que tu… tu veux faire ? demanda la bégayeuse.
- Retourner à l'ouragan.
- L'ouragan ? Mais il va nous aspirer ! s'effraya la poussive.
- Pas si on lui amène ça !

Ça ! C'était Titic ! Un amuse-gueule. L'ouragan aimait les amuse-gueule. Titic l'amuserait beaucoup, il en ferait des confettis.

- Bon d'accord, dit la lampe.

Le phare l'avait tellement bassinée, elle avait cédé.

- J'éclaire pas où ?
- Près de l'embouchure !
- Près de la rivière ? s'étonna la lampe. Mais tu te moques de moi ?

Sous ces fortes pluies, la rivière pouvait charrier n'importe quoi. Comment son phare pouvait-il croire en un bateau ?

- Faut faire demi-tour ! lança Titic.
- C'est ça ! Et moi je hisse les voiles ! dit la branche.

Elle n'avait pas perdu son sens de l'humour. Titic tangua brutalement.

- Eh ! fit-elle, doucement ! Il y a un blessé à bord.

Mais Titic suivait son idée.

- Raison de plus pour retourner d'où je viens !

Titic était bien optimiste, les rafales l'entraînaient à chaque coup un peu plus loin vers le large.

- Je… Je vais de… devenir une bou… bourrasque ?
- Et tu ne parleras plus co… comme ça, rit d'un air narquois la poussive.
- Et toi tu ne seras plus asthmatique, dit d'un air goguenard la boiteuse.
- Et to… toi, tu… tu fileras tout… tout droit.

Les trois compères se dépêchaient de pousser leur trophée. Elles se voyaient promues en grandes tornades. Un bateau en offrande, l'ouragan allait aimer.

- Je ne comprends pas, s'étonna la grande lampe. Je ne comprends vraiment pas ce qu'il fait là.

Son phare avait eu gain de cause, sa lampe pointait à contrecoeur vers la côte.

- Eclaire un peu mieux et arrête de trembler, dit-il.

La lampe rétrécit son faisceau.

- Combien de marins à bord ? demanda-t-elle.
- Aucun, dit le phare.
- Paix à leur âme, fit-elle.

Elle pensait que son phare allait observer une minute de silence.

- Je ne pense pas, dit-il. Je ne pense pas qu'il y avait des marins.
- Un bateau fantôme ?
- Un petit bateau recouvert d'une bâche, un bateau perdu.

Les rafales soufflèrent très fort, trop fort. La bâche ne résista pas, elle s'envola.

- Non ! s'effraya la branche.

Elle reçu un paquet de mer. Picou ballottait dans les chiffons imbibés d'eau froide.

- Tenez bon ! lança Titic.

La houle démesurée emporta la coque de noix au dessus des crêtes.

- Au secours ! cria la branche.

Titic cambra trop vite, la branche fut projetée violemment contre la barre. Elle craqua et s'assomma.

- T'as vu ? dit le phare. T'as vu ! Il a essayé de faire demi-tour.
- Je ne veux pas voir ça, dit-elle. Je n'aime pas ça.  Il est fichu.

La lampe reprit sa rotation. C'était sa seule façon de ne pas voir les choses en face.

- Non ! dit le phare.  Non ! insista-t-il. Il se passe quelque chose.

Les vaguelettes ne purent résister plus longtemps, les rafales les chassèrent. Le vent se les ramassa en pleine face. Bleuette et Stradi n'eurent pas le temps de comprendre. La boiteuse souffla le bout de violon dans les airs et la bégayeuse cueillit la plume au vol.

- Stradi !!!

La poussive souleva une lame de fond.

- Stradi !

La grande vague lécha ses barbules. Gorgée d'eau, la rémige tomba à pic.

- Eclaire par là ! Eclaire par là !

Le phare était au comble de l'excitation.

- J'ai cru voir quelque chose !
- T'as cru voir seulement ? Alors laisse-moi tourner tranquillement, maugréa la lampe. Bonne nuit !

Elle n'aimait pas ces nuits sans horizon, ces nuits où tout se déchaînait, ces nuits où son phare était impuissant.

- J'ai cru voir quelqu'un tomber dans le bateau !
- N'importe quoi, dit la lampe.

Bleuette sombrait, les gouttes d'air s'échappaient à toute vitesse de ses barbicelles. Elle se noyait, la lame de fond se referma sur elle.

- Regarde l'oiseau !
- T'as pas un peu fini ?

Le phare l'avait vu piquer au ralenti grâce à sa lampe, comme sous un stroboscope.

- Il pêche par ce temps là ? C'est incroyable !
- Euh… T'as vu l'heure qu'il est ?
- Eclaire encore ! Vite ! Il remonte !
- T'es malade ou quoi ? C'est l'air iodé qui t'agite ainsi ?

Jonathan avait fendu l'air. Il avait plongé comme un boulet de canon.

- Jonathan ?

Bleuette était sonnée, sonnée mais vivante, vivante dans le bec du bel oiseau blanc.

- Jonathan ?
- Ah les traîtres ! trembla-t-il.

Juste à temps ! Il avait vu juste à temps les trois rafales fondrent sur leurs proies.

- Jonathan, tu m'as sauvée !

L'oiseau blanc secoua la plume, des gouttelettes s'évaporèrent dans le vent.

- Ça va, dit-elle pour se rassurer.

Quelque chose était tombé dans la cale en faisant un bruit mat.

- Où suis-je ?

C'était la première fois depuis si longtemps qu'il s'échouait sur du dur.

- Où suis-je ? Bleuette où es-tu ?

Le phare conjurait sa lampe d'éclairer le ciel.

- Je te dis que ce n'est pas un poisson !
- Que ce n'est pas un poisson quoi ?
- Ce n'est pas un poisson qu'il a pêché.

La lampe était plus intriguée qu'en colère.

- T'as de la fièvre ? Tu rêves ?
- Si, si ! Je te jure ! Regarde, tu verras !

La lampe leva ses lentilles vers le ciel.

- Ce n'est pas un poisson, c'est une plume !

Bleuette était éblouie.

- C'est le phare, dit Jonathan en tournoyant.

Bleuette reprenait ses esprits.

- Et Stradi ? s'effraya-t-elle tout à coup.
- Je le cherche, dit Jonathan.

La lampe était toujours aux prises avec son phare.

- Il replonge ! cria-t-il.
- Alors là tu exagères ! s'énerva-t-elle.
- Je veux voir !
- Non !

Exaspérée, la lampe éclaira dans la direction opposée.

- Oh non ! fit-elle en regrettant son geste.

Titic ne maîtrisait plus rien, balancé de tous les côtés, son gouvernail tournait dans tous les sens.

- Je vais couler !

La peur gagnait le bateau.

- Les femmes et les enfants d'abord !

Stradi délirait des choses incompréhensibles.

- Plus près de toi, mon dieu !

Il était en état de choc. Le roulis, le tangage, le pont incliné, tout était revenu à la surface de son esprit. Il se rappela les cris. Il se rappela les dernières notes dans le noir avant d'être englouti. Il se rappela le dernier chant de l'orchestre.

- Montre-moi ça, dit la lampe.

Le phare ne comprenait pas ce volte-face.

- Ça t'intéresse maintenant ?
- Oui, dit-elle. Je préfère.

Elle était bien mystérieuse tout à coup.

- Tu me caches quelque chose, dit son phare.
- Mais non ! Montre-moi ton bateau.
- Si ! Tu tournes bizarrement. Qu'est-ce que tu as vu ?
- Oh rien… Rien d'important. Où est ton oiseau ? dit-elle faussement intéressée.

Sa lampe lui mentait.

- Courage ! lança Titic.

L'hymne final de Stradi l'avait revivifié. Il ne savait pas d'où venait son héroïque passager, mais il savait qu'il devait le sauver.

- Où sommes-nous ? demanda Stradi.
- Sur un bateau ! entendit-il plus haut.

Jonathan volait en virtuose, il évitait les vagues dangereuses, il claqua un dernier coup d'aile et se posa sur le petit pont de Titic.

- Bleuette !

Jonathan avait posé la plume tout près du manche détrempé.

- Bleuette ! Tu n'es pas noyée !
- Sale temps pour une valse, dit-elle avec sourire.

Jonathan marchait difficilement sur le pont glissant.

- Il ne faut pas rester là, dit il en cherchant un endroit où les abriter.

Les vagues encerclaient le bateau, ils risquaient tous de se retrouver à nouveau dans l'eau.

- Qu'est-ce que tu as vu ? répéta le phare.
- Oh rien, ça n'a pas d'importance.

La lampe brillait de moins en moins.

- Mais à quoi joues-tu ?
- Je suis fatiguée.

Le phare ne la croyait pas.

- Explique-moi ! ordonna-t-il.

Jonathan pénétra le premier dans la cale. Il souleva les chiffons du bec pour faire un peu de place.

- Mon dieu ! dit-il. Comment est-ce possible ?

La pie ! La pie était là, gisant parmi le bric à brac.

- Picou ?

L'oiseau était silencieux. Jonathan remonta rapidement sur le pont.

- Dépêchons-nous ! dit-il.
- Qu'est-ce qui ne va pas ? demanda Bleuette voyant sa tête très inquiète.
- Un blessé grave, dit-il en poussant Stradi comme il pouvait.

Le bout de violon tomba au milieu de chiffons accueillants. Jonathan et Bleuette le rejoignirent aussitôt. Dans la cale, le bruit des vagues était étouffé, on s'y sentait comme dans un nid, dans un abris illusoire. Jonathan déposa Bleuette sur le chiffon le plus sec.

- Qui est-ce ? demanda-t-elle.

Le bel oiseau noir et blanc était étendu près d'elle.

- Je crois savoir, dit Jonathan.
- Il est vivant ?
- Je ne sais pas.

Jonathan tapota le bec de la pie.

- Je ne sais pas, dit-il encore.

Bleuette se lamenta.

- Une histoire triste. Quelle histoire triste !

Ils avaient presque oublié qu'ils étaient perdus au milieu d'une mer monstrueuse et colérique.

- Stradi ! dit Jonathan en se reprenant. Stradi, il va te falloir beaucoup de courage.

Le morceau d'érable et d'ébène était endolori. Il avait perdu l'habitude du contact avec le solide.

- Je t'écoute, dit-il.
- Tu vas rester là. Tu vas veiller sur l'oiseau. Je vais chercher du secouas, j'emporte Bleuette avec moi.

La rémige se révolta.

- Non ! Je ne veux pas ! Je veux rester près de lui !
- J'ai besoin de toi, dit simplement Jonathan.

Titic les entendait. Il se concentrait en silence pour godiller savamment entre les vagues.

- Je ne coulerai pas, non je ne dois pas couler, marmonna-t-il.

Jonathan secoua Bleuette, de fines gouttelettes perlèrent. Ses barbicelles respiraient beaucoup mieux.

- Viens ! dit-il. Ne perdons pas de temps.

La lampe s'exécuta de mauvais gré. Elle éclaira l'embouchure de la rivière.

- Je suis sûre que je l'ai vu, dit-elle.
- Et alors ? fit le phare.
- Alors je ne sais plus.
- Qu'est-ce que tu as vu ?
- Un spectre !
- Un quoi ?
- Un homme aux grands cheveux blancs, debout sur la mer.

à suivre…

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26- Chassé-croisé.

Enregistré dans : La rémige bleue — 14 mai, 2009 @ 11:10

À bord de Titine, Jakou et ses parents sont en route vers le manoir. Il traînent derrière eux Titic, leur nouveau bateau. Ronron, leur chat, supposé “tueur de poules”, interdit de vacances, a décidé de les rejoindre en empruntant un curieux chemin. Bleuette la rémige bleue, venue de nulle part, fait la connaissance de Jonathan le goéland, au dessus de l'océan. Bleuette se lie d'amitié avec Stradi, vieux bout de violon rescapé d'un naufrage. Une grosse tempête se prépare, venue des mers du sud, elle se rapproche des terres. Un jeune couple de pies, Pica et Picou sont douloureusement séparés lors d'un accident contre Titine. Picou, assommé mais toujours vivant, est recueilli par Jakou qui le dépose dans la cale de Titic. Pépé ramène des bûches au manoir, à l'aide de Biclou son vieux vélo de toujours. Pendant que Ronron rencontre un étrange dolmen, Titine est victime d'une crevaison. Le papa de Jakou songe à faire empailler Picou qui pourtant vit encore. Grâce au vent, Pica désemparée est recueillie par une mouette rieuse. Au manoir, le vent qui se fait de plus en plus fort anime tous les esprits. La chouette empaillée du grenier, les fameuses schisteuses, le coq et ses poules, les pigeons et leur colombe commencent à s'énerver. Jakou et ses parents finissent par arriver au manoir, mais Fanch oublie Picou dans le bateau. Après un joli rêve, Bleuette et Stradi se réveillent au beau milieu de la tempête. L'Ankou demande à Ronron d'achever Picou. Kronos le temps qui passe vient à l'aide du ponton qui se sent mal. Bleuette et Stradi résistent à l'ouragan. Titic se détache du ponton.

Ronron était fatigué, Ronron avait froid, il était tout crotté de boue.

- Dépêche-toi, lui dit l'Ankou.

L'homme poussait rapidement sa brouette, insensible aux rafales, insensible à la pluie.

- C'est loin ? risqua Ronron.

L'homme s'arrêta brusquement.

- Serais-tu pressé de mourir, dit-il en se retournant.
- Oh non ! fit Ronron terrifié.
- Alors, avance !

Ronron hésita une seconde. Devait-il continuer à courir derrière cet efflanqué ? Devait-il s'enfuir ?

- Puisque c'est comme ça… entendit-il.

Le chat n'eut pas le temps d'esquiver, une main ferme l'empoigna à la vitesse de l'éclair.

- On n'échappe pas à l'Ankou, dit l'homme aux grands cheveux blancs..

Ronron fut projeté dans la brouette.

- C'est à mourir de rire, fit simplement l'Ankou en reprenant sa marche.

La chouette était par terre, tombée par la force du vent.

- J'ai froid ! J'ai faim !

Pépé venait d'allumer la lampe du grenier. 

- Oh là là ! s'exclama le vieil homme.

Il y avait des bris de verre un peu partout.

- Pépé ! À manger ! hulula la chouette.

Tout de suite Pépé comprit que la lucarne avait volé en éclats, mais le plus urgent était de s'occuper de la chouette, sans ça, il n'aurait pas la paix.

- C'est la lune, Pépé ? demanda-t-elle.
- Mais non, c'est l'ampoule du plafond.

La chouette était complètement désorientée.

- Qu'est-ce que tu fais là ? T'as essayé de t'envoler ?
- Je chasse les mulots.

Pépé savait bien qu'il ne fallait pas la contrarier.

- Tu en as trouvé ? demanda-t-il gentiment.
- Pas beaucoup. J'ai encore faim, dit la chouette.

Depuis qu'elle était empaillée, elle ne vivait plus que dans son monde de rêves. Pépé la souleva délicatement. Ses plumes étaient soyeuses. Il la reposa sur son perchoir.

- De là, tu verras mieux, dit-il.

Elle avait de grands yeux qui avaient l'air triste.

- Attends, dit Pépé.

Il regarda tout autour de lui. L'écharpe était tombée sur le dessus de la grande malle.

- Pour que tu n'aies plus froid, lui dit-il.

Pépé saisit la grande étoffe et lui banda les yeux. La chouette hulula tout doucement. Elle était repartie dans sa chasse onirique.

- Suis-je mort ? demanda Ronron..

La brouette avançait cahin-caha. Ronron avait osé ouvrir un oeil.

- Chut ! fit une petite voix claire et cristalline.

Une belle lueur jaune et orange dansait devant ses yeux.

- Suis-je au paradis des chats ?
- Ne sois pas sot. Tu es dans la brouette..

Ronron aurait voulu croire à autre chose. Il était affalé sur un tas de cailloux humides.

- L'Ankou n'a qu'une parole, chuchota la jolie voix.

Le chat était ébloui par la lumière tout près de lui.

- Qui êtes-vous ?
- Je suis la lumière, la lanterne. La lanterne de l'Ankou.

Les pupilles du chat se rétrécirent. La belle lumière flottait dans une petite cage dorée.

- N'aie crainte, dit la lanterne.

Elle était posée sur le devant de la brouette.

- Ne te retourne pas, fit-elle.

Elle craignait que le chat ne prenne peur, peur de ces grandes mains décharnées qui poussaient les brancards.

- Il… Il est toujours là ? frémit Ronron qui eût bien aimé que la
brouette avançât toute seule.

- L'Ankou tient ses promesses, dit la lanterne. Fais ce qu'il te dit et tu auras la vie sauve.

Ronron se rappela la pie. Sa vie valait bien la sienne.

- Et mon galet ? dit-il tout doucement.
- Il est froid comme les autres, fit gravement la lampe.

Ronron essaya de sentir s'il n'était pas sous lui. Un contact plus rond et plus chaud ? Hélas.

- Tu… Tu veux dire qu'il…
- Oui, fit la lampe.

Ronron était soudainement triste. La vie d'un caillou qui avait connu les dinosaures, s'achevant dans une brouette…

- Il y a pire malheur remarqua la lanterne.
- Il aurait tant aimé revoir la mer, se désola le chat.

Ronron avait relevé la tête. La lanterne éclairait le chemin et une myriade de gouttes de pluie.

- Je sais à quoi tu penses, dit-elle. Mais on n'échappe pas à son destin.
- Et si je m'enfuis ? demanda Ronron, plus curieux que froussard.
- Je saurais guider les pas de mon maître jusqu'à toi.
- Et si tu t'éteins ?
- Aucun risque, mais ceux qui me voient s'éteignent, s'amusa-t-elle.

Ils discutèrent ainsi pendant un long moment. Qui devait vivre, qui devait mourir ? La mort était-elle éternelle ? Fallait-il être heureux de faire de la place aux autres ? Ne valait-il pas mieux être la victime plutôt que son bourreau ?… Ronron oublia un peu qu'il était dans la brouette. La lanterne était heureuse d'avoir un passager comme lui, en général ses invités étaient beaucoup moins bavards.

- Dong ! Dong !

Il y eut d'abord comme un léger tintinnabulement, comme des petites clochettes qui sonnent clairement. C'était assez joli. Les schisteuses aimaient bien. Très rapidement, d'autres ressorts se mirent en branle et zonzonèrent bruyamment, c'était moins charmant. Les schisteuses s'inquiétèrent. Les aiguilles de l'horloge froufroutèrent, les schisteuses s'agacèrent. Et en une demi seconde, tout éclata dans un tintamarre du tonnerre. Les schisteuses s'affolèrent.

- Aux abris !

Mais elles étaient déjà à  l'abri.

- Bouchez-vous les oreilles !

Mais elles n'avaient pas d'oreilles. Heureusement Jakou et Jeannette surent se servir de leurs index.

- Maman !
- Monte dans ta chambre ! lui intima sa mère.

Elle était obligée de crier.

- Pépé !

Pépé avait bien entendu. Ça résonnait dans tout le manoir.

- C'est quoi ? demanda Fanch en ouvrant la porte du grenier.
- C'est l'horloge, dit Pépé calmement.
- Elle se prend pour Big Ben ?
- Je ne sais pas, rigola Pépé.

La pluie s'engouffrait par la lucarne cassée.

- C'est la tempête ? demanda Fanch.
- On dirait.

Fanch avait vraiment l'air fatigué. Il avait sans doute besoin de se détendre.

- Tiens-moi ça ! lui dit Pépé.

Il lui tendit un vieux balai.

- Qu'est-ce que je fais ?
- Balaye-moi le verre cassé. Tu veux bien  ?
- Où vas-tu ?
- Je vais voir ce que veut l'horloge.
- Ce que veut l'horloge ?

Pépé considéra Fanch.

- Je vais l'arrêter, rectifia-t-il.

L'Ankou n'avait plus rien dit. Chacun était perdu dans ses pensées. La lanterne les fit sursauter.

- Rivière ! annonça-t-elle.

L'Ankou pressa l'allure.

- Miaou ! fit Ronron aux aguets.

Plus ils s'approchaient, plus ils entendaient une espèce de roulement de tambour.

- Miaou ? refit Ronron.
- Laisse l'Ankou faire, dit la lanterne comprenant l'inquiétude du chat.

Ils longèrent la rivière. Le roulement s'amplifiait de pas en pas.

- La voilà ! lança la lanterne qui voyait toujours tout avant tout le mende.

Le grondement provenait de la roue du moulin.

- On y est ! dit la lanterne au petit chat.
- Je ne vois rien dit Ronron dont le coeur battait de plus en plus fort.
- Il est derrière la roue ! cria la lanterne pour couvrir le bruit de l'eau qui tombe.

Ronron avait les pattes tendues à l'oblique, les oreilles baissées, prêt à bondir sur sa proie. L'Ankou s'amusa.

- On dirait que tu vas sauter sur une autruche !

Ils tournèrent à l'aplomb de la vieille roue. La bonne humeur de l'Ankou s'effaça net.

- Nom de nom ! jura-t-il.

Fanch n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche, Pépé était déjà parti.

- Et la lucarne ? s'exclama-t-il.
- Je reviens avec une planche ! cria Pépé en descendant les escaliers. Et des clous !

Fanch haussa les épaules. Il aurait bien voulu aller se coucher.

- Alors tu les pousses ou tu les ramènes ?

Pas de réponse.

- Eh oh ! Les bouts de verre… Tu les pousses ou tu les ramènes ?

Fanch n'entendait que le bruit de la pluie qui tombait sur le toit. Un doux bruit qui lui donnait envie de baisser les paupières.

- Eh, oh ! T'es un fixe ou t'es un bougeant ?

Fanch n'entendait pas les protestations de son balai.

- T'es sourd ?

Fanch commença mollement à frotter en poussant le balai devant lui.

- Ah quand  même !
- Pff ! soupira Fanch. Il y en a partout.
- T'as jamais appris à godiller ? s'énerva le balai.

Fanch balayait tout droit.

- Stop ! Et là….? Sous le carton ! T'as pas vu ? Regarde-moi toute cette saleté !

Le balai était un maniaque. Dès qu'il reniflait le moindre mouton de poussières, il vibrait de la brosse.

- Eh ? fit Fanch.

Le manche lui glissa des mains.

- là, en dessous ! Allez… Penche-toi !

Fanch était forcé de se baisser pour le ramasser.

- C'est sale là dessous, pensa-t-il tout haut.

Il fut pris d'une subite envie de faire du propre. Il délogea ardemment le nid à poussières. Le balai s'amusait.

- Allez tourne par là. Non… À gauche ! Allez, astique ! Plus vite que ça !

Et Fanch balaya de fond en comble. Il était mû comme un pantin accroché aux fils d'un balai de cirque.

- Allez frotte ! Frotte encore !

Le balai le faisait danser et virevolter dans un manège endiablé. Pas un brin de poussière n'échappa aux coups frénétiques.

- T'es un bon balai, dit enfin Fanch en titubant. Faudra que j'en parle à Jeannette.

Il éclata de rire à s'entendre parler tout seul.

- Voilà que je deviens comme Pépé, dit-il.

Le balai aimait le travail bien fait. Un gros tas de saletés avait si vite fait de se répandre. Il secoua son Fanch.

- Tu vas la mettre où, ta balayure ?
- Mince, la pelle ? se rendit-il compte.
- Là ! Près de la porte, sous l'interrupteur !

Et Fanch s'exécuta,comme s'il avait entendu.

L'horloge avait fait beaucoup trop de zèle. Ses ressorts se distendirent beaucoup trop vite.

- Pépé… dit-elle faiblement.

Pépé était devant elle. Il observait son cadran. Les aiguilles ralentissaient sérieusement.

- Y a pas le feu, lui dit-il.
- Pépé… murmura l'horloge.
- C'est juste la lucarne. Ça valait pas le coup de te mettre dans un état pareil.
- Pé…

Plus de ressort. Les aiguilles churent sur le six. L'horloge était comme un légume, dans un état semi comateux.

- C'est malin, dit Pépé.

D'ordinaire, il aurait pris la clef pour remettre le mécanisme en route, pour lui redonner vie. Mais là, il était franchement pressé et ne voulait pas qu'elle refasse des siennes.

- T'attendras, dit-il.

Jakou était sous le grand édredon.

- Maman !

Jakou n'arrivait pas à s'endormir.

- Maman, je peux aller embrasser Pépé ?
- Fais vite ! il est en bas dans la grande salle.
- Maman, l'horloge s'est arrêtée.
- Tant mieux, dit-elle. Juste un baiser et tu viens te coucher.
- D'accord, m'man !

L'Ankou avait enlevé son grand chapeau. Il brassait l'air par de grands gestes. Il fulminait.

- Ça ne sert à rien de fuir l'Ankou ! lança-t-il dans la nuit.
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda Ronron effrayé.
- Je ne sais pas, dit la lanterne. C'est bizarre, le bateau aurait dû être là.

Le ponton l'entendait faire les cent pas. Il lui faisait craquer les lattes.

- Qu'est-ce ? demanda-t-il à Barquette.
- Chut ! Fais le mort, prévint la petite barque. C'est l'Ankou.

Le ponton grinça. L'Ankou ! L'Ankou marchait sur lui !

- J'ai pas l'intention de mourir, dit-il assez doucement pour que seule Barquette puisse l'entendre.
- C'est pas toi qu'il veut, c'est le bateau.
- Titic ?
- Oui, ça se voit. Il est en colère.
- Pourquoi Titic ? Mais où est-il ?

Le ponton allait beaucoup mieux. Sitôt la cheville arrachée, la douleur avait disparue. Le mal était parti avec Titic.

- T'as pas pu le retenir, chuchota Barquette.
- Comment ça , j'ai pas pu le retenir ?

Le ponton reprenait à peine ses esprits.

- Tâte tes clous, tu sentiras.

En effet, il y avait un gros trou à la place de l'anneau de cordage..

- Pépé ! Un bisou !

Pépé allait ouvrir la porte du dehors.

- T'as pas froid comme ça ?

Jakou marchait pieds nus sur les schisteuses.

- Pépé, j'ai quelque chose à te dire.
- Je tӎcoute, mon petit.
- Pépé, y a une pie dans le bateau.

L'horloge entendait tout. Simplement, elle ne pouvait plus parler faute d'énergie.

- Dis-lui d'aller chercher la pie. Dis-lui d'aller chercher la pie, marmonnait-elle intérieurement.

Pépé se pencha sur son petit garçon.

- Une pie ? dit-il. Une pie dans le bateau ?
- Elle est presque morte, répondit Jakou.

Pépé retira sa main de la poignée.

- Raconte-moi ça, dit-il.

Le ponton se désolait.

- Déshonoré ! Je suis déshonoré.
- Pépé va arranger ça, essaya de le calmer Barquette.
- Ah tu crois ça ?
- Mais oui. Tu auras un bel anneau brillant et tout neuf.
- Je ne mérite pas ça. Honte à moi !

Le ponton était inconsolable.

- L'Ankou, emmène moi ! Je ne suis plus digne de vivre ici.

Barquette réagit.

- Mais t'es pas bien ? Et moi ? Où vais-je aller ?
- J'ai tué un bateau, je suis un assassin.
- Mais non. Pépé ira le rechercher.
- C'est ça ! Dans la tempête, en pleine nuit, renifla le vieux ponton.

Il n'avait pas forcément tort, Titic courait un grand danger.

- Hum, fit Pépé.

Jakou lui avait tout expliqué.

- J'ai bien une cage dans le grenier, mais…
- Mais quoi ? Pépé.
- On n'a pas beaucoup de chance de sauver la pie.

Jakou semblait déçu. Pépé se pencha.

- Tu vas aller dormir, dit-il en lui caressant les cheveux.

L'horloge avait tout entendu. Il fallait qu'elle intervienne. Pépé ne pouvait pas rester là à ne rien faire.

- Cloc ! fit-elle.

Pépé redressa la tête. L'horloge fit un bruit de casserole qui tombe par terre. Elle venait d'épuiser son ultime ressort.

- Bon, dit Pépé, bon d'accord, j'y vais. Je vais la chercher.

Jakou sauta dans ses bras.

- C'est vrai Pépé ? C'est vrai ? Tu vas la sauver ?
- J'ai pas dit ça, mon petit Jakou, j'ai pas dit ça. Mais s'il y a un petit espoir…

L'Ankou s'était  penché à l'avant du ponton. Il avait vu l'entaille fraîche dans le bois.

- Satané vent, dit-il.

Le bateau devait être loin, sans doute avait-il déjà atteint la mer.

- Bon ben… Je peux y aller, dit le chat.

L'Ankou le regarda.

- Ben oui, fit Ronron. On a plus besoin de moi.

Ronron était prêt à bondir hors de la brouette.

- Tu reste là ! dit l'Ankou en abattant sa faux à quelques centimètres du nez du chat. Je n'ai pas dit mon dernier mot.

Pépé avait enfilé de grandes bottes et un ciré jaune. Il avait pris la grande lampe tempête dans la grange.

- Ah que j'aime ce vent ! Ah que j'aime cette pluie battante ! dansa-t-elle au bout de son bras.

Elle était gaie et pleine d'ivresse.

- Eclaire mon chemin, au lieu de secouer, lui lança Pépé.

Il avançait vite. Il ne voulait pas traîner dans cette nuit hostile. La lampe cessa de balancer. Elle avait aperçu une lueur non loin du ponton. Etait-ce une illusion ?

- N'irrite pas l'Ankou ! dit la lanterne. Tu vas te faire découper en morceaux !

Ronron tremblait des pattes, mais l'Ankou ne semblait plus se soucier du chat. Son regard fixait quelque chose dans la nuit.

- Manquait plus que ça, dit-il.

Il ôta son chapeau. Ses longs cheveux blancs dansaient comme des flammes blanches. 

- Maman ! Tu crois que Pépé va sauver la pie ?
- Je ne sais pas, dit-elle en bordant son lit. Tu dois dormir maintenant.
- C'est le vent ! C'est le vent qui énerve tout le monde, dit Fanch en pénétrant dans la chambre.

Il avait les cheveux plein de poussières et quelques morceaux de verre accrochés à son pull.

- Pépé n'est pas là ?
- Non, il est parti chercher l'oiseau dans le bateau, répondit Jeannette.
- Sous cette pluie ? Mais il est fou !
- Fanch ! On ne dit pas ça devant un enfant, s'énerva Jeannette.

Ils eurent quelques explications, mais Fanch n'en démordit pas.

- Cet enfant est assez grand pour comprendre !
- Mais qu'est ce que ça peut faire ? demanda Jeannette.
- Un animal, c'est un animal. Pas besoin de s'apitoyer.

Fanch voulait paraître dur. Selon lui, il y avait déjà assez d'humains sur Terre, pour qu'en plus on ait à s'occuper du sort des animaux.

- File ! dit-il à Ronron.

Le chat était pétrifié. Sûrement qu'il allait lui couper la tête.

- Empêche-le de venir !

L'Ankou avait caché sa lanterne sous son grand feutre. Il semblait avoir peur.

- Débrouille-toi. Empêche-le de passer !

Ronron détala.

- Tu penses pas qu'il faut aller l'aider ?
- Pépé ?
- Oui, dit Jeannette. J'ai peur qu'il lui arrive quelque chose.
- Je ris ! Et qu'est-ce que tu veux qu'il lui arrive, à part se faire tremper ?
- Je ne sais pas. Il fait nuit, il pleut averse, il est vieux, il peut glisser.
- Il peut rencontrer l'Ankou, pendant que tu y es, plaisanta méchamment Fanch.
- Fanch ! Dis pas ça. Tu me fais peur !
- Ah, parce que tu crois à ces sornettes ? dit-il en défaisant les boutons de sa chemise.
- Tu sais bien que je n'aime pas ça, fit Jeannette.

Pépé s'approchait du ponton, la tête baissée pour ne pas se prendre la pluie en pleine figure.

- Miaou ?

Pépé avait cru entendre un chat.

- Miaou ?

Le doute n'était plus permis, il entendait bien un chat.

- Miaou ?

Pépé balaya le chemin de sa lampe tempête.

Miaou ?

Un pauvre chat se tenait en plein milieu, le poil ruisselant.

Miaou ?

Pépé se pencha.

- Ronron ? fit-il étonné.

Le chat vint se frotter à son pantalon.

- Ronron ? Mais qu'est-ce que tu fais là ?

Ronron ronronnait. Etait-ce de joie ou de détresse ?

- Ronron ? Dans quel état es-tu ?

Pépé posa sa lampe par terre. Il voulu prendre le chat dans ses bras, mais Ronron esquiva.

- Ronron, t'as perdu ta langue ?

Ronron ne savait plus dire que miaou. Il avait eu tellement la frousse qu'il était incapable de prononcer autre chose.

- Ronron, n'aie pas peur. Viens là.

Mais Ronron tournait autour de Pépé. Il gagnait du temps.

- T'étais dans le bateau ? C'est ça ?

Ronron continuait son manège.

- Je comprends, dit Pépé. T'as dû avoir trop peur là dedans.

Le vieil homme essaya d'attraper le chat une seconde fois, mais Ronron fut plus rapide.

- Bon, dit Pépé. Suis-moi et tu auras un bon bol de lait.

Ronron avait oublié depuis longtemps qu'il avait faim. L'odeur promise du bon lait le ramena aux douceurs de la vie.

- Allez viens ! dit Pépé.

Mais le vieil homme n'allait pas dans la bonne direction. Il n'allait pas vers le manoir. Il n'allait pas vers la vie, il allait vers la mort. Il avançait tout droit vers le ponton.

- Non ! fit Ronron en griffant son pantalon.

Jakou s'endormait. Ça sentait bon la cire. Il était bien au chaud sous l'édredon. En bas les schisteuses chantaient une berceuse. Fanch et Jeannette faisaient craquer le parquet, ils attendaient tous les deux le retour de Pépé.

- Pas par là ! miaula Ronron. Pas par là !

Mais Pépé était sourd à ses appels. Au contraire, il avançait de plus belle. Il était à la sortie du chemin.

- N'y va pas ! miaula une dernière fois Ronron.

Mais Pépé s'avançait déjà sur le ponton.

- Ça par exemple ! s'exclama-t-il.

Barquette et l'Ankou avaient disparu. 

 à suivre…

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25- Rafales.

Enregistré dans : La rémige bleue — 30 avril, 2009 @ 6:59

À bord de Titine, Jakou et ses parents sont en route vers le manoir. Il traînent derrière eux Titic, leur nouveau bateau. Ronron, leur chat, supposé “tueur de poules”, interdit de vacances, a décidé de les rejoindre en empruntant un curieux chemin. Bleuette la rémige bleue, venue de nulle part, fait la connaissance de Jonathan le goéland, au dessus de l'océan. Bleuette se lie d'amitié avec Stradi, vieux bout de violon rescapé d'un naufrage. Une grosse tempête se prépare, venue des mers du sud, elle se rapproche des terres. Un jeune couple de pies, Pica et Picou sont douloureusement séparés lors d'un accident contre Titine. Picou, assommé mais toujours vivant, est recueilli par Jakou qui le dépose dans la cale de Titic. Pépé ramène des bûches au manoir, à l'aide de Biclou son vieux vélo de toujours. Pendant que Ronron rencontre un étrange dolmen, Titine est victime d'une crevaison. Le papa de Jakou songe à faire empailler Picou qui pourtant vit encore. Grâce au vent, Pica désemparée est recueillie par une mouette rieuse. Au manoir, le vent qui se fait de plus en plus fort anime tous les esprits. La chouette empaillée du grenier, les fameuses schisteuses, le coq et ses poules, les pigeons et leur colombe commencent à s'énerver. Jakou et ses parents finissent par arriver au manoir, mais Fanch oublie Picou dans le bateau. Après un joli rêve, Bleuette et Stradi se réveillent au beau milieu de la tempête. L'Ankou demande à Ronron d'achever Picou. Kronos le temps qui passe vient à l'aide du ponton qui se sent mal.

 Les vagues firent la ola.

- Viva le grand ! Viva l'ouragan !

Il approchait, la houle était en liesse.

- Ecartez-vous ! Dégagez le passage !

Des cohortes de bourrasques écartelèrent les vagues trop téméraires.

- Je le vois ! lança une vague montée la première sur les autres.

Il y eut un mouvement de houle. Elles voulaient toutes le toucher, le sentir, l'approcher.

- Viva le grand ! Viva l'ouragan !

Et ce fut le massacre. La garde rapprochée entra en action. Des centaines de rafales déchiquetèrent les malheureuses prêtes à mourir pour leur idole.

- Je l'ai vu ! cria une petite vague complètement hystérique.
- À mon tour ! À mon tour ! s'énerva son amie qui lui faisait la courte échelle.

Elle eut juste le temps de l'apercevoir au travers un rideau de trombes d'eau, entre deux éclairs. L'ouragan avait tout laminé sur son passage.

- Coure vite ! Il faut qu'on le rattrape, cria la petite vague.
- Laisse tomber. Il va trop vite, lui répondit son amie.
- Mais non, il va revenir !
- Tu penses ?
- On dit qu'il va faire un discours ! assura la petite vague.

La rumeur s'était propagée dans la houle, l'ouragan allait parler.

- On dit qu'il cherche l'élue de son coeur.

Les vaques voisines s'étaient regroupées pour l'écouter.

- On dit qu'il offrira une grande traînée d'écume, fit-elle en lançant des gerbes.

Toutes les vagues rêvaient déjà.

- Un tsunami, annonça-t-elle.

Le mot était lâché, la folie des grandeurs, le fantasme de toute vague. Laquelle serait l'élue ? Laquelle serait promise en vague ultime ?

- Le revoilà !

Une grande tornade siphonna le ciel, un maelstrom d'éclairs et de tonnerre.

- C'est magnifique ! s'extasia la petite vague.

Elle resta figée d'émotion pendant que ses compagnes se précipitaient dans le tourbillon maléfique.

- N'y allez pas ! s'effraya-t-elle.

C'était trop tard. Elles disparurent toutes, aspirées dans les profondeurs de l'océan.

Loin des vagues, la rieuse déménageait son monde.

- Allez Foufou ! Bouge-toi le popotin, tu vas pas rester là.

Des paquets de mer ravageaient la falaise.

- Encore un peu, dit le vieux fou de bassan. C'est trop beau.

De grandes gerbes d'eau éclataient sur les rochers.

- Viens ! s'énerva la rieuse. C'est trop dangereux.

Elle le traîna jusqu'à l'entrée de la grotte.

- Dépêche-toi !

En fait de grotte, c'était une petite anfractuosité de la falaise, à peine de quoi loger une mouette, une pie et un vieux fou.

- Je rentre là-dedans ? dit-il en passant la tête.

La rieuse lui donna un bon coup de bec au derrière, le popotin passa.

- Viens-là, lui dit Pica en lui faisant un peu de place.

Elle était bien au sec. Elle protégeait sous son aile Feuillette et le joli coquillage que lui avait donné Foufou.

- Vous êtes bien ? demanda la rieuse qui s'ébrouait.

Ils étaient tous les trois à l'abri.

- Quelle aventure ! dit Feuillette. C'est la grosse tempête ?

La pluie faisait un joli rideau translucide à l'entrée de la petite grotte illuminée par les éclairs.

- Où est Jonathan ?
- Il est parti avec le vent, dit la rieuse.
- Mais il est fou ! fit Foufou.

Où était-il ? Avait-il trouvé un endroit protégé des bourrasques ?

- Il est peut-être parti à l'intérieur des terres, dit la rieuse pour se rassurer.
- Et mon Picou ? Où est mon Picou ? se lamenta Pica.

Il y eut un moment de flottement. La rieuse cherchait ses mots pour essayer de la consoler, sans lui donner de vains espoirs.

- Il n'est peut-être pas mort, dit Feuillette.

Ils se tournèrent tous vers elle.

- Comment ça ?
- Je m'en souvient maintenant, dit Feuillette.
- Quoi ? Quoi ? s'emballa Pica.
- Je n'ai pas vu Picou toucher la machine qui allait vite.
- Et alors ? demanda la rieuse.

Feuillette expliqua qu'elle avait reçu le choc la première, pas Picou. Selon elle, sa branche était assez grande pour que Picou fut projeté au lieu d'être heurté.

- Picou ! Picou ! implora vivement Pica.
- Tu es certaine de ce que tu dis ?
- Oui, dit Feuillette.
- Picou ! Picou !

Pica s'était redressé.

- Du calme ! fit la rieuse. Où qu'il soit, nous irons à sa recherche demain, au grand jour. Tu as besoin de repos, ordonna-t-elle.

La jolie pie se mit à prier dans son coin, à prier que son Picou ne soit pas mort. Une demi seconde d'incertitude, une terrible demi seconde dans laquelle tout s'était joué. Heurté ou projeté ? Les deux mots hantaient son esprit.

Le vent avait eu la bonne idée de confier Pica à la rieuse. Dans son nid pas fini, secoué par de fortes rafales, elle n'aurait pas tenu bien longtemps. D'ailleurs l'ouragan avait déjà lancé des bourrasques éclaireuses à l'intérieur des terres.

- Vous par ici. Vous par là !

Des rafales parachutées par une bourrasque se faufilaient discrètement à travers les arbres, retenant leur souffle. Rapides et nerveuses, elles attendaient l'ordre de tout casser.

- Grand chêne ! J'ai peur. Il y a du monde qui nous épie.

Il faisait nuit. On n'y voyait rien du tout. Le petit hêtre n'arrêtait pas de gesticuler dans tous les sens.

- Dors ! dit le vieux chêne qui n'aimait pas qu'on le dérange pendant son sommeil.
- Je te dis qu'il y a quelque chose qui s'approche, frissonna le petit arbre.
- Et moi je te dis que c'est pas une heure pour réveiller les gens.

C'était souvent comme ça. Le petit hêtre faisait de mauvais rêves et se réveillait en pleine nuit. Il avait peur du noir.

- Plie-toi contre moi, lui dit le grand chêne.

Ils finissaient toujours de la même manière, tronc contre tronc dans un sommeil plus paisible, jusqu'au petit matin.

- Je te jure que ce n'est pas un rêve, riposta le petit hêtre qui n'arrêtait pas de cogner. Le ciel s'embrasa avant que le grand chêne n'eut le temps de comprendre.

- Chargez !

Les rafales se ruèrent sur le pauvre arbre. Elles le frappèrent de mille coups de bélier, le molestèrent de claques venteuses et lui arrachèrent toutes les feuilles.

- Petit hêtre, protège-toi ! hurla-t-il.

Le petit arbre flexible fut plaqué presque jusqu'au sol. Il se tordait de douleur.

- Tuez-le !

L'ordre fut glacial. Il lui fallait un grand trophée. Les rafales firent craquer mille bois en même temps.

- Petit hêtre, agonisa le vieil arbre.

Tels furent ses derniers mots. Le grand chêne vacilla puis s'écrasa lourdement sur l'humus.

L'ouragan attendait.

- Vive les montagnes russes ! À bas le saute mouton !

Les vagues chantaient et dansaient dans une mer au paroxysme.

- Gloire à vous ! Gloire aux vagues éternelles !

L'ouragan haranguait la houle.

- De l'aide !…

L'appel était infime, perdu dans les vagues en furie.

- De l'aide !

Bleuette et Stradi étaient cernés par des montagnes d'eau.

- De l'aide ! suffoqua la rémige bleue.

Elle s'accrochait au moindre espoir.

- Par ici ! entendit-elle.

Il n'y avait  nulle chaloupe. Etait-ce un délire ?

- Par ici !
- Où ça ? fit Stradi dans un effort dérisoire.
- Tenez bon !

Une myriade de vaguelettes les encerclait.

- Qui êtes-vous ? s'étonna Bleuette.
- Plus tard ! répondirent les sauveuses inespérées.

Le petites vagues  leur frayèrent un chemin au travers d'énormes creux de vague.

- Où va-t-on ? demanda Stradi.
- On essaye de vous trouver un endroit plus calme !
- Pourquoi faites-vous ça ?
- On essaye de sauver tout ce qu'on peut !

Bleuette et Stradi se laissèrent porter dans d'immenses corridors d'eau sombre. Un petit vent les poussait vers une zone d'accalmie.

- Comment vont ces danseurs ?

Bleuette reconnu cette voix qui soufflait au raz des flots.

- Vent ? dit-elle.
- J'ai eu bien du mal à vous retrouver, dit-il.
- Vent ? répéta Bleuette qui n'en revenait toujours pas.
- Heureusement que les vaguelettes étaient là, dit-il.
- Qui sont-elles ? demanda Stradi.
- Des résistantes, répondit le vent.

Bleuette et Stradi les regardaient. Elles ne disaient plus rien. Sans doute l'émotion était-elle trop forte.

- Je n'espérais plus vous revoir vivants, avoua le vent.

Ce furent des embrassades.

- Ne restons pas là, dit-il au bout d'un bref instant.
- Où va-t-on ? répéta Stradi.
- Le plus loin possible d'ici !

Le vent leur expliqua la situation. Elle n'était pas brillante du tout.

- Ces vagues sont pleines de bravoure, dit-il.
- Pourquoi font-elles ça ? demanda Bleuette.

À force de détails, le vent leur fit comprendre le despotisme de l'ouragan.

- Il détruira toutes les côtes et toutes les terres si l'on ne fait rien, dit-il.

Ces vaguelettes en avait pris conscience.

- Pourquoi sont-elles si petites ? demanda Bleuette.
- La discrétion est notre seule force, soupira le vent.

Le mortel danger semblait inextricable. Bleuette et Stradi étaient sans doute perdus, comme cette poignée de vagues, comme le vent, comme tout le monde.

- Et Jonathan ? réalisa tout à coup Bleuette.
- Il ne pouvait pas nous rejoindre, dit le vent.
- Où est-il ? s'inquiéta-t-elle.
- Il plane tout là haut, très haut dans le ciel, au dessus des nuages, au dessus de toute tempête.

“Quel oiseau extraordinaire”, songea  Bleuette.

La terre avait sa première grande victime.

- Repliez-vous ! On rentre !

La bourrasque s'éloignait. Elle laissait derrière elle un triste spectacle de désolation. Elle était satisfaite.

“Je vais être promue tornade”, se disait-elle.

Elle avait perdu un bon nombre de rafales d'élite dans la bagarre, mais le jeu en valait tellement la chandelle.

“Cyclone ! Un jour je serais un cyclone”, songea-t-elle avec délice.

Y avait-il eu seulement bagarre ? Tout s'était si vite passé. Sans résistance l'ennemi était tombé.

“Messire, j'ai abattu un chêne.” Elle se voyait annoncer l'exploit devant un conseil de guerre. “Le plus grand arbre de la forêt !” Elle dirait cela sur un ton de fausse modestie. “Cette terre est à vous”, dirait-elle triomphante à l'ouragan.

Elle fonçait droit vers l'océan porter la bonne nouvelle.

- Quelle toquée cette grosse bourrasque !
- Tu pen… penses qu'elle ne… ne nous a pas vu ?
- Rien à craindre, elle est trop bête.

Les trois insoumises soufflaient près du manoir, à la recherche d'un mauvais coup.

- J'avais pas envie de m'épuiser pour cette pétasse, souffla de travers la première.
- T'es ja… jalouse car t'es de tra… traviole, t'es qu'une boi… boiteuse, bégaya la deuxième.
- Moins vite ! sifflota la troisième qui manquait de souffle.

Ces trois rafales n'étaient plus très nettes. L'air du grand large avait dû les saouler.

- Co… Comment on va revenir ?
- Pas besoin, dit la boiteuse. On se fondra dans la masse quand l'ouragan sera là.
- Incognito, se réjouit la poussive.

Ces trois fugueuses étaient bancales, cela ne les empêchait pas de souffler très fort. La bégayeuse faillit défoncer la porte du poulailler, la poussive arracha une plume à la colombe qui avait mis un peu trop son bec dehors, et la boiteuse réussit tout de même à briser la lucarne du grenier avant de s'en aller plus loin.

- Qu'est… Qu'est-ce qu'on fait ?

Elles soufflaient près du ponton pour tuer le temps. La boiteuse avait remarqué cette vieille roue à aubes qui s'était arrêtée.

- Souffle là-dessus ! dit-elle à la bégayeuse.
- Pou… Pourquoi moi ?
- Pour voir, s'amusa sa comparse.

La vieille roue se remit à tourner, d'abord normalement, puis de plus en plus vite. Trop vite !

- Continue ! lança la boiteuse.

La vieille roue turbina par saccades. Ses pales projetèrent l'eau de la rivière dans les airs.

- C'est… C'est ma… malin.

Les trois rafales hurlèrent de rire.

- Au secours ! cria la vieille roue.
- À to… toi de sou… souffler sur le bateau, glissa la bégayeuse à la poussive.

Elle ne souffla pas beaucoup, elle manquait d'air, mais assez pour arracher un morceau de bâche.

- À l'aide ! cria Titic.

Barquette se démenait pour essayer de lui porter secours, mais c'était peine perdue. Les trois rafales dansaient à la folie autour du frêle bateau secoué de tous les côtés.

À mon tour ! lança la boiteuse.

Elle voulu souffler sur le ponton pour lui arracher toutes ses lattes, mais elle souffla de travers et rata son coup. Le ponton ne s'aperçu de rien, il avait trop mal aux clous. Titic reçu son vent en pleine étrave, il faillit s'envoler dans les airs.

- Au secours ! cria-t-il.

Le cordage claqua un court instant. Puis tout céda.

à suivre…

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24- Kronos.

Enregistré dans : La rémige bleue — 24 avril, 2009 @ 12:13

À bord de Titine, Jakou et ses parents sont en route vers le manoir. Il traînent derrière eux Titic, leur nouveau bateau. Ronron, leur chat, supposé “tueur de poules”, interdit de vacances, a décidé de les rejoindre en empruntant un curieux chemin. Bleuette la rémige bleue, venue de nulle part, fait la connaissance de Jonathan le goéland, au dessus de l'océan. Bleuette se lie d'amitié avec Stradi, vieux bout de violon rescapé d'un naufrage. Une grosse tempête se prépare, venue des mers du sud, elle se rapproche des terres. Un jeune couple de pies, Pica et Picou sont douloureusement séparés lors d'un accident contre Titine. Picou, assommé mais toujours vivant, est recueilli par Jakou qui le dépose dans la cale de Titic. Pépé ramène des bûches au manoir, à l'aide de Biclou son vieux vélo de toujours. Pendant que Ronron rencontre un étrange dolmen, Titine est victime d'une crevaison. Le papa de Jakou songe à faire empailler Picou qui pourtant vit encore. Grâce au vent, Pica désemparée est recueillie par une mouette rieuse. Au manoir, le vent qui se fait de plus en plus fort anime tous les esprits. La chouette empaillée du grenier, les fameuses schisteuses, le coq et ses poules, les pigeons et leur colombe commencent à s'énerver. Jakou et ses parents finissent par arriver au manoir, mais Fanch oublie Picou dans le bateau. Après un joli rêve, Bleuette et Stradi se réveillent au beau milieu de la tempête. L'Ankou demande à Ronron d'achever Picou.

 - Tire pas trop !

Depuis que Fanch et Pépé étaient partis, le vieux ponton n'arrêtait pas de dire la même chose.

- Tire pas trop !
- J'y peux rien ! répondit Titic pour la nième fois.

La rivière avait encore enflé. Titic était inquiet.

- Qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il à Barquette.
- Rien de spécial, fit-elle en frimant un peu. Comment t'appelles-tu ?
- Je m'appelle Titic. Mais de grâce, qu'est-ce qui se passe ici ?

Ce n'était pas le confort douillet d'un petit port bien abrité.

- Y a beaucoup de courant à cause de la pluie, cria Barquette.

Effectivement, avec cette pluie et le bruit de la rivière en furie, on ne s'entendait plus beaucoup.

- La mer déborde ? s'affola Titic.

Malgré le sale temps, tout le monde fut pris d'un fou rire. Barquette se balança d'avant en arrière, la vieille roue claqua des pales en se tirebouchonnant et les lattes du ponton se dilatèrent à se déboyauter.

- Tu n'es pas dans la mer. Ici, tu es dans une rivière, déclara le vieux ponton après s'être calmé. Maintenant si tu veux bien tirer moins fort…

Titic ne se vexa pas pour autant.

- C'est pour ça que l'eau a un goût si fade, comprit-il.
- Moi j'aime pas l'eau salée, dit Barquette. Elle n'est pas buvable.
- Qu'est-ce que t'en sais ? demanda le petit bateau.
- Pépé m'amène souvent prendre un bain de mer, dit-elle en guise d'explication.
- La mer n'est pas loin ? demanda Titic.
- Elle est tout près, à trois méandres d'ici. Crois-moi, notre cher ponton est le meilleur abri que tu puisses trouver à la ronde.

Barquette était très légère. Elle ne tiraillait pas sur sa corde comme le faisait Titic. Ce qui était vrai pour elle n'était pas forcément vrai pour lui. L'eau de la rivière coulait de plus en plus vite et Titic n'y pouvait rien. Il tirait de plus en plus fort.

- Tire pas trop ! recommença le ponton d'un air bizarre.
- Qu'est ce que t'as mon vieux ? lui demanda la vieille roue. C'est comme ça que tu accueilles ton invité ?

Il ne répondit pas.

- Ponton ? Ça va ?

Toujours pas de réponse.

- Tu boudes ?

Il émit seulement un horrible crissement.

- Ponton ? Qu'est-ce qui se passe ? s'alarma la vieille roue.
- Rhaaa ! Rouille ! fit-il de travers.
- Ponton, réponds-moi !
- 'ire 'a, i-ic !
- Quoi ?
- Tire pas Titic. J'ai 'al… J'ai mal.

On avait du mal à distinguer ce qu'il baragouinait, mais c'était suffisant pour que la vieille roue comprenne.

- Mon dieu ! dit-elle. Une rage de clou !

Prise de panique, elle se mit à tourner à toute vitesse.

- C'est toi qui lui fait mal ! cria Barquette à Titic.
- Moi ?
- Oui. Il a les chevilles qui se déchaussent.

Barquette le savait. Le ponton s'en était déjà plaint au moins une fois. C'était le jour où Pépé avait oublié de retirer la corde. Elle avait bien rigolé. La corde s'était tendue d'un coup sec et Pépé était tombé à l'eau. Pauvre ponton, il avait eu si mal. Ses anneaux de cordage n'étaient plus très jeunes et leurs attaches usées avec l'âge. Elles s'enfonçaient dans le bois telles de grosses racines, mais elles commençaient franchement à se rouiller. Comme chacun sait, la rouille c'est comme les caries, ça provoque des douleurs atroces. Et Titic qui tirait sur sa corde comme un fil attaché à une dent…

- J'y peux rien, fit Titic. C'est pas de ma faute.

Barquette s'énerva en direction de la vieille roue.

- Mais reste pas comme ça à tourner comme une malade. Fais quelque chose !
- Mais qu'est-ce que tu veux que je fasse ? déplora la roue.
- Faut prévenir Pépé ! lança Barquette.

Elle avait raison, mais comment ?

- T'es drôle, fit la vieille roue. Tu crois peut-être que vais rouler jusqu'au manoir et frapper à sa porte ?
- J'en sais rien, mais fais quelque chose !

Il y avait urgence. Les lames du ponton grinçaient de plus belle. Ça faisait mal rien qu'à l'entendre.

- Je vais avertir Kronos, dit la vieille roue décidée.
- Tu vas quoi ?
- Tais-toi ! Laisse-moi me concentrer.

Barquette observa la vieille roue. Elle semblait ralentir.

- Qu'est-ce qu'elle fait ? demanda Titic.
- Chut ! Laisse-la faire, dit Barquette.

La roue avait franchement ralenti. Elle finit par s'arrêter dans un grand bruit d'engrenages qui se bloquent. Seul le vieux ponton avait trop mal pour être éberlué

- Oh non ! trembla Barquette. Ma vieille roue… Pas toi ! Pas maintenant.
- Calme-toi, répondit sa vieille amie. Je ne suis pas morte. Je fais semblant.
- Mais pourquoi ?

La réponse ne tarda pas à rappliquer, ou plutôt le temps qui passe, le temps qui n'aime pas que ses rouages s'arrêtent comme ça.

- Oh là ! dit-il. Que se passe-t-il ici ?

La vieille roue laissa tourner une pale ou deux.

- C'est toi Kronos ? dit-elle malicieusement.
- Bien sûr que c'est moi, dit le temps qui passe. Pourquoi t'arrêtes-tu ?

S'il y avait une chose qu'il détestait le plus, c'était bien celle-là : une roue qui s'arrête de tourner. Pour le temps qui passe, la roue tourne toujours.

- Ecoute-moi ! dit-elle sans préambule.
- Je veux bien si tu veux bien tourner, répondit Kronos.

Il n'était pas dupe. Si la roue s'arrêtait de tourner définitivement, ça serait une toute autre histoire.

- J'ai besoin de toi, dit la roue dont les pales reprenaient leur allure.
- Je t'écoute, dit le temps qui passe souvent trop vite.
- Va prévenir l'horloge que le ponton va mal.
- Le ponton ? Mais qu'est-ce…
- Va vite ! Le temps presse.
- Ha, ha ! s'amusa Kronos. Le temps c'est moi. Suis-je pressé ?
- Je ne rigole pas, dit la vieille roue. Le ponton est au plus mal.
- Mais qu'est-ce que l'horloge ?…
- T'occupe pas. Elle saura que faire.
- Ah bon ? fit Kronos.
- Dépêche-toi !

Pendant ce temps là, les choses au manoir ne tournaient pas très rond non plus.

- Au secours Pépé ! Au secours !

Décidemment, la vie de manoir n'était pas un long fleuve tranquille.

- Jakou, bouge pas ! avait dit Jeannette.
- Ça vient du grenier, avait dit Pépé.

C'était un peu la pagaille. Le vent s'était mis à hurler, mais ça ne venait pas de la cheminée.

- Pépé… J'ai quelque chose à te dire.
- Tout à l'heure Jakou. Tout à l'heure.

Pépé avait passé machinalement la main dans les cheveux de son petit garçon.

- Ça vient du grenier, répéta-t-il. La chouette a un problème.
- La chouette ? dit Jeannette.
- Restez là. Je m'en occupe, dit Pépé en défaisant ses sabots.

Avant que Jeannette n'ai pu dire quoi que ce soit, il était déjà parti grimper le grand escalier en colimaçon du donjon.

- Au secours Pépé ! Au secours !
- Tu entends ? dit Jakou.
- Il y a du bruit partout, dit sa maman.
- J'ai cru entendre appeler au secours, dit Jakou.

La grande porte s'ouvrit. C'était Fanch. Dehors il pleuvait terriblement.

- J'ai entendu du verre cassé, dit-il. Personne de blessé ?
- Non, dit Jeannette. Ça vient de là haut, je crois.

Fanch se passa la main sur le front pour essuyer les gouttes de pluie qui dégoulinaient.

- Sale temps, fit-il. Ça ne s'améliore pas.
- Papa ! J'ai cru entendre au secours.
- Ah non ! Tu ne vas t'y mettre comme Pépé, toi aussi.
- Il a dit que la chouette avait un problème, sourit Jeannette.
- L'empaillée ?
- Sans doute.
- Laisse-moi rire, dit Fanch. Il serait capable d'appeler un vétérinaire pour une peluche malade.
- Papa… Je peux aller au grenier avec Pépé ?
- Non Jakou ! Tu restes ici.
- Mais p'pa…

Fanch et Jeannette eurent un regard de connivence. Ils n'étaient pas loin de penser que Pépé n'avait plus toute sa tête. Légèrement gâteux au minimum.

- Jakou, tu vas te mettre en pyjama, dit sa maman. Il est tard.

Jakou ne discuta pas. Le voyage avait été long et fatiguant. Les bonnes crêpes dans son ventre commençaient à faire leur effet. Il bailla à se décrocher la mâchoire.

- Je vais dormir dans la petite chambre ?
- Oui, dit sa maman. Si tu es sage.

Jakou aimait bien dormir dans la petite chambre avec son parquet en bois ciré qui craquait à chaque pas, et la grande fenêtre aux beaux rideaux brodés.

- Bon et bien… Moi je vais voir ce qui se passe, dit Fanch.
- Monte les valises pendant que tu y es, dit Jeannette.

L'horloge se mit à sonner n'importe quoi.

- Fais la taire ! lança Fanch en montant les escaliers.
- Tiens ? Tu parles comme Pépé maintenant, s'amusa Jeannette.

L'horloge était stressée. Avec cette pluie qui martelait sur les carreaux, le vent qui s'engouffrait partout, les éclairs qui éclairaient la nuit par intermittence, le chahut des schisteuses et le bazar des nouveaux arrivants, elle ne savait plus dans quel sens tourner ses aiguilles.

- Qu'elle heure est-il ? gémit-elle. Quelqu'un a-t-il l'heure exacte ?

Il y eut un étrange moment de silence avant que quelqu'un ne réponde.

- Oui, moi !
- Qui est là ?
- C'est moi Kronos.
- Ah Kronos, t'es là ? Ça tombe bien. Je ne sais plus très bien où j'en suis, dit-elle.

Kronos n'avait pas mis longtemps à venir du ponton. En fait, il avait mis le temps qu'il lui plaisait, puisque c'était lui-même le temps qui passe.

- Faisons le point, dit-il.

De temps en temps, Kronos aimait bien prendre son temps, et quand il disait cela, il s'arrêtait tout simplement.

- Ah ! fit-il en prenant ses aises. Voilà qui est plus calme.

En effet, le vent ne soufflait plus. La pluie ne tombait plus. Plus exactement les gouttes restèrent suspendues dans les airs. Quelques éclairs qui n'avaient pas eu le temps de s'éteindre maintinrent une belle lumière de jour. Bref : tout ce qui bougeait s'était fixé. Le temps faisait sa pause.

- Où en étions-nous ? dit-il.

Il n'y avait que les schisteuses qui rigolaient tant et sans plus. Le temps qui passe n'avait pas trop d'emprise sur elles. Et elles avaient de quoi se marrer !

- Regarde Jakou ! Il tient tout seul sur une jambe.
- Tu crois que son pyjama va tomber ?

La maman n'était pas mieux. Elle était statufiée dans une position incongrue, comme si elle s'était bloqué les reins. Et ses yeux ! Elle devait les cligner quand tout s'est arrêté. Ils étaient à moitié fermés.
Ça lui donnait un air bête.

- Du calme ! dit Kronos. J'ai besoin de discuter avec l'horloge.

Nul bougeant habillé n'a encore jamais réussi à décrire correctement le temps qui passe. Ils sont trop pressés de vivre. Ils n'ont jamais le temps. Ainsi, nul ne sait s'il est grand ou petit, si Kronos est bien habillé ou s'il est tout nu. Même Pépé n'a jamais saisi l'occasion de lui parler. C'est un tort semble-t-il.

- Quelle heure est-il ? lui demanda l'horloge.
- Peu importe ! On verra ça tout à l'heure, lui répondit Kronos.

Les schisteuses faisaient des grimaces pour essayer de dérider la maman de Jakou. Mais rien n'y faisait. Quand le temps s'arrête, les bougeants ne bougent plus.

- Ne bougez pas ! dit-il à tout le monde. C'était futile car plus personne ne pouvait plus bouger le moindre petit doigt. Kronos prenait tout son temps.

- Je vais visiter le manoir, dit-il. Toi l'horloge, tu restes ici. Je n'en ai pas pour longtemps.

Kronos se dirigea vers le grand escalier, en prenant soin de ne pas toucher la maman de Jakou qui se trouvait sur son passage. Un bougeant qui ne bouge plus est en équilibre si fragile !

- Je vais voir si tout se passe bien, dit le temps qui passe.

Kronos avait l'amour des choses. Beaucoup de bougeants l'accusaient à tort de les user. C'est faux ! Ils bougent trop pour se permettre un tel jugement.

- Hi, hi !
Les schisteuses continuaient à faire les sottes.

- C'est toi qui est dessous le pied à kakou. Essaye de bouger ! Essaye de bouger !
- Pour que faire ?
- Pour qu'il tombe ! Hi, hi ! Pour qu'il tombe !

Ce n'était pas raisonnable.

- Chut ! fit l'horloge. C'est mon quart d'heure de repos.

Elle aimait bien ces moments là, l'horloge. Quand le temps faisait sa sieste, elle devenait libre comme l'air, laissant divaguer ses aiguilles. Nulle contrainte, elle avait tendance à se ramollir complètement.

- Oh que ça fait du bien ! dit-elle en étirant ses aiguilles. Je sens que je vais dormir.

Le temps qui passe visita toutes les pièces, de la cave au grenier, en passant par la salle de bain pour faire une petite toilette. Il revint sur ses pas.

- Réveille-toi ! Horloge.
- Hein ? fit-elle. Déjà ?
- Pas de temps à perdre, dit Kronos. Ça se complique.
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda l'horloge qui s'empressait de remettre ses chiffres dans le bon ordre.
- Je…

Le temps qui passe fut interrompu.

- Kronos, une histoire ! Kronos, une histoire !

Les schisteuses s'étaient lassées du jeu à essayer de faire tomber les bougeants. Elles réclamaient leur histoire au coin du feu.

- Plus tard ! dit Kronos. Plus tard ! Je n'ai pas le temps.
- Ohhh ! firent-elles déçues.

Kronos aimait bien venir se reposer au manoir de temps à autre. Il arrêtait tout, comme maintenant. Il s'installait bien au chaud contre la cheminée et racontait de belles histoires. Les schisteuses ne s'en lassaient jamais. Le temps qui passe était très vieux, plus vieux même que tout ce qui existe sur Terre. Il avait tout vu et tout connu. Nul autre que lui ne connaissait autant d'histoires.

- Ça va mal, dit-il.
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda la vieille horloge qui se permit de faire trois à quatre tic-tac.
- Arrête ! fit kronos. Sinon je vais être obligé de filer.
- Oh excuse-moi, fit-elle. Je n'ai pas fait attention.
- Je viens de la part de la vieille roue, dit Kronos.
- Comment va-t-elle ? se réjouit l'horloge. Elle tourne toujours aussi bien ?
- Moyennement, moyennement. Ses pales s'usent.
- C'est pas trop grave au moins ? s'inquiéta la vieille horloge.
- Non, mais je ne suis pas venu pour ça. C'est le ponton qui est malade.
- Le ponton ? Ça ne m'étonne qu'à moitié. Depuis le temps qu'il a les pieds dans l'eau…
- Trêve de plaisanterie, fit Kronos. Peux-tu prévenir Pépé que le ponton a besoin de lui ?
- Moi ? Et pourquoi moi ?
- Parce qu'il n'y a que toi qui peut le faire.
- Et comment s'il te plait ? demanda l'horloge.
- En sonnant  fort, très fort ! T'as qu'à sonner le tocsin.

Un grand moment ! L'horloge allait sonner un grand moment. Elle s'en réjouissait à l'avance. Elle se redressa complètement en calant bien ses chiffres.

- Je suis prête ! dit-elle.
- Le six à la place du douze, répondit Kronos.
- Comment ?
- Tu as inversé le six et le douze. Ça va faire désordre.
- Oh pardon ! Je rectifie tout de suite.
- Et notre histoire ? Et notre histoire ? tentèrent encore une fois les schisteuses.
- Pas maintenant. Une autre fois ! s'énerva le temps qui passe.

Les schisteuses boudèrent.

- On y va ? s'empressa l'horloge.
- Pas encore, dit Kronos.

Il ne fallait pas être pressé avec le temps qui passe. Il aimait que tout se fasse dans l'ordre. Ainsi prenait-il aussi tout son temps pour faire toutes les recommandations qu'il jugeait nécessaires.

- On a un problème, dit-il.
- Quoi ? dit l'horloge qui ne comprenait plus.
- La lucarne est cassée. Il y a plein de verres éparpillés dans tout le grenier… Et la chouette est tombée.
- Et alors ?
- Alors Pépé va devoir réparer. Et pendant ce temps là…
- Pendant ce temps là quoi ?
- Pendant ce temps, le ponton va souffrir.
- Ah oui, c'est vrai, dit l'horloge.
- Tu insisteras bien auprès de Pépé pour qu'il se dépêche, dit-il. Il y a vraiment urgence.
- D'accord, fit l'horloge. J'ai compris.

Le temps qui passe se retourna.

- Bon, dit-il. Je file !

Et le temps fila comme il était venu. Et les éclairs scintillèrent. Et les gouttes de pluie retombèrent comme de la soupe. Et la jambe de Jakou s'enfila impeccablement dans le pyjama. Et la maman de Jakou redressa son dos. L'horloge frappa ses cloches comme des marteaux sur des enclumes. Jamais le manoir ne connu un tel vacarme.

à suivre…

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23- L’Ankou.

Enregistré dans : La rémige bleue — 16 avril, 2009 @ 11:50

À bord de Titine, Jakou et ses parents sont en route vers le manoir. Il traînent derrière eux Titic, leur nouveau bateau. Ronron, leur chat, supposé “tueur de poules”, interdit de vacances, a décidé de les rejoindre en empruntant un curieux chemin. Bleuette la rémige bleue, venue de nulle part, fait la connaissance de Jonathan le goéland, au dessus de l'océan. Bleuette se lie d'amitié avec Stradi, vieux bout de violon rescapé d'un naufrage. Une grosse tempête se prépare, venue des mers du sud, elle se rapproche des terres. Un jeune couple de pies, Pica et Picou sont douloureusement séparés lors d'un accident contre Titine. Picou, assommé mais toujours vivant, est recueilli par Jakou qui le dépose dans la cale de Titic. Pépé ramène des bûches au manoir, à l'aide de Biclou son vieux vélo de toujours. Pendant que Ronron rencontre un étrange dolmen, Titine est victime d'une crevaison. Le papa de Jakou songe à faire empailler Picou qui pourtant vit encore. Grâce au vent, Pica désemparée est recueillie par une mouette rieuse. Au manoir, le vent qui se fait de plus en plus fort anime tous les esprits. La chouette empaillée du grenier, les fameuses schisteuses, le coq et ses poules, les pigeons et leur colombe commencent à s'énerver. Jakou et ses parents finissent par arriver au manoir, mais Fanch oublie Picou dans le bateau. Après un joli rêve, Bleuette et Stradi se réveillent au beau milieu de la tempête.

Ronron avait bien du mal à descendre de la colline. Plusieurs fois il faillit faire tomber le galet dans un précipice. Ce n'était pas facile de le rouler sur un sentier bigarré parsemé de broussailles. Il fit une halte.

- Comment sais-tu que c'est par là ? demanda-t-il.
- C'est à cause de l'odeur, dit le petit caillou.
- De l'odeur ? fit le chat qui léchait ses coussinets endoloris.

Ronron avait promis au galet de l'amener avec lui, à condition qu'il le dirige vers le manoir.

- La dernière fois que la cale a parlé du manoir, elle avait l'odeur du goémon.
- Et alors ?
- À chaque fois qu'elle parlait des dalles du manoir, elle avait cette odeur.
- Et alors ? s'impatienta Ronron.
- Alors cette demi dalle passe son temps près de la mer.
- Et alors ? s'énerva Ronron.
- Alors les instables qui la transportent dans leur drôle de machine roulante, doivent bien habiter quelque part du côté de la mer.
- Et alors ? miaula Ronron, le poil hérissé.
- Alors, ça veut dire que ton manoir n'est pas loin de la côte, répondit sèchement le galet.

Le caillou se demandait s'il avait eu raison de se faire promener par ce chat candide. Ronron lui, se demandait s'il n'avait pas eu tort de trimballer ce petit fardeau.

- Soit, dit Ronron. Et pourquoi m'as-tu fait descendre de la colline ? Et pourquoi la mer serait-elle par là plutôt que par ailleurs ?
- La mer ne pousse pas sur les collines, railla le caillou. Et d'abord, pourquoi suis-je rond et si lisse, d'après toi ?
- Je ne sais pas, avoua Ronron.

Ce n'était pas un chat marin. C'était un banlieusard  !

- Il y a longtemps, fit le galet. Il y a fort longtemps, j'étais très acéré et pas rond du tout.
- Ah bon ? fit Ronron sans plus.
- Ne me regarde pas comme ça, dit le caillou. J'ai passé presque toute ma vie dans la mer. C'est elle qui m'a donné ces formes replètes et harmonieuses.

C'était bien beau tout ça, mais Ronron ne saisissait toujours pas comment cela pouvait l'aider.

- Je m'ennuyais dans la carrière, dit le galet. Mes rêves sont peuplés de vagues, de poissons et de goémon, soupira le petit caillou.
- Et tu veux que je t'y ramène ? dit Ronron qui comprenait mieux son compagnon.
- Oui ! dit le petit galet.

Ronron réfléchissait.

- Mais qu'est-ce que tu faisais dans cette carrière ? dit-il.
- Je n'y suis pas allé tout seul, dit le caillou.
- Je m'en doute, fit Ronron.
- J'ai été avalé, dit le galet.
- Quoi ? sursauta le chat.

Ce caillou devait être cinglé. Il n'était pas si petit que ça quand même. Les pattes de Ronron en savaient quelque chose. Elles avaient mal à force de le traîner.

- Qu'est-ce que tu me chantes ? dit-il. N'importe qui s'étoufferait.
- Sauf si c'est un dinosaure, fit le galet.

C'était parfaitement vrai. Un caillou vivait extrêmement vieux. Il était bien possible que celui-ci fût gobé par un de ces énormes monstres.

- Un gros, crut bon ajouter le caillou.
- Un dinosaure ? dit Ronron. Il y a des dinosaures par ici ?
- Il y avait ! dit le galet, content de l'effet que ça faisait.

Ronron n'était plus très tranquille. Il regardait à droite et à gauche. Des dinosaures…

- C'est comme ça que je suis arrivé sur la colline, dit le galet. J'étais coincé dans son gosier.
- Il t'a recraché ? demanda Ronron.
- Non, non. Pas du tout. Il est mort tout là haut. Ça a fait un de ces bruits quand il s'est effondré. Il a cassé plein de dalles.
- C'est bien ce que je pense, dit Ronron. Tu l'as étouffé !
- Moi ? s'offusqua le galet. Tu aurais vu sa grande gueule. De quoi avaler tout cru dix gros minous comme toi. Et encore… Un amuse-gueule !

Ronron n'aimait pas être traité de demi-portion, encore moins de dixième d'amuse-gueule, mais en même temps, cette évocation le refroidissait.

- Et de quoi est-il mort ?
- Je n'en sais rien, dit le galet. C'était un bougeant comme un autre. Un gros bougeant certes, mais un bougeant tout de même… Et comme chacun sait… À force de bouger, on meurt.

Ronron déglutissait. Il avait horreur de l'idée de mourir… Encore moins dans la gueule d'un tyrannosaure.

- Nous les cailloux, on a la vie dure, dit le galet.
- Ah ? fit Ronron.
- Vois-tu, petit Ronron. Un jour je finirai en grain de sable. C'est certain. Mais dans si longtemps…

Ronron n'aimait pas cela. Il changea de conversation.

- Et comment sais-tu que la mer se trouve par là ?
- Oh mais nous les petits cailloux, nous avons la mémoire dure. Quand on veut retrouver son chemin, on se sert bien de nous parfois ! N'est-ce pas vrai ?
- Peut-être, fit Ronron.
- Tu peux me faire confiance. Je me rappelle que le dinosaure est monté par ici et qu'il suffit de redescendre par là… Et puis ça sent la mer !

Cette conversation avait épuisé Ronron. Il ne tarda pas à taper de la patte pour faire avancer son petit galet. Il reprit sa route. Il avait hâte de quitter cette colline où rodaient peut-être encore quelques gargantuesques bestioles. Quelle ne fut donc sa surprise lorsqu'il déboucha sur un grand passage dégagé. C'était son chemin !

- Mon chemin ? dit le chat.
- Tiens Ronron ? T'es là ? répondit le chemin d'un ton morne.

Ronron se faisait une joie. Il lui semblait l'avoir perdu depuis une éternité. Il n'espérait plus le retrouver. Enfin, il allait pouvoir atteindre le manoir à Pépé.

- Où vas-tu ? demanda le chemin.
- Comment ça ? Où je vais ? dit Ronron interloqué.

Il ne manquait plus que ça. Alors que la nuit allait tomber, son chemin ne savait-il plus où il allait ?

- Au manoir bien entendu, dit Ronron ayant toujours son galet à portée de patte.
- Ah oui ? dit le chemin qui n'avait pas l'air très emballé.

Ronron était très déconcerté.

- Ne préfères-tu pas faire une halte dans une belle chaumière ? Tu y serais bien au chaud. Si tu te presses, peut-être même qu'avant la nuit….
- Mais non ! fit le chat. C'est au manoir que je veux me rendre !

Ronron n'avait pas fait tous ces kilomètres pour finir dans une vulgaire chaumière. Cela lui était égal d'arriver en pleine nuit chez Pépé. Ronron ne reconnaissait plus son chemin.

- Qu'est-ce qui se passe ? dit le galet.
- C'est mon chemin, dit Ronron. Il a l'air tout chose.
- Il mène bien à la mer ? demanda le caillou plein d'espoir.

Ronron parlementa pendant un bon moment, mais rien n'y fit. Le chemin rechignait tant et sans plus. Il disait que par là, il y avait trop de virages, que c'était encore long, que par ici c'était mieux, que le manoir pouvait attendre demain… Ronron se mit en colère.

- Je veux continuer vers mon manoir maintenant ! miaula-t-il.
- Ne fais pas ça Ronron. La nuit, je suis mal fréquenté. Il pourrait t'arriver quelque chose. J'ai un mauvais pressentiment.

Ronron fut soulagé. Brave chemin !

- C'est pour ça que tu t'inquiètes pour moi ? Tu as peur que je fasse une mauvaise rencontre ?
- Oui, dit le chemin. Crois-en mon intuition. Attends demain, ça vaut mieux pour tout le monde.
- Tu es donc si mal fréquenté ?
- Oui, oui, fit le chemin.

Ça sentait creux le mensonge, mais Ronron continua.

- Au point de tomber nez à nez avec un tyrannosaure ? rigola-t-il.
- Pire que cela, dit le chemin d'un ton assez convainquant.

Ronron ne savait plus que penser.

- Qu'est-ce qu'on fait ? demanda-t-il au galet.
- Baliverne tout cela, dit le caillou. Tu ne vas pas te dégonfler devant ce poltron. Avançons !

Ronron avança doucement d'un pas hésitant.

- Et puis flûte ! dit-il. Qu'est-ce qui peut m'arriver sur un si joli chemin ?

Le chat continua donc gaiement à faire rouler son petit galet en direction du crépuscule. Il traînait derrière lui un chemin poussif qui n'arrêtait pas de geindre.

- N'y allez pas ! Je vous aurais prévenus tous les deux. Rebroussez-moi !

Il finit par se taire. Ronron allait bon train. Il se dépêchait car il pleuvait de plus en plus. Il avait hâte de se retrouver au sec. Il remercia intérieurement son chemin d'être en pente douce, quand soudain…

- Qu'est-ce que c'est ? Vous avez entendu ? miaula-t-il.

Ni le caillou, ni le chemin ne répondirent. Le chat se sentait bien seul dans la nuit, à l'entrée d'un virage bordé de hauts talus.

- Miaou ? fit-il pour se donner une contenance.

Mais Ronron avait trop la frousse. Quelque chose s'approchait dans un crissement effroyable.

- Fuis ! lui lança le chemin.

Mais c'était déjà trop tard. Les pattes de Ronron flageolaient d'effroi. Il était incapable de bouger. Une lumière blafarde éclaira son petit minois.

- Tiens, tiens… entendit-il.

Ronron avait du mal à voir. Une lanterne se balançait dans le vent et la pluie. Ce n'était pas un dinosaure. C'était tout aussi effrayant.

- Un chat ? Ici ?

Ronron était pétrifié. La lanterne était braquée sur lui. Une main décharnée la brandissait en la secouant.

- Que fais-tu si tard par ici ?

Ronron n'arrivait pas à émettre le moindre miaou. Un homme très grand et très maigre se tenait face à lui. Ses longs cheveux blancs flottaient dans le vent. Il avait l'air d'un fantôme.

- Mi… fit Ronron, le miaou restant coincé au fond de sa gorge.

Le petit galet, non plus, n'osait rien dire. Il sentit l'homme se pencher vers le chat. Un long doigt effilé vint caresser le poil hérissé.

- On ne répond pas à l'Ankou ?

La caresse avait fait l'effet d'un poinçon glacé.

- L'Ankou ? prononça le chat avec tout son courage.

L'homme partit d'un éclat de rire sinistre.

- Tu ne connais pas l'Ankou ? dit-il.

Ronron leva les yeux. La lumière dansait sur une tête émaciée recouverte d'un large feutre. Elle lui souriait d'une bouche creuse aux dents jaunies.

- Qui… Qui êtes-vous ? demanda le chat.

L'homme ricanait toujours.

- Tu n'es pas d'ici, dit-il. Dommage pour toi.
- Do… Dommage ? frémit le chat.

L'homme se retourna. Ronron aperçu l'objet de l'horrible crissement. C'était une lourde brouette aux roues pleines. Les mains osseuses y fourragèrent quelque chose, dans un bruit de caillasse et de ferraille. Le galet frémit à son tour. Il y avait plein de cailloux là dedans.

- Ronron, j'ai peur, dit-il.

L'homme venait de soulever une grande faux aux reflets luisants. Ronron crut que sa dernière heure était arrivée.

- Pas encore ! sourit l'homme.

Il balança lestement sa grande faux, sectionna au passage quelques malheureux arbrisseaux.

- Chemin ! Au secours ! Aide-moi ! cria Ronron.

Mais son chemin avait déjà dû prendre la tangente depuis longtemps.

- Ah, ah ! s'amusa l'homme. D'ordinaire, je me promène plutôt en charrette, dit-il.
- Je… Je ne vous veux pas de mal, balbutia Ronron. Prenez tout ce que vous voulez…
- Je ne prends que les défunts, répondit-il brutalement.

Ronron avait la trouille de sa vie.

- Je… Je ne veux pas vous déranger, dit-il en s'écartant. Vous pouvez passer.

L'Ankou se tenait bien droit. Son doigt filait sur le tranchant de la lame.

- Oserais-tu me donner un ordre ? dit-il.
- Non. Oh non monsieur ! dit le chat en reculant.

L'Ankou ricana de plus belle.

- L'Ankou ! L'ouvrier de la mort si tu préfères. Appelle-moi l'Ankou !
- Oui, m'sieur, dit le chat.

L'Ankou releva son chandail élimé qui lui pendait comme un linceul.

- Où vas-tu si tard ? demanda-t-il d'un oeil noir.
- Je… Je vais au manoir.
- Au manoir ?… Tiens donc ?
- Mais ça… Ça peut attendre demain, dit Ronron qui se souvenait des conseils de chemin.
- Non, non, dit L'Ankou. J'y vais justement, moi aussi.

Ronron aurait dû être heureux de rencontrer quelqu'un qui allait au manoir. Mais là… Il regrettait son chemin, il regrettait la chaumière, il regrettait sa ville, il regrettait tout.

- Pépé est mort ? demanda-t-il effaré.

L'Ankou éclata de rire.

- Pépé est trop bon pour mourir maintenant, dit-il.

Qui donc était-ce ? Y avait-il eu un accident ? Ronron eut une pensée soudaine pour Jakou. Non, ce n'était pas possible.

- Je te trouve bien pertinent pour un chat vivant, lança l'Ankou.
- Vi…vant ? bredouilla Ronron.

L'Ankou pointa un doigt crochu.

- Quiconque ose m'approcher passe de vie à trépas, dit-il sombrement.

Ronron reçu cela comme un coup de poignard dans le coeur.

- Oh non, m'sieur ! Oh non ! J'ai un bol de lait qui m'attend. Je dois m'occuper de Jakou. Je…
- L'Ankou ! On ne dit pas m'sieur. On dit l'Ankou !
- Oui m'sieur.

Ronron s'agrippait tant qu'il pouvait à son galet. Dans des moments comme ça, il était bon de pouvoir se raccrocher à son dernier ami.

- À moins que… réfléchit l'Ankou.

Ronron était tapi comme une crêpe, les yeux fermés en prévision du grand coup de faux. Il ouvrit un oeil. Apparemment il était encore vivant. Il écouta.

- Pour les hommes, dit l'Ankou, je fais ma tournée en charrette. Je n'ai que ma brouette.
- Ah ? fit Ronron dont le coeur battait très fort. Il ne comprenait plus rien.
- C'est quoi ce caillou ? demanda l'Ankou en désignant le galet.
- Ce n'est rien, dit Ronron. Ce n'est qu'un petit caillou de rien du tout.
- Donne-le moi !

Il eut été parfaitement inutile et hautement dangereux de donner un coup de griffes à cette main noueuse qui s'empara du malheureux galet.

- Laissez-le ! miaula Ronron. Il ne vous a rien fait.

L'Ankou ne l'écouta pas. Il jeta le caillou dans la brouette.

- Vois-tu, petit chat. J'aime quand elle est pleine de pierres. Ça grince mieux.

Ah si Ronron avait su ! Au premier crissement, il aurait détalé ventre à terre. Il n'en serait pas là…

- J'ai du travail pour toi, dit l'Ankou.

Ronron pouvait-il se réjouir de ce sursit ?

- Si tu m'aides, j'oublierai que je t'ai vu. Tu pourras ronronner tranquillement devant ta cheminée.

Ronron ne demandait pas mieux. Il fit le dos rond, trop content de pouvoir échapper à un funeste destin.

- La brouette, c'est pour les petits animaux !

Ronron frissonna.

- Je n'aime pas les voir mourrant. Je n'aime pas qu'ils souffrent, dit l'Ankou.
- Oh mais je vais très bien ! dit Ronron. Je pète la forme. J'ai le poil soyeux. Je…
- Il ne s'agit pas de toi ! l'arrêta l'Ankou.
- Qui ? demanda timidement le petit chat.
- Une pie ! Une jolie pie que j'aimais tant écouter. Elle a eu un accident. Je crois que l'on ne peut plus rien pour elle.
- Pauvre pie, fit Ronron.
- Je ne te demande pas de t'apitoyer sur elle, s'irrita l'Ankou. Je te demande de l'achever.

Etait-il bon ? Il ramassa sa lanterne et la posa dans la brouette.

- Viens ! dit-il. Nous y allons.

Il faisait nuit. Il pleuvait fort. Un rayon lunaire se fraya un chemin au travers d'épais nuages. Il se refléta sur les méandres d'une grande rivière qui s'écoulait jusqu'à la mer. 

à suivre…

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22- Le rêve.

Enregistré dans : La rémige bleue — 10 avril, 2009 @ 11:33

À bord de Titine, Jakou et ses parents sont en route vers le manoir. Il traînent derrière eux Titic, leur nouveau bateau. Ronron, leur chat, supposé “tueur de poules”, interdit de vacances, a décidé de les rejoindre en empruntant un curieux chemin. Bleuette la rémige bleue, venue de nulle part, fait la connaissance de Jonathan le goéland, au dessus de l'océan. Bleuette se lie d'amitié avec Stradi, vieux bout de violon rescapé d'un naufrage. Une grosse tempête se prépare, venue des mers du sud, elle se rapproche des terres. Un jeune couple de pies, Pica et Picou sont douloureusement séparés lors d'un accident contre Titine. Picou, assommé mais toujours vivant, est recueilli par Jakou qui le dépose dans la cale de Titic. Pépé ramène des bûches au manoir, à l'aide de Biclou son vieux vélo de toujours. Pendant que Ronron rencontre un étrange dolmen, Titine est victime d'une crevaison. Le papa de Jakou songe à faire empailler Picou qui pourtant vit encore. Grâce au vent, Pica désemparée est recueillie par une mouette rieuse. Au manoir, le vent qui se fait de plus en plus fort anime tous les esprits. La chouette empaillée du grenier, les fameuses schisteuses, le coq et ses poules, les pigeons et leur colombe commencent à s'énerver. Jakou et ses parents finissent par arriver au manoir, mais Fanch oublie Picou dans le bateau.

Jonathan n'avait pas cherché Bleuette au bon endroit. Elle et son nouvel ami s'étaient laissés porter par des courants très forts. Il n'y avait plus que la mer à perte de vue.

- Il fait presque nuit, dit Bleuette.

Ils avaient dansé sans faire attention au temps qui passe. Ils ne s'étaient pas souciés non plus du temps qu'il faisait. Stradi était encore tout estourbi.

- Ma volute tourne comme une spirale ! dit-il.
- Elle en a déjà la forme. Souviens-toi ! plaisanta Bleuette.

L'esprit de Stradi s'éloigna peu à peu du beau Danube bleu.

- Bleuette ?
- Oui ?
- Nous avons dansé combien de temps ?
- Le temps d'être ensemble, répondit-elle espiègle.

Le temps qu'il faisait les avait épargnés. Etait-ce une chance ? Ils étaient encore dans une petite bulle clémente, cernée de toutes parts, d'horribles nuages tombant sur l'eau. Le vent les avait sans doute protégés, le temps d'une valse. Mais cela ne pouvait pas durer.

- Où sommes-nous ? demanda Stradi.

L'horizon se barrait lourdement de pluies et d'éclairs.

- Je ne sais pas, dit Bleuette.

Ils étaient tous les deux fourbus. Ils ne se rendaient pas compte du danger.

- Courbe-toi contre moi, dit Stradi.
- Je peux ?
- Quelle question !

Ils voguaient, ridiculement minuscules, blottis l'un contre l'autre.

- Quelle immensité ! dit Stradi.

Il y avait une grande trouée de ciel pur, juste au dessus d'eux.

- Admire ! C'est la voûte céleste !

Les étoiles commençaient à scintiller dans un bleu presque noir. L'idée qu'ils étaient perdus ne les effleuraient pas du tout.

- Laisse la lumière des étoiles t'envahir, dit Bleuette.
- J'en vois de plus en plus ! s'extasia Stradi.
- Tu veux une surprise ? demanda la rémige bleue.
- Oui !
- Alors, dors contre moi. Je te réveillerai.
- Quand ?
- Au bon moment ! dit-elle.

Stradi ne se fit pas prier. Il était si fatigué. Les vagues s'agitaient tout autour d'eux, mais ils ne tardèrent pas à s'endormir comme des bienheureux.

- Stradi ! Réveille-toi !

Stradi fut surpris de voir tant d'étoiles.

- Oh…! Les étoiles se sont déplacées ?
- Non. C'est la Terre qui a tourné, lui dit Bleuette.

Stradi fit un effort pour se retourner doucement sans trop mouiller Bleuette. Il poussa un cri d'exclamation.

- C'est la surprise ?
- Oui !
- Elle est grandiose.
- Tu ne l'avais jamais vue ?
- Non, dit-il. Comment se fait-il ?
- Sans doute les nuages qui cachaient le ciel.

Elle avait deux immenses queues. L'une, blanche laiteuse, s'incurvait de l'horizon au zénith. L'autre, d'un bleu intense, rayait le ciel en deux.

- C'est incroyable ! ajouta Stradi.

Il n'avait jamais vu une aussi grande et une aussi belle comète.

- Elle a ton bleu ! s'extasia-t-il.

Entre le ciel et la mer, Stradi se sentait écrasé par tant de beauté.

- Si je pouvais l'effleurer, dit-il.

Bleuette se redressa.

- Eh bien, allons-y !
- Où ça ?
- Effeuiller notre grande comète, rit-elle.
- Mais ma chère Bleuette ?
- Oui ? Mon mignon Stradi ?
- C'est impossible !

Stradi avait raison. Cette grande voile céleste était aussi belle que lointaine.

- Pourquoi fais-tu cette moue ? demanda Bleuette.
- Parce que j'aime ce qui est vrai.
- Alors, il n'y a aucune raison, dit-elle.
- Si !
- Laquelle ?
- Je veux que notre histoire à nous, ne soit pas qu'une illusion.
- Tu m'aimes donc tant que cela ?
- Oui, avoua-t-il.

Bleuette ne démordait pourtant pas.

- Je veux quand même t'y emmener, dit-elle.
- En rêve alors ?
- Non, en vrai !

Stradi se lamenta.

- C'est du songe tout cela, dit-il. Je le savais.
- Ah mon petit Stradi… Que tu es naïf !
- Bleuette ?
- Oui ?
- Soit gentille, s'il te plait. Ne joue pas avec ma corde sensible.

Ils flottèrent dans un silence contemplatif. Stradi aimait la beauté, à condition qu'elle ne soit pas trop fragile. Ça lui faisait peur.

- Les belles histoires ont la vie dure, dit simplement Bleuette.

Stradi se retourna un peu brusquement. Ils faillirent chavirer tous les deux. Il venait de comprendre son amie Bleuette. Onirique ou pas, quelle importance ? Il avait furieusement envie que leur histoire soit la plus jolie possible.

- Allons-y Bleuette !
- Où ça ? feignit-elle.
- Rejoindre notre comète !

Ils ne pensaient plus du tout au temps qu'il faisait ni au temps qui passait.

- Excuse-moi, dit Bleuette. C'est impudique mais…
- Que me fais-tu ?
- Cette fois-ci, je colle mes barbules à ta touche !
- Mhhh ! Tu n'as pas à t'excuser.
- Je ne te fais pas mal ?
- Ça fait comme des petites ventouses partout !
- Je n'ai pas trop l'habitude. Tu es sûr que ça va ?
- Vive l'impudique !
- Voyons Stradi… Tu vas me faire rougir.

Bleuette se cramponna fermement à son bout de violon.

- En tout cas, ça tient. J'adore ! fit Stradi.
- Tiens-toi correctement au lieu de dire des bêtises. Es-tu prêt ?
- À quoi ?
- Au décollage !

Heureusement que Kronos n'était pas là pour vérifier que c'était possible.  Il s'envolèrent instantanément !

- Waouh ! C'est gigantesque !
- Qu'elle est belle, dit Bleuette.
- Et si fragile ! Qu'est-ce ? Une boule de clinquant, bleue ?
- C'est la Terre ! mon petit ami.

Stradi n'en revenait pas. Ils étaient si haut perchés qu'ils embrassaient la Terre toute entière.

- Euh ?… Cette histoire est bien réelle ? dit-il incrédule.
- Cela dépend de ton imagination, mon petit violon.
- Alors, je te suis jusqu'au bout, ma belle.

Bleuette n'avait pas l'intention d'en rester là. Elle lui proposa une autre valse.

- Laquelle ?
- Une valse galactique, mon amour.

Stradi n'était plus à un détail près. Bleuette claironna.

- Premier pas… Un coup d'archer… Que la musique s'installe !

Et ils filèrent beaucoup plus loin.

- Qu'elle est flamboyante !
- Et si solitaire…
- On dirait des millions de feux de Bengale bleus.
- C'est notre comète, Stradi.

Elle ne voulu pas le laisser souffler.

- Deuxième pas… Tu viens Stradi ?
- Laisse-moi m'extasier Bleuette. Quel cadeau !

La Terre n'était plus qu'une toute petite tête d'aiguille minuscule. Stradi admira la voie lactée à la lueur des étoiles qui picotent.

- Troisième pas…
- Où allons-nous ?
- Vers sa majesté le Soleil !
- N'approche pas trop Bleuette. Je suis en bois !
- Regarde ses protubérances !
- Ça me donne chaud. J'ai peur Bleuette.

Stradi sentait son bois craquer.

- Bonjour animalcules, dit une voix colossale.
- J'ai peur Bleuette !
- Mais c'est notre grand ami de tous les jours.
- Qui ça ? balbutia Stradi.
- Lui ! Le Soleil !

Son éclat aveuglait Stradi qui essayait de se cacher derrière Bleuette.

- Je sens que je vais brûler, murmura-t-il.
- Ne t'affole pas. On ne fait que passer, le rassura Bleuette.
- Où allez-vous ? souffla la voix ardente.
- Juste un petit tour de galaxie, cria la petite plume bleue.
- Soyez très prudents, petits espiègles.
- Pourquoi ?
- Les autres étoiles peuvent être jalouses.
- Pourquoi ? osa Stradi.
- Car j'ai inventé la vie ! dit le Soleil.

Les autres étoiles étaient d'humeur trop variable. Elles n'avaient pas la patience du Soleil. Il s'était retenu d'exploser durant des milliards d'années pour enfanter la vie. Il veillait sur elle, dans son écrin tout bleu.

- Bonne ronde, leur dit-il. Et tenez bien les humains dans leur cage dorée. Ils ne connaissent pas leur bonheur.
- Merci ! Votre Majesté ! lança Stradi qui avait repris de l'assurance.
- Chut… chuchota Bleuette. Dépêchons-nous.
- Pourquoi ? demanda Stradi.
- Il peut nous faire une petite crise.
- Quoi par exemple ?
- Je ne sais pas… Un jet de plasma… Un sursaut gamma…
- C'est dangereux ?
- C'est mortel !

Il ne fallait tout de même pas qu'ils traînent s'ils voulaient faire le tour de la voie lactée. Au pas de valse suivant, ils se retrouvèrent dans de grandes draperies cotonneuses.

- Où sommes-nous ? demanda Stradi. émerveillé.
- Dans la grande nébuleuse d'Orion, cher astronome en herbe.
- Toutes ces guirlandes d'étoiles, dit-il admiratif.
- Ne les réveille pas. Ce sont de petits bébés.
- Des bébés étoiles ?
- C'est un autre genre de vie, mon petit Stradi.

Bleuette accéléra. En un grand pas, ils furent plongés au coeur du bras de Norma.

- Quelle extase ! dit Stradi.
- Petit sensible.
- Sans toi, je n'aurais jamais connu tout ça.

La voie lactée est une grand spirale, lui expliqua Bleuette.  Ses bras s'enroulent majestueusement. Celui que tu vois là bas est celui d'Orion, là où berce notre Soleil.

- On est loin de la Terre, dit Stradi qui avait froid. Je suis inquiet.
- De quoi ?
- De ne plus la retrouver.
- Quel émotif ! s'amusa Bleuette.
- Tu es marrante toi. Je n'ai connu que la calèche, le train et un paquebot… Et me voilà dans l'espace.
- Qui a coulé, dit Bleuette.
- Pardon ?
- Un paquebot qui a coulé, articula-t-elle.
- C'est malin.

Ils continuèrent à valser jusqu'au bras de Persée. Ils n'allèrent pas plus loin.
- C'est quoi ce vide tout noir ? demanda Stradi.
- Attention ! C'est un trou noir !
- C'est quoi ? On y voit rien.
- Dresse ton manche ! Vite !
- Tu me fais peur.
- J'ai peur ! cria Bleuette. Il nous attire !

Ils se sentirent aspiré par quelque chose d'invisible.

- Venez donc terminer votre vie éphémère en beauté, dit une voix mielleuse.
- Qui êtes-vous ? protesta Stradi dans le néant.

La voix lui répondit.

- Vous serez brossé, lavé, essorés. Venez vite !
- Bleuette ! Fais quelque chose !

Mais Bleuette ne pouvait plus rien faire.

- Broyés, émiettés, vidés ! fulmina le trou noir.
- Bleuette ! Au secours ! Mon amour !

Ce furent ses derniers mots. Ils ne finirent pas leur périple. Ils disparurent. Etait-ce la fin de leur belle histoire ? Bleuette s'était-elle trompée à ce point ?

Il y eut un long silence. Bleuette retint sa respiration. Peut-être y avait-il quelque chose à l'autre bout ?

Une énorme lame de fond les projeta dans les airs. Ils retombèrent miraculeusement accrochés l'un à l'autre. Une terrible bourrasque hachurait des montagnes d'eau. Les éclairs marchaient en rangs serrés sur les vagues. Bleuette et Stradi étaient plongés dans la nuit, au coeur de la tempête.

Le rêve était fini. Bleuette s'accrocha désespérément à son ami.

- Jonathan ! Jonathan ! implora-t-elle.

à suivre…

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21- L’arrivée.

Enregistré dans : La rémige bleue — 3 avril, 2009 @ 1:49

Episodes précédents.

À bord de Titine, Jakou et ses parents sont en route vers le manoir. Il traînent derrière eux Titic, leur nouveau bateau. Ronron, leur chat, supposé “tueur de poules”, interdit de vacances, a décidé de les rejoindre en empruntant un curieux chemin. Bleuette la rémige bleue, venue de  nulle part, fait la connaissance de Jonathan le goéland, au dessus de l'océan. Bleuette se lie d'amitié avec Stradi, vieux bout de violon rescapé d'un naufrage. Une grosse tempête se prépare, venue des mers du sud, elle se rapproche des terres. Un jeune couple de pies, Pica et Picou sont douloureusement séparés lors d'un accident contre Titine. Picou, assommé mais toujours vivant, est recueilli par Jakou qui le dépose dans la cale de Titic. Pépé ramène des bûches au manoir, à l'aide de Biclou son vieux vélo de toujours. Pendant que Ronron rencontre un étrange dolmen, Titine est victime d'une crevaison. Le papa de Jakou songe à faire empailler Picou qui pourtant vit encore. Grâce au vent, Pica désemparée est recueillie par une mouette rieuse. Au manoir, le vent qui se fait de plus en plus fort anime tous les esprits. La chouette empaillée du grenier, les fameuses schisteuses, le coq et ses poules, les pigeons et leur colombe commencent à s'énerver.

 - Où suis-je ?

Picou avait repris connaissance.

- Pica ? Tu n'as rien ? dit-il très faiblement.

Telles furent ses premières pensées avant qu'il ne retombe dans l'inconscience. La belle branche était posée contre son aile, dans une position assez inconfortable. Elle sentait bien que l'oiseau grelottait.

- Picou ? dit-elle.

Elle aurait bien voulu se mettre dans une autre position, mais toute seule elle n'y arrivait pas. Il faisait bien noir dans la petite cale de Titic, avec cette sombre bâche par dessus.

- Picou, réponds-moi !

Mais l'oiseau ne disait plus rien.

- Picou ! C'est moi, la belle branche du nid. Tu m'entends, Picou ?

Il y eut un grand bruit et une grande secousse. Titine venait de passer sur un nid-de-poule. Picou et la branche furent projetés contre la toile de la bâche. Ils retombèrent mollement sur le tas de chiffons posés dans la cale.

- S'il te plait, mon petit Picou, réponds-moi.

Malheureuse branche. Elle avait beau insister, l'oiseau restait inanimé. Peut-être était-il capable de l'entendre ?

- Picou, je suis là. Picou, reste avec nous. Tu vas m'amener au nid, mon petit Picou.

Pauvre branche, elle avait le moral à finir en humus. Elle avait honte. Si elle avait été une bougeante, elle aurait pu le secourir. Hélas ! Non, il ne fallait pas qu'elle craque… Il avait besoin d'elle, elle le sentait. Elle ne l'abandonnerait pas.

- Picou, s'il te plait, pense à Pica. Pense aux beaux jours et aux beaux oeufs.

Si seulement ce petit bougeant habillé avait pris le temps de l'écouter, elle lui aurait dit de le tenir chaudement dans ses bras. Et qui était ce grand bougeant qui avait pendu Picou par les pattes ? Il avait eu l'air si mauvais. Elle avait cru qu'il allait jeter l'oiseau. Le petit bougeant avait réussi à calmer le grand bougeant. Elle avait eu si peur.

- Poussez pas ! Y en aura pour tout le monde !

À peine franchi la porte cochère, Pépé avait été assailli par les poules.

- C'est pas de ma faute, avait dit le coq d'emblée. Je n'ai pas pu les tenir. Elles ont faim et moi aussi.

Il avait dit cela avec un bel empressement, avant que Pépé ne lui demande des explications. En tant que coq, il avait haute autorité sur les poules et ordre de les faire converger dare-dare vers le poulailler en cas de menace.

- Tu ne vois pas que la tempête arrive ? lui a dit Pépé.
- Et toi ? Ça se voit que tu n'as jamais eu à chérir dix poules en même temps ! a répondu le coq avec irritation.

Finalement, tout était revenu dans l'ordre. Jamais les poules ne s'étaient rendues à l'abri aussi vite, dès lors que le grain coulait à point dans les gamelles du poulailler. Le coq fut mis hors de cause et les pigeons incriminés de razzia égoïste. Après avoir contenté et enfermé les poules, Pépé jeta un oeil vers le pigeonnier. Les larcins voleurs de grains roucoulaient d'aisance. La colombe composait une ode en leur honneur. Eux au moins ne craignaient pas les affres du mauvais temps.
Pépé s'était assis sur les marches du perron pour retirer ses godillots et enfiler ses sabots.

- Ma nuit ! Voleur de nuit !

“Qu'est-ce qui se passe ?” se demanda Pépé.

La chouette faisait des siennes.

- Qui a réveillé la chouette ?

L'horloge prit le relais, carillonnant à tue-tête. On l'entendait jusqu'au fond de la basse-cour. Pépé se leva d'un bon, il s'apprêtait à ouvrir la grande porte d'entrée. Il n'eut pas le temps de tourner la poignée que le coq claironnait à son tour. Pépé se retourna. Le spectacle valait le sourire. Cocotte la première poulette, d'un magistral coup d'aile, venait de rabattre le caquet de son jules. À se demander qui était vraiment le vrai chef du poulailler.
Pépé poussa la porte.

“Qu'est-ce qui se passe là dedans ?”

- Pépé ! Pépé ! hurlèrent les schisteuses.

Elles lui expliquèrent, dans le désordre et à peu près toutes en même temps, qu'il y avait un problème dans le grenier.

- Je sais ! dit Pépé. Le vent m'a prévenu pour la lucarne.

“Le vent ?” s'affolèrent-elles. Le vent avait prévenu Pépé ? C'est que ça devait être grave.

- Taisez-vous ! dit Pépé. Jakou va venir. Tenez-vous tranquilles.

Le chahut se transforma en brouhaha.

- Tu parles ! dit la plus grande. Le petit  est sourd comme ses parents.
- C'est vrai, dit une minuscule. J'ai toujours eu beau lui crier que j'étais là, jamais eu un bonjour ni quoique ce soit. Jamais il ne s'est penché sur moi.
- Tu crois que Jakou a grandi ?

Pépé ne les écoutait plus. Il regardait l'horloge. Elle était flasque.

- Ça va ? lui demanda Pépé.

Pas de réponse.

- Qu'est-ce qui t'as pris ?

Pas de réponse.

- Je vois, dit-il. Tes ressorts sont tout mous. Pas étonnant ! Qu'est-ce qui te prend à sonner n'importe quand ?

Pépé n'avait pas l'air content du tout.

- Et Kronos ? Qu'est-ce qu'il en pense ? demanda-t-il.
- J'sais pas, répondit-elle enfin.

Pépé était décidé à lui faire la leçon. Une horloge qui défie le temps qui passe est une horloge dangereuse.

- Kronos ne viendra plus si tu continues, dit-il sèchement.
- Ça risque pas, fit-elle.
- Comment ça ? Ça risque pas ? dit le vieil homme, outré d'avoir une horloge aussi insolente.
- Kronos est le temps qui passe, donc il passe forcément. Et toc  ! sonna-t-elle.

C'était bien dit. Pépé n'eut pas de réponse à cela.

- T'auras ton remontant plus tard, dit-il. Ça t'apprendra à donner l'heure inexacte.

Pépé était dur avec elle. Mais quoi de plus normal ? Une horloge qui ne tourne pas rond et c'est tout le temps qui passe qui fait n'importe quoi.

- T'es pas fâchée avec lui au moins ? s'inquiéta-t-il.
- Avec le temps ?
- Oui.
- T'inquiète pas Pépé. Kronos et moi, c'est à la vie, à la mort, comme on dit.

Pépé préférait ça. Il eut été ennuyeux que son horloge soit en mauvais terme avec le temps qui passe. Ce n'était jamais plaisant, un temps malcontent qui passe en coup de vent. Ça faisait vieillir trop vite.

- Et mon remontant ? fit-elle.

Elle savait bien que son Pépé n'allait pas la maltraiter. D'ailleurs, il avait déjà sorti de sa poche la grande clef cuivrée.

- C'est bon pour cette fois-ci, maugréa-t-il. Mais la prochaine fois…

Pépé tourna la clef dans le sens des aiguilles d'une montre, jusqu'à ce que les ressorts soient tendus à fond. Le doux tic tac remplit aussitôt la grande pièce. C'était plutôt rassurant. Les schisteuses parlaient à voix basse.

- T'as entendu comment il s'est fâché après l'horloge ?
- On a intérêt à se taire. Sinon on est bonnes pour un coup de serpillière.

Un coup de klaxon vint détendre heureusement l'atmosphère.

- Jakou ! pensa Pépé à voix haute.

Il ouvrit grand la porte. Dehors, il pleuvait à présent comme vache qui pisse. Titine s'était garée à l'entrée de la grange. Son moteur ronflait encore.

- Venez vite au chaud ! leur cria Pépé.

Jakou et Jeannette accoururent. Ils avaient l'air trempés.

- Vous en avez mis du temps, dit-il, la clef d'horloge toujours dans la main.
- Bonsoir Pépé, dit Jeannette. On a eut des ennuis sur la route.
- Rien de grave, j'espère.

Jeannette n'eut pas le temps de répondre. Jakou s'était déjà jeté dans les bras de Pépé.

- Tu as grandi trop vite ! lui dit Pépé. Vous devez être fatigués.
- Tu veux bien nous aider pour les valises ? demanda Jeannette dont les cheveux dégoulinaient.
- Pépé ! Pépé ! sautilla Jakou qui avait quelque chose à lui dire.
- Attends un peu mon garçon. Tout à l'heure. Je vais aider ta maman.

Pépé et Jeannette sortirent sous la pluie battante.

- Jakou, tu restes là ! ordonna sa maman.

Il faisait encore bon dans la grand salle malgré le feu qui voulait s'éteindre.

- Bonsoir Jakou, fit une schisteuse.
- Il n'entend rien ! balança une brique de la cheminée.

C'est vrai que Jakou n'entendait pas tout ce qui ne bouge pas, à part le tic tac de l'horloge. Mais il sentait quelque chose, et ça sentait rudement bon. Jakou ne mit pas longtemps à deviner. Elles étaient là, posées sur le bord de la grande table en chêne. Les crêpes ! La porte s'ouvrit.

- À l'aide Pépé ! Du bois ! cria la cheminée.
- Tout à l'heure ! dit Pépé en essuyant ses sabots sur le paillasson.
- Tout à l'heure quoi ? demanda Jeannette qui suivait derrière avec une grande valise dans les bras.
- C'est rien, dit Pépé. C'est la cheminée qui a froid. Elle réclame du bois.
- Sacré Pépé, sourit Jeannette. Tu ne changeras donc jamais.

À croire qu'en ce monde, Pépé était le seul à savoir écouter les choses.

- C'est pour moi ? demanda Jakou d'un oeil pétillant d'envie.

Il avait le doigt posé sur une crêpe. Pépé les avaient préparées au petit matin, en pensant à ce délicieux moment où l'enfant lui poserait la question “c'est pour moi ?”.

- Bien sûr que c'est pour toi.
- N'avale pas trop vite, dit Jeannette en posant la valise par terre.

Jakou avait faim.

- 'é'é !
- Jakou ! On ne parle pas la bouche pleine.
- Pépé ! J'ai quelque chose à te dire.
- Tout à l'heure, mon Jakou. Laisse-moi aider ton papa.

Et Pépé se précipita dehors.

- Mange pas trop vite ! répéta la maman
- Et la pie ? demanda Jakou entre deux bouchées.

Dehors, le temps était exécrable. Les phares de Titine étaient allumés et son moteur ronflait toujours.

- Qu'est-ce qu'il a cet essuie-glace ? demanda Pépé.

Fanch avait eu toutes les peines du monde à parvenir jusqu'au manoir avec un essuie-glace à moitié cassé. Il n'essuyait plus que par intermittence.

- C'est un oiseau qui a fait ça, dit Fanch.
- Un oiseau ? fit Pépé en sifflant d'étonnement.
- Et un pneu crevé ! Comme si ça ne suffisait pas, rajouta Fanch.

Pépé avait laissé grand ouvert le portail de la grange pour que Fanch puisse  y abriter Titine. Il n'avait pas songé qu'elle et le bateau ne rentreraient pas ensemble là-dedans. Il eut fallu pour cela qu'il ressorte la grand charrette, mais elle avait un essieu à réparer, il ne pouvait pas la bouger comme ça.

- Tu vas le mettre où, le bateau ? demanda Pépé.
- On ne peut pas le descendre au ponton ? dit Fanch.
- Il ne fait pas un peu tard ?
- Comme ça, ce sera fait, dit Fanch en insistant.
- Si tu veux, dit Pépé.

Pépé prit place à l'avant dans Titine. Fanch ne mit pas longtemps à faire la manoeuvre de demi-tour et reculer dans le chemin caillouteux qui mène à la rivière. Il avait appris à faire marche arrière avec une remorque dans le dos, ce n'était pas très facile mais il se débrouillait parfaitement.

- Le voilà ! fit la vieille roue qui fut la première à percevoir Titine et Titic descendant sous la pluie.
- Qui ça ?… Pépé ? demanda  le ponton.
- Non. Ton paquebot !

Fanch n'était plus qu'à une petite encablure de la rampe de mise à l'eau. Le chemin était très étroit.

- Tu ne veux pas qu'on pousse la remorque à pied ? demanda Pépé.
- Non, non, dit Fanch. Je peux encore reculer.
- Va pas t'embourber, a dit Pépé.

Mais Fanch savait bien manoeuvrer. Il arrêta Titine lorsque les roues de la remorque touchèrent l'eau.

- C'est ça un paquebot ? dit Barquette qui jaugeait le petit bateau.
- Il est quand même plus grand que toi, dit le ponton tout ému.

Fanch et Pépé sortirent rapidement. À eux deux, ce fut facile de décrocher la remorque.

- Tu le retiens par la corde, dit Fanch à Pépé.

Pépé ne pouvait pas tremper ses sabots. C'est lui qui resta donc sur la berge à retenir le bateau, pendant que Fanch le faisait doucement glisser dans l'eau.

- Ça va ? demanda Fanch.
- Ça tire mais je tiens bon, dit  Pépé.

En effet, le courant n'avait pas cessé  d'augmenter depuis des heures. Il ne fallait surtout pas lâcher.

- Tu crois qu'ils vont y arriver ? demanda le ponton à la vieille roue.
- T'inquiète pas, dit-elle. Je connais Pépé. Il est costaud.

Il ne faisait plus très jour. Pépé et Fanch parvinrent quand même à haler Titic jusqu'au ponton.

- Tu l'attaches où ? demanda Pépé.

Il n'avait pas très chaud. Maintenant il avait hâte de rentrer refaire du feu dans la cheminée.

- Là ça ira, dit Fanch en désignant un gros anneau en fer chevillé dans le bois.
- Pas là ! pas là ! crissa aussitôt le ponton.

Mais Fanch était un sourd bougeant et Pépé n'entendit pas l'appel  noyé dans le roulement de la rivière et le battement de la pluie.

- Tu peux lâcher ! dit Fanch après avoir  fait un solide noeud marin.

Titic encore groggy par le voyage, n'avait rien dit. Pour un marin comme lui, la sensation d'être ballotté dans de l'eau plate était étrange.

- Voilà, c'est fait ! dit fièrement Fanch en se frottant les mains.
- T'es sûr que ça tient bon ? demanda Pépé.
- Tu peux y aller, dit Fanch. La corde est neuve et l'anneau tellement gros qu'on pourrait y attacher la chaîne d'un paquebot, dit-il en rigolant.

Des éclairs zébraient l'horizon du côté du soleil couchant. L'atmosphère restait plombée, bizarrement tiraillée entre un vent chaud et une pluie froide.

- Hâtons-nous ! dit Pépé.

Ils ne mirent pas longtemps à rejoindre le manoir.

- Gare ta voiture dans la grange, dit Pépé. Je vais m'occuper du bois.

Pendant que Fanch effectuait ses manoeuvres, Pépé était revenu sur le perron. Il enleva ses sabots car les schisteuses avaient horreur de la boue. Il entra.

- Ohé ! Jeannette ! Jakou !

Jeannette et Jakou défaisaient leurs valises, dans l'une ou l'autre des grandes chambres. Pépé entendait le parquet grincer au dessus de sa tête.

- Pépé ! Pépé ! Tu as la pie ? cria Jakou.

Pépé n'eut pas le temps de répondre. Une vitre venait de voler en éclats. Le bruit du verre brisé résonna dans tout le manoir.

à suivre…

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20- Au manoir.

Enregistré dans : La rémige bleue — 27 mars, 2009 @ 3:39

Episodes précédents :
Titine, Titic et Jakou sont en route vers le manoir. Ronron cherche à les rejoindre en suivant un chemin qu'il pense être le sien. Bleuette la rémige bleue a rencontré Jonathan le goéland, quelque part au-dessus de l'océan. Pica et Picou veulent finir leur nid, mais y arriveront-ils ? Au manoir, les choses s'excitent avant la tempête. Près des côtes, Bleuette fait la connaissance de Stradi. L'essuie-glace de Titine est cassé par la branche que tenait Picou. Jakou tente de sauver Picou bien mal en point. Pépé et Biclou ramènent des bûches au manoir. Ronron est arrivé jusqu'à une carrière un peu folle. La pauvre Pica cherche son Picou désespérément. Le vieux ponton et la roue attendent l'arrivée de Titic. Bleuette et Stradi dansent innocemment dans l'eau. Fanch a découvert Picou dans la cale de Titic, il songe à le faire empailler. Le début de tempête réveille la chouette empaillée et perturbe la vieille horloge. Ronron a rencontré un étrange Dolmen. La rieuse vient au secours de Pica.

L'atmosphère était de plus en plus agitée. Le vent était revenu, il n'avait pas l'air très optimiste. Au manoir, tout le monde était déjà prévenu qu'il allait y avoir du grabuge. Les commentaires allaient bon train. Tout le monde ? Non, il restait encore l'insouciante colombe qui dormait tranquillement. Le vent n'avait pas osé la déranger. La colombe était assez volage. Elle avait un petit côté porte bonheur fragile. Mais qui n'eut pas craqué pour elle ? Elle était si belle. Elle avait enflammé bien des coeurs au pigeonnier. Sous le toit du manoir, il y avait de belles alvéoles sculptées dans la pierre, alignées en rang d'oignons. C'était le pigeonnier plutôt que colombier, car il n'y avait qu'une seule colombe pour tout un tas de pigeons.

- Eh ! Les copains ! Vous êtes parés pour la tempête ?

Quelle question ! Ces oiseaux là n'étaient pas nés de la dernière pluie. Dès qu'ils avaient su, ils s'étaient précipités dans la basse-cour pour chiper aux poules tout ce qu'ils pouvaient. Leurs boulins regorgeaient de graines d'avoine et d'orge. Ils étaient absolument tranquilles. La tempête pouvait souffler tout ce qu'elle voulait, ils avaient de quoi tenir un siège. Cependant, ils roucoulaient un peu trop d'agitation et peut-être même d'inquiétude. Il y avait beaucoup de bruit sous la gouttière.

- Calmez-vous ! lança le ramier.

Il était le seul ramier du pigeonnier. Peut-être était-il un peu plus sage que les autres ? En tous les cas, il appréciait l'hospitalité de la bâtisse. D'ordinaire, un ramier vit plutôt dans les arbres, mais celui-ci avait trouvé bon d'avoir ici le gîte et le couvert. La place était bonne.

- Taisez-vous ! Elle dort.

Trop tard. Avec tout ce chahut, la colombe s'étira. Elle avait dormi son saoul toute l'après-midi, après avoir voleté toute la matinée.

- De quoi parlez-vous ? dit-elle en ouvrant un oeil.
- De la tempête qui va venir, dit son voisin qui ne savait pas se taire.
- Une tempête ? fit la colombe debout sur ses deux pattes.
- Oui, oui, une tempête.

Le vent ne se gênait pas pour faire bouffer ses jolies plumes blanches. La pluie l'aspergeait de ses fines gouttelettes, mais ça ne la dérangeait pas.

- Oh mais ça tombe bien, fit-elle.
- Aille ! subodora le ramier.
- Justement, je voulais composer une pavane. Oh que ça tombe bien !

Elle aimait beaucoup l'improvisation. Elle ne perdit pas une seconde et s'éclaircit la gorge.

- Belle jolie tempête,
Demain sera ta fête.
Le vent ce beau ténor,
Soufflera au dehors.

Ce n'était qu'un préambule pour se mettre en voix. Elle attendit une seconde pour voir l'effet que ça faisait.

- Belle jolie tempête,
Demain sera… Euh… Demain sera ?…

Elle s'interrompit. Elle avait déjà dit ça.

- Euh…

Après tout, un vers de plus ou un vers de moins, ce n'était pas très grave. La belle colombe gonfla son jabot pour mieux chanter encore.

- Belle jolie tempête,
Fera tourner nos têtes.
Nous chanterons en choeur,
Pour oublier nos peurs,
La belle symphonie,
Des gouttes de pluie.

Dans le rang des pigeons, la roucoulade était terminée. Etaient-ils à ce point subjugués ?

- Belle jolie tempête,
Seras-tu…
- Pépé et Biclou ! cria le donjon du haut de sa vigie.

Pauvre petite colombe, ce n'était pas gentil de lui clouer le bec.

- Ouf ! Elle était partie pour la nuit, chuchota l'un assez discrètement.
- A-t-elle seulement à manger ? demanda l'autre.
- Colombe ?
- Oui ? Ça vous a plu ? demanda-t-elle.

Il n'y avait aucune raison de la décevoir.

- Magnifique ! Mais as-tu à manger ?
- Non, mes petits pigeons. Je ferai mes emplettes demain.
- Demain ? Mais demain c'est l'ouragan !
- Oh ! Je n'y avais pas pensé, paniqua-t-elle.

Les pigeons se concertèrent.

- On se cotise comme d'habitude, dit le ramier.

C'était leur colombe. Elle était si belle.

- Colombe ?
- Oui ? roucoula-t-elle.
- Viens donc t'abriter, ne reste pas sous cette pluie. Il y a des provisions dans nos nichoirs.
- C'est vrai ? Vous faites ça pour moi ? Que vous êtes mignons, mes petits pigeons. Tenez ! Je vais vous chanter…
- Non ! Non ! Pas le temps ! Viens immédiatement.
- Ah bon ? fit-elle de sa petite moue à faire craquer plus d'un.

Pendant ce temps, Pépé peinait dans les derniers mètres. Il était dans la côte qui mène à la grande porte cochère, juste à côté du donjon. Avec une carriole pleine de bûches, c'était lourd à traîner. Pépé était obligé de pédaler en danseuse et il avait mal aux jambes.

- Qu'est-ce qu'il a ce vent ? n'arrêtait-il pas de dire.

Le vent était de face. Ça rendait le pédalage encore plus difficile, sans compter la pluie qui devenait de plus en plus ferme. Dans son effort, Pépé n'entendait pas les appels répétés.

- Pépé! Pépé ! Pépé !
- Mhhh ? Qu'est-ce qu'il y a  Biclou ?
- Moi ?… Je n'ai rien dit.

Ce n'était pas Biclou, c'était le vent. Le vent ne savait jamais trop à quoi s'en tenir avec les bougeants habillés. Une espèce de timidité. Allez savoir pourquoi ? Peut-être à cause de cet engin de torture qu'avaient inventé les humains pour le faire parler contre son gré : l'anémomètre. Il avait la hantise des anémomètres. Donc en général, il ne s'adressait jamais à eux directement. Il préférait passer par des intermédiaires comme les voiles ou les ailes de moulin. Mais là, il y avait urgence. Il s'était décidé à parler à Pépé.

- Pépé ! C'est moi le vent.
- Le vent ? dit Pépé.

Maintenant qu'il y prêtait attention, il se rendait compte que le vent lui parlait. Essayez donc de pédaler et d'écouter en même temps ce que vous dit le vent. Ce n'est pas possible. Pépé dut donc s'arrêter.

- Ouf ! Mes jambes ! dit-il.
- Tu te dégonfles ? demanda Biclou.

Le vent souffla encore plus fort. Il n'était pas question que Pépé se laisse distraire par son vélo. Il fallait qu'il l'écoute.

- Il va y avoir un ouragan, dit-il.
- Un ouragan ? fit Pépé.
- Oui. Pour cette nuit ou pour demain.
- Un ouragan ici ? dit Pépé incrédule.

Peut-être le vent exagérait-il un tout petit peu ? Peut-être n'était-ce qu'une grosse tempête ?

- Il arrive par le large. Il vient des mers du sud, précisa-t-il.
- Comment est-ce possible ? demanda Pépé.
- Je n'en sais rien, dit le vent.

Depuis que la Terre avait ses bouffées de chaleur, cyclones, hurricanes et autres tornades s'étaient donné le mot pour partir à l'assaut de contrées jusqu'alors épargnées.

- Tu penseras à la lucarne du grenier, lui dit le vent. Je trouve qu'elle ballote un peu trop.

Les petites recommandations étant faites, maintenant que Pépé était prévenu, le vent respirait un peu mieux.

Pépé !…

C’était Biclou qui commençait à s'impatienter.

On y va Pépé ?

Mais Pépé était perdu dans ses pensées. Jakou et ses parents allaient bientôt arriver. Il avait peut-être fait un peu trop la causette avec la marchande de vélos. D'ordinaire, ça lui était égal de perdre du temps, surtout avec la marchande. C'était plutôt du bon temps. Mais là, il fallait qu'il se dépêche un peu. Il ne devait plus y avoir beaucoup de braises et sa cheminée était frileuse. Le vent l'avait stoppé dans son élan. Il n'était plus question de se remettre en selle, il irait certainement aussi vite à pied.

- Il faudrait quand même y songer, lui dit le vélo.

“Songer à quoi ?” se demanda Pépé.

- Tu devrais te faire changer, lui dit-il brutalement.
- Qu'est-ce que tu dis ?
- Pépé, c'est pour ton bien.
- Mon bien ?
- Ben oui. Je te rangerai définitivement dans ma remise. Tu pourras te reposer.
- Mais c'est immonde ce que tu dis.
- Pourquoi ? Je t'aime bien.

La logique d'un vélo n'est pas toujours celle du bougeant habillé qui se promène dessus.

- Drôle de façon de m'aimer, dit Pépé.
- Rassure-toi. Je ne te laisserai pas tomber. Je viendrai te rejoindre après mes promenades.
- Ah oui ? Un vélo, ça ne s'émancipe pas, figures-toi.

Qu'allait répondre Biclou ? Un vélo, ça ne roule quand même pas tout seul !

- Mais tu ne comprends rien.
- Alors, explique moi, mon cher Biclou.
- Ben… Tu vas demander à la marchande de te changer.
- De changer de vêtements ?

Biclou commençait à s'énerver.

- Mais non… Fais pas l'idiot.
- Tu dérailles mon vieux.
- Non ! Mes maillons sont neufs, pas comme tes sabots !
- Quel vélo ! soupira Pépé.
- Je vais demander à la marchande si elle veux bien que tu m'achètes un autre Pépé plus neuf.

Biclou rêvait-il d'un Pépé de compétition ?

- Ah bon ? Je ne te savais pas comme ça.
- Ben quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit de mal ?
- Mon vieux Biclou. Cesse de dire des bêtises.
- Alors là, tu me vexes.

Pépé avait envie de rire.

- Un Pépé, ça ne se vend pas !
- Y a plus ton modèle ? Mince ! Je m'étais habitué à toi.
- La marchande ne vend pas de Pépé, Biclou.
- Un autre modèle approché peut-être ?

Malgré son âge, Biclou était resté naïf.

- On ne vend plus de bougeants habillés sur Terre, expliqua Pépé à son vieil ami.
- Ça se vendait ?
- Oui ! Ça s'appelait des esclaves.
- Ah bon ? Je ne connaissais pas ce synonyme, dit Biclou.

Pépé haussa les épaules.

- Renonce à cette idée, Biclou.
- Tu es certain qu'il ne s'en vend plus… d'esclaves.
- Oui Biclou, enfin… presque sûr.

Biclou semblait un peu déçu. Il aurait bien aimé avoir un esclave tout frais. Il se fit une raison.

- C'est pas grave, dit-il.
- Quoi ?
- Je te ferai pédaler moins vite mon petit Pépé. Comme ça tu me dureras plus longtemps.

Sur ces bonnes paroles, ils franchirent la porte cochère.

 

à suivre…

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19- La rieuse.

Enregistré dans : La rémige bleue — 20 mars, 2009 @ 5:54

Episodes précédents :
Titine, Titic et Jakou sont en route vers le manoir. Ronron cherche à les rejoindre en suivant un chemin qu'il pense être le sien. Bleuette la rémige bleue a rencontré Jonathan le goéland, quelque part au-dessus de l'océan. Pica et Picou veulent finir leur nid, mais y arriveront-ils ? Au manoir, les choses s'excitent avant la tempête. Près des côtes, Bleuette fait la connaissance de Stradi. L'essuie-glace de Titine est cassé par la branche que tenait Picou. Jakou tente de sauver Picou bien mal en point. Pépé et Biclou ramènent des bûches au manoir. Ronron est arrivé jusqu'à une carrière un peu folle. La pauvre Pica cherche son Picou désespérément. Le vieux ponton et la roue attendent l'arrivée de Titic. Bleuette et Stradi dansent innocemment dans l'eau. Fanch a découvert Picou dans la cale de Titic, il songe à le faire empailler. Le début de tempête réveille la chouette empaillée et perturbe la vieille horloge. Ronron a rencontré un étrange dolmen.

 

Au petit jour, au très grand large, il y avait  eu ces petits tourbillons innocents qui filaient à la surface de l'eau.

- Regarde comme je tourne ! avait dit l'un, sans faire attention.

Et ploc ! Il s'était écrasé contre une petite vague, en faisant des bulles.

- Et moi ! Je tourne encore plus vite ! avait répondu un autre.

Et plaf ! Il avait laissé un beau remous tout blanc.

Le vent s'était réveillé de bonne humeur. Ça l'amusait toujours de les voir apparaître puis disparaître ainsi comme des feux follets. Ces tournoiements avaient la vie très courte, c'était le prix d'une existence de pur plaisir. Ils tournaient, tournaient, tournaient, jusqu'à en perdre la tête. Mais très vite, la bonne humeur du vent était tombée. La mer avait frémi à l'approche d'une ombre menaçante. Le bon petit vent s'était enfui à toute vitesse en retenant son souffle. Un monstre avançait sournoisement, embrassant tout l'horizon.

- Ecartez-vous, minables !

Tous les petits tourbillonnements qui se trouvaient sur son passage furent avalés tout cru.

Un titan qui venait de très loin. Il eut fallut être grand comme la Terre pour reconnaître la petite turbulence qu'il fut bien auparavant. Il était immense. Il avait grandi en surfant sur les mers du sud, en gobant tous ses congénères. Il s'était gorgé d'eau et d'air chaud jusqu'à devenir aussi fort qu'un million de grands nuages d'orage. Il se déployait à perte de vue en véritable despote des mers. Il attendait son heure de gloire pour envahir les terres.
L'ouragan !
Jonathan s'était gavé. Il avait le ventre plein et l'esprit tourmenté. Il avait ratissé l'océan à la recherche de sa compagne.

“Jamais je n'aurais dû abandonner cette plume, se disait-il”.

Des bourrasques cinglaient de partout. Jonathan volait dangereusement sur la crête des vagues.

- Vous avez vu Bleuette ? leur criait-il sans cesse.

Mais les vagues étaient devenues complètement ivres. Elles gonflaient d'excitation.

- On l'a vu ! On l'a vu !
- Où ça ? fit Jonathan fébrile.

Elles ne l'écoutait guère. Elles ne parlaient pas de Bleuette.

- On l'a vu ! On l'a vu !

Jonathan volait beaucoup trop bas. Ses ailes battaient presque dans l'eau. Une énorme vague le surprit. Elle gicla au dessus de sa tête. Jonathan se posa en catastrophe en buvant la tasse. Il était furieux.

- Vous êtes folles ?
- On l'a vu ! On l'a vu !
- Qui ça ? s'énerva-t-il en se laissant ballotter.

La vague qui le portait lui dit :

- Ne reste pas là. C'est notre fête.
- Que se passe-t-il ? demanda-t-il inquiet.

La vague faisait un vacarme épouvantable.

- Je l'ai vu moi aussi ! gronda-t-elle. Il arrive !
- Qui ? fit Jonathan dont la voix paraissait minuscule.
- Le géant ! Le vortex ! Le maelstrom ! L'ouragan !

Jonathan aurait mordu son aile de déconvenue. Le vent l'avait pourtant prévenu. Il s'était laissé attendrir par le charme et la naïveté de cette jolie plume. Il n'avait plus pensé à la tempête qui arrivait. Jamais il ne parviendrait à retrouver Bleuette.

- Déguerpi d'ici ! rugit la vague.

Elle l'avait porté tout près des rochers à une vitesse inouïe. Jonathan claqua furieusement des ailes. Elle s'écrasa contre la falaise dans un panache éblouissant. C'était vraiment magnifique. Plus le temps s'écoulait, plus les vagues devenaient énormes et plus elles étaient promises à une fin grandiose. L'ouragan qui s'approchait les maintenait dans un état d'excitation extrême.

- Tu as vu ? dit la mouette à son grand fou.
- Qu' est-ce qu'il y a ma petite rieuse ?
- Ce Jonathan est complètement dingue. Il a faillit s'écraser.
- Il a oublié de voler ? rigola le vieux fou de bassan.
- Il était sur une grosse vague, dit la rieuse.
- Bah, j'ai fait ça quand j'étais jeune, fit le vieux fou.
- C'est pas parce que tu faisais l'idiot qu'il doit faire pareil !

La mouette houspillait gentiment son vieux compagnon. Elle était toujours d'humeur égale et souriait tout le temps. Ce n'est pas pour rien qu'on l'appelait la rieuse !

- Tu as assez mangé ? lui demanda-t-elle.
- Ça ira pour moi, dit le vieux fou de bassan. Je tiendrais le temps qu'il faudra.

Sacré vieux fou ! Il claudiquait d'une aile. Il ne pouvait plus voler que par beau temps, et encore ! Il y a longtemps, il avait trop joué avec le vent. Il s'était fait plaquer contre la falaise lors d'une glorieuse tempête. Il s'était cassé une aile. La petite rieuse, qui alors était très jeune, avait secouru ce fou dans la force de l'âge. Elle lui avait donné à boire et à manger dans son propre bec, de l'eau de mer et du poisson frétillant. Il s'en était remis maladroitement. Depuis ce temps là, ils ne s'étaient plus jamais quittés.

- Il fait trop mauvais, dit la rieuse pensant qu'il n'était plus question de pêcher du poisson.
- Ne t'inquiète pas pour moi, lui dit le vieux fou.

Ils avaient une belle niche dans le creux de la falaise, bien à l'abri. La mouette héla Jonathan.

- Reste pas là ! Tu vas te faire massacrer par les vagues !

Jonathan s'était ramassé de plein fouet les éclaboussures de la grande vague. Il avait les plumes hirsutes.

- T'as pris un shampoing ? cria la rieuse.

Elle avait toujours le mot pour rire.

- Les vagues sont folles ! dit Jonathan en reprenant de l'altitude.
- Je vois ça, remarqua la rieuse. Elles font la course ?

Mais Jonathan était morose. Il n'avait pas le coeur à plaisanter. Il plana tout doucement pour reprendre ses esprits et vint se poser près d'eux.

- T'as avalé ton bec ? fit la mouette, voyant la mine déconfite de son ami.
- Je l'ai perdue, dit Jonathan.
- Quoi ?
- J'ai perdu une plume, dit-il.

Jonathan était un oiseau intrépide. Il adorait se lancer des défis. La rieuse se mit à rire.

- Tu n'y a laissé qu'une plume ? dit-elle malicieusement.

Mais il ne s'agissait pas d'exploit.

- J'ai perdu une rémige bleue qui s'appelle Bleuette, avoua-t-il.

Le fou de bassan avait levé la tête. “Bleuette ?”

Jonathan leur expliqua tout. De leur rencontre à une altitude invraisemblable pour une plume, jusqu'à la stupide envie de se goinfrer de poissons. Il s'en voulait de ne pas avoir mieux écouté l'appel du vent. Une tempête ! Un ouragan d'après les vagues. Une petite plume bleue était incapable d'y survivre. La mouette réfléchissait.

- C'est bizarre, dit-elle. Le vent ne m'a rien dit.

Pauvre vent. Il avait d'abord paniqué face au terrible déluge qui se préparait. Il avait commencé à souffler un peu partout dans le désordre pour prévenir les dauphins, les requins, les oiseaux, les bateaux, tout ce qui se trouvait finalement à sa portée. Il ne soufflait pas très fort. Ce n'était qu'un petit vent. Bleuette l'avait déconcerté. Elle ne l'avait pas écouté. Cette demoiselle voulait se faire porter jusqu'à la côte. Il n'avait pas le temps. Il était repartit. Pris de remords, il était revenu ne voulant pas la laisser seule. Bleuette était avec Jonathan. Il avait insisté . Ils s'étaient laissés convaincre. Il avait dû repartir une fois de plus, sans prendre le temps de respirer. Il avait tourné en rond, s'était laissé distraire par Bleuette et sa valse effrénée (cela lui fit du bien). Il s'était rendu compte qu'il oubliait tous ces amis terrestres. Abandonnant Bleuette et Stradi à leur sort incertain, il courut prévenir les arbres de la forêt, le manoir et les oiseaux du peuplier. Pépé n'était pas rentré, les schisteuses faisaient du ramdam. Pauvre vent éreinté. Ce n'était pas une vie pour lui qui d'ordinaire était si tranquille. Il était encore là bas dans la forêt à vouloir sauver Pica qui ne pouvait pas rester seule dans l'état où elle était.

- Pressez-vous ! Pressez-vous ! disait-il.

Il avait été formel à propos de l'ouragan.

- Un ouragan ?
- Pas le temps de vous expliquer. Je vous emmène ! avait-il dit.

Ainsi, Pica s'était laissée faire.

- Je ne veux pas être un poids pour toi, disait-elle.
- Pas de sottises ! Embarquez !
- Tu nous enlèves ?
- Pica ! Maintiens tes ailes droites et garde fermement Feuillette dans ton bec !

C'est ainsi que le vent avait poussé Pica vers un lieu de réconfort. Il était à peu près certain que l'amie qu'il connaissait ferait tout son possible pour rendre la vie moins dure à cette jeune pie désemparée. Il pensait à la rieuse. Elle était si sage et pragmatique. Le vent savait que son amie n'allait jamais braver la haute mer quand les nuages gris moutonnaient à l'horizon. Elle était prudente. Il pouvait la prévenir en dernier, elle ne lui en voudrait pas. Elle s'était sûrement mise à l'abri près de son vieux fou. Encore un effort et elle aussi serait avertie du danger qui guettait tout le monde.

- Ouah ! Quelle force ! dit Feuillette.

Pica volait sans raison.

- C'est magnifique ! s'extasia la petite feuille.

Pica volait le coeur abîmé.

- Je vois l'océan ! se réjouit Feuillette.

La pauvre pie avait une douleur de pierre dans la tête.

- Pica ! regarde !
- Qu'y a-t-il Feuillette ?
- Les vagues, l'écume, les rochers ! Que c'est beau !

Mais plus rien n'intéressait Pica.

- J'ai peur, dit soudain la petite feuille.
- Pourquoi ?
- Nous n'allons pas nous fracasser contre la falaise ?
- Et alors ?

Le vent s'était débrouillé pour la faire tenir en l'air. Ce n'était pas facile de faire voler une pie qui avait perdu le goût de vivre. Il approchait de ces belles falaises qui bordaient le littoral. Il entendait les oiseaux marins piailler dans les embruns.

- Tiens donc, le revoilà ! remarqua Jonathan. Quand on parle du loup…

La petite brise légère se faisait agréablement sentir.

- Qu'est ce qu'il fichait ? demanda la rieuse. Il est allé faire la causette à la tempête ?

Le vent avait reconnu la voix gouailleuse de son amie parmi toutes les autres. Il se plissa comme il le fallait pour faire atterrir sa compagne d'infortune.

- Qui nous amènes-tu ? demanda la mouette fort surprise de voir arriver un bel oiseau noir et blanc à longue queue.

Pica se laissa déposer au domaine de la rieuse.

- Où sommes-nous ? balbutia-t-elle.
- On s'est posé sur la falaise ! respira Feuillette avec soulagement.
- Ah bon ?
- Chère Pica, intervint le vent. Tu dors debout ?

Elle était complètement abasourdie. Elle titubait dangereusement sur le rebord de la falaise.

- Viens par ici ! fit la rieuse en la tirant du bec par le bout de l'aile.

Pica se laissa faire.

- Pousse-toi un peu mon foufou.

Le vieux fou de bassan poussa son popotin un peu plus loin, laissant place chaude.

- Couche-toi là ! fit la rieuse.

Pica se laissa faire.

- Elle n'a pas l'air bien, dit Jonathan.
- Elle s'appelle Pica et vient de perdre son amour, souffla le vent.
- Oh la pauvre !
- Il va y avoir une très grosse tempête, ajouta le vent.
- Je sais, dit la rieuse. Jonathan m'a prévenue.

Le vent chercha à s'excuser de ne pas être venu plus vite.

- J'ai pensé que cette petite pie triste serait mieux ici, dit-il.
- Tu as bien fait, dit la mouette.

La rieuse s'approcha de Pica. Elle ne posa pas de questions. C'était bien trop tôt et trop douloureux.

- J'ai une petite sardine toute fraîche pour toi, lui dit-elle. Mon gros foufou n'en a pas voulu.
- Je n'ai pas faim, répondit Pica.

Le vieux fou de bassan dodelinait de la tête. Il fouillait du bec dans le creux d'un rocher. Jonathan s'était envolé rejoindre le vent parti prévenir des cormorans passant par là.

- Et Bleuette ? demanda-t-il.

Quand il sut qu'elle dansait une valse bleue, il frissonna. Le vieux fou trouva enfin ce qu'il cherchait. Il allongea le cou jusqu'à la belle pie.

- Tiens ! lui dit-il.

Elle regarda surprise, la petite chose précieuse.

- Qu'est-ce ? dit-elle.
- Un petit coquillage !

Il avait de jolis reflets nacrés.

- C'est pour toi, dit-il.

Pica esquissa un faible sourire.

à suivre…

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18- Le dolmen.

Enregistré dans : La rémige bleue — 13 mars, 2009 @ 5:17

Episodes précédents :

Titine, Titic et Jakou sont en route vers le manoir. Ronron cherche à les rejoindre en suivant un chemin qu'il pense être le sien. Bleuette la rémige bleue a rencontré Jonathan le goéland, quelque part au-dessus de l'océan. Pica et Picou veulent finir leur nid, mais y arriveront-ils ? Au manoir, les choses s'excitent avant la tempête. Près des côtes, Bleuette fait la connaissance de Stradi. L'essuie-glace de Titine est cassé par la branche que tenait Picou. Jakou tente de sauver Picou bien mal en point. Pépé et Biclou ramènent des bûches au manoir. Ronron est arrivé jusqu'à une carrière un peu folle. La pauvre Pica cherche son Picou désespérément. Le vieux ponton et la roue attendent l'arrivée de Titic. Bleuette et Stradi dansent innocemment dans l'eau.Fanch a découvert Picou dans la cale de Titic, il songe à le faire empailler. Le début de tempête réveille la chouette empaillée et perturbe la vieille horloge.

Les dalles se turent. À cause d'elles, Ronron s'était faufilé un peu n'importe où, sans regarder devant lui, le nez collé entre les pattes. Le silence ne dura pas longtemps, il y eut un craquement terrible dans l'air. Ronron aurait tellement voulu déguerpir, mais il fit exactement le contraire, il se terra encore un peu plus sous le grand bloc de pierre. C'était le tonnerre qui venait de crever le ciel. Des trombes d'eau se mirent à tomber par terre. Ronron était bel et bien coincé.

- Miaou ? fit-il.

Il ne savait pas qui était le maître de ces lieux, celui qui avait réussi à faire taire cette carrière menaçante.

- Miaou ? répéta-t-il plus nettement.

Sa question était pourtant limpide, elle signifiait clairement :

- Qui êtes-vous ?
- Qui suis-je ? Petit profane. Tu ne sais pas qui suis-je ? claironna la grande stèle en réponse.

Le répit de Ronron ne dura pas longtemps. Les dalles recommencèrent à marteler bien plus fort que la pluie.

- Notre dolmen ! Notre dolmen !
- Petite créature, reprit la grande voix majestueuse. Pourquoi es-tu campé sous ma table ?
- Oh pardon, fit Ronron tout confus.
- D'où sors-tu ? Jeune insouciant.
- Je… Je me promenais, dit le chat prudemment.
- Tu te promènes…? Reste donc avec nous… C'est plus stable !

On reconnaissait bien là le raisonnement d'un fixe qui préfère tout ce qui est fixé à tout ce qui bouge.

- Miaou ?
- Tu ne connais pas le dolmen ?
- J'avoue… fit Ronron perplexe.
- Ignorant ! Ignorant ! scandèrent les dalles les plus proches.
- Du calme ! exhorta la table du dolmen. Ce n'est qu'un chat perdu après tout.
- Chat perdu ! Chat perdu !
- Ainsi, pauvre ami égaré, fit le grand dolmen, pour qui tout ce qui bouge est forcément égaré. Ainsi tu ne connais pas… Le monde ?
- Le monde ? fit Ronron éberlué.
- Pauvre ami ! Pauvre ami !
- Taisez-vous !

Même la pluie s'estompa. Ronron put sortir de sa cachette. De petites brumes orageuses se dissipèrent rapidement. Le dolmen se dévoila.

- Mille excuses, dit gauchement Ronron. Je n'avais point remarqué vos grands piliers.
- Me reconnais-tu ? Prosterne-toi !

Ronron fit le gros dos.

- Vous êtes un dolmen ?
- Je suis Le dolmen !
- Le ?

Ronron allait devoir jouer serré. Après des dalles excentriques, voilà un mégalithe égocentrique.

- Il n'y a qu'une seule image du monde, dit-il d'une voix hautaine. Moi !
- Vous êtes… Le monde ? fit Ronron stupéfait.
- Son image ! Petit chat frivole… Son image !
- Ronron ! Je m'appelle Ronron… Un chat ! dit Ronron avec désinvolture.
- Effronté ! tonna le dolmen. On ne s'adresse pas ainsi à l'image du monde.
- Je connais, la terre, la mer… osa dire le chat.
- Alors tu dois connaître le monde !
- Il doit connaître le monde ! Il doit connaître le monde !

Décidemment, cette campagne révélait bien des surprises. Sa ville lui paraissait si morne comparée à cette nature vivifiante. Sans doute, les sens de Ronron avaient-ils été quelque peu anesthésiés par les fumées citadines. Ici, ils étaient exacerbés par la moindre chose qui aussitôt lui parlait.

- Ne les écoute pas, chuchota une petite voix sous ses pattes avant.

Ronron commençait à être blasé. Il avait posé l'un de ses coussinets sous une jolie petite pierre dépolie.

- Moi aussi, j'ai bourlingué. Je connais bien la mer, lui dit le petit galet de rien du tout.

Le dolmen avait l'ouïe fine. Il avait tout entendu. Il n'aimait pas ce petit bout de caillou ridicule qui se mêlait à la conversation.

- La Terre est une grande dalle ! Tout le monde le sait ! affirma le dolmen haut et fort.
- Ridicule ! lança le galet sortant de sa réserve.
- Une grande table posée sur deux géants menhirs !
- La Terre est une petite bille bleue ! répondit le galet du tac au tac.
- Ne l'écoutez pas ! La Terre est une grande dalle, répéta le dolmen.
- La Terre est ronde ! Les instables l'habitent !

Le petit galet avait beau être un hérétique, certaines opinions restaient généralement bien ancrées et immuables chez les cailloux : tout ce qui bouge est forcément instable !

- La Terre est plate ! La Terre est carrée ! Le monde est un dolmen géant ! Vive moi, l'image du monde !

Le dolmen avait dit cela d'une façon tellement magnanime qu'il était difficile de le contredire.

- Vive notre dolmen ! s'exclamèrent les dalles.
- Ignares ! prétendit le petit galet sans se démonter. Vous n'êtes que des sauvages !
- Vive les dalles sauvages ! Vive notre dolmen ! clama toute la carrière joyeuse.
- Bande de scotchées ! lança le galet à l'adresse des dalles.

Ronron se demandait pourquoi il était là au beau milieu d'une assemblée si insolite.

- Et le manoir ? osa-t-il encore.
- Un délire de dalle errante, tonna le dolmen.
- Si ! Ça existe ! cria le galet.

Il y eut des murmures dans l'assemblée. Visiblement il y avait du pour et il y avait du contre. Ronron faillit faire basculer le petit galet en appuyant un peu trop fort sur ses pattes avant. Le caillou sursauta.

- On s'en va d'ici ? lui souffla-t-il.
- On ? s'étonna Ronron.
- Tu m'amènes ? demanda le galet.

Et pourquoi donc Ronron amènerait-il un galet avec lui ?

- Et si je te dis où est le manoir… Tu m'amènes ?

Ronron frisa les moustaches. Etait-ce encore une blague ?

- Tu connais le manoir ?
- Non, fit le galet, mais je crois savoir où il se trouve.
- Alors soit. Montre-moi où est le manoir et je t'amènes où tu voudras.

Le galet lui expliqua que jadis, les instables venaient ici extraire les pierres les plus belles et les plus plates. Ils les jetaient dans leurs étranges machines roulantes et les emportaient ailleurs. On n'entendait plus jamais parler d'elles. Ils les faisaient disparaître à jamais. Jusqu'au jour où l'une d'entre elles est revenue. La pauvre n'était pas belle à voir. Elle portait des traces de gomme que laissaient les engins roulants. Pire : elle avait été sciée en deux. Elle était devenue malgré elle, déplaçable et corvéable à souhait.

- Et alors ? demanda Ronron qui commençait à y trouver de l'intérêt.

Le galet lui expliqua que cette pauvre dalle, fut-elle si belle, était trop grande pour être parquée avec ses soeurs.

- Parquées où ça ? demanda Ronron.

Le galet était content que le chat soit attentif. Il lui révéla finalement que l'endroit où se trouvait ces dalles s'appelait le manoir !

- Comment le sais-tu ? demanda Ronron, avide de savoir.
- Je le sais parce que cette malheureuse dalle me l'a dit. Elle a entendu les instables en parler alors que ce manoir était en construction. Ses petites soeurs seraient à jamais enfermées dans sa grande salle.

Quelque chose chiffonnait Ronron. “Pourquoi cette moitié de dalle serait-elle revenue ici et comment ? Et où était-elle ?”

- Je sais, lui dit le galet qui avait deviné ses pensées. Les instables se servaient de cette piteuse dalle comme d'une cale pour leur grande machine roulante.

Cela expliquait bien des choses. Au gré de l'humeur des instables, elle avait été déposée ici où là, tantôt près d'une jeune dalle lisse, tantôt un peu plus loin, et une fois près du galet ! Comme aux autres, elle lui avait tout raconté avant d'être rembarquée dans son rôle de cale esclave.

“Pauvre dalle” pensa Ronron qui malgré cela ne pouvait s'empêcher de regonfler d'espoir. Il manquait cependant quelques détails qui le turlupinaient.

- Mais qui sont ces instables ? demanda-t-il.
- Les gardiens des géants menhirs ! tonitrua le dolmen qui entendait tout et qui avait tout écouté.
- Mais qui sont ces gardiens ? demanda Ronron qui perdait patience.
- Les humains ! Les bergers de l'équilibre, affirma le dolmen d'un ton solennel.
- Non ! Les humains se moquent des dalles ! rétorqua le petit galet.

D'un côté Ronron était rassuré, le manoir était habité par des humains, c'était bon signe, de l'autre, ça devenait compliqué, il n'avait jamais entendu parler de gardien ni de berger de cailloux…

- Petit chat ! fit le dolmen. Petit chat ! Tu n'es qu'un petit chat et il est normal que tu ne comprennes pas tout.

Il y eut un brouhaha. Quand le dolmen s'adressait à quelqu'un de cette façon, c'est qu'il allait faire un sermon.

- Petit chat. La Terre est en équilibre. En conviens-tu ?
- Oui, fit Ronron.
- La Terre tient toute seule… Nuance ! contredit le galet.

Ronron exerça de son coussinet une pression sur le petit galet. Il voulait qu'il se taise un instant, ne serait-ce que pour entendre la version de ce dolmen.

- Le poids du couchant est égal au poids du levant, n'est-ce pas ? Me suis-tu ?
- Le monde est une balance, ironisa le galet d'une voix étouffée.

Visiblement Ronron n'avait pas compris.

- Regarde le soleil, continua le dolmen.

Ronron releva sa tête toute mouillée. Il pleuvait encore trop pour apercevoir l'astre du jour.

- Le matin, poursuivit le dolmen. Le matin les rayons du soleil pénètrent chez moi. Juste là : entre mes piliers.

Où voulait-il en venir ?

- Et le soir…
- Et le soir ? fit Ronron.
- Il fait de même, cher petit chat.
- Et alors ?

Le dolmen était indulgent. Ce petit chat n'était pas très intelligent. Comment lui faire comprendre ?

- Vois-tu ? lui dit-il. La Terre n'est jamais tombée.
- Non, dit Ronron.
- Elle est donc en équilibre.
- Oui, dit Ronron.
- Je vois que tu commences à piger, dit le dolmen.

C'est vrai, c'était déjà un peu compliqué pour un petit bout de chat, de s'imaginer que la Terre était plate. Alors le dolmen lui expliqua longuement comment il avait acquis la certitude d'être pile poil au centre du monde. Sinon, disait-il, sinon comment expliquer que le soleil levant était à sa droite et le soleil couchant à sa gauche ? C'était logique. C'était mathématique. C'était astronomique !
Les dalles l'avaient écouté religieusement.

- Et les bergers ? demanda Ronron qui n'osait plus bouger de peur de tout déséquilibrer.
- Nous y voilà ! dit le dolmen fier de son auditoire. Pourquoi les humains viennent-ils enlever nos plus belles dalles ? fit-il
- Je ne sais pas, dit Ronron.
- Les élues ! Les élues ! crièrent les dalles.

Et le dolmen expliqua que les humains venaient chercher les dalles pour les disposer aux quatre coins de la Terre, pour faire le contrepoids. Ils étaient les garants du monde. Les garants de l'équilibre !

- N'importe quoi ! dit le galet qui avait failli s'endormir. Les humains vous foulent ! Les humains ont des pieds. Les humains vous usent !
- On ne veut pas êtres usées ! On ne veut pas être usées ! s'apeurèrent les dalles.

Et le galet continua :

- Ils vous colleront les unes aux autres, sans permission.
- C'est affreux !
- Des trottoirs ! Si vous n'êtes pas assez belles, ils feront de vous des trottoirs :
- On ne veut pas faire les trottoirs ! On ne veut pas faire les trottoirs !
- Calmez-vous ! supplia le dolmen.

Mais les dalles continuèrent sur leur lancée.

- Notre dolmen a raison : sans l'équilibre, ce serait le chaos. La Terre tomberait.
- La Terre ne fuit pas.
- La mer est retenue sur les bords.
- Par qui ?
- Par les élues bien entendu… Elles font barrage.

Discrètement Ronron avait commencé à faire rouler le galet.
Un groupe de dalles prit position. Elles étaient acquises à la thèse de la dalle errante, celle qui servait de cale.

- Les humains veulent votre peau ! dirent-elles.
- Moi j'aimerais être enlevée, dit l'une. Je sauverais mes parents. Je les amènerais jusqu'ici…
- Ça se voit qu'elle n'a jamais vu d'instable de près. Elle ne dirait pas la même chose
- Notre dolmen prétend que les instables sont les gardiens des géants menhirs.
- Peut-être… Mais c’est l’enfer avant le paradis.
- Alors moi, je veux connaître le paradis, je me ferai enlever par eux et après…
- Après ?
- Après je m’échapperai pour rejoindre le soleil couchant, là où se trouve le paradis…
- Il y a quoi après les géants menhirs ?
- Rien, ils s’enfoncent dans l’infini.
- Moi, je suis toute fripée, dit une dalle difforme. Je suis pleine de pustules.
- Va te cacher !
- Je suis laide ! Ni élue, ni soumise : je suis libre !
- Vive les dalles libres ! Vive notre dolmen !

Ronron n'avait plus rien à faire ici. Toutes ces questions de cosmologie lui paraissaient bien futiles au regard de la sienne : “où est le manoir ?”. Il avait depuis longtemps résolu le dilemme des trois questions : “Qui sommes-nous ?”, “D'où venons-nous ?”, “Où allons-nous ?”. Lui était un chat, il venait de la ville et allait vers son manoir.

- Où vas-tu ? lui demanda le dolmen.
- Je m'en vais de ce côté là ! dit Ronron. Ça penche un petit peu trop de l'autre côté. J'emmène le galet avec moi pour faire le contrepoids.

“Brave petit chat”, pensa le dolmen.

à suivre…

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17- La chouette et l’horloge.

Enregistré dans : La rémige bleue — 6 mars, 2009 @ 6:14

Episodes précédents :

Titine, Titic et Jakou sont en route vers le manoir. Ronron cherche à les rejoindre en suivant un chemin qu'il pense être le sien. Bleuette la rémige bleue a rencontré Jonathan le goéland, quelque part au-dessus de l'océan. Pica et Picou veulent finir leur nid, mais y arriveront-ils ? Au manoir, les choses s'excitent avant la tempête. Près des côtes, Bleuette fait la connaissance de Stradi. L'essuie-glace de Titine est cassé par la branche que tenait Picou. Jakou tente de sauver Picou bien mal en point. Pépé et Biclou ramènent des bûches au manoir. Ronron est arrivé jusqu'à une carrière un peu folle. La pauvre Pica cherche son Picou désespérément. Le vieux ponton et la roue attendent l'arrivée de Titic. Bleuette et Stradi dansent innocemment dans l'eau. Fanch a découvert Picou dans la cale de Titic, il songe à le faire empailler.

Les schisteuses s'étaient mises à parler toutes en même temps. On les entendait jusqu'en haut, dans le grenier.

- C'est quoi tout ce raffut en bas ? demanda la grande malle ouverte.

C'était l'heure de la sieste dans le grenier, la grande malle ouverte n'aimait pas qu'on la dérange pendant son sommeil.

- Ce sont encore les schisteuses, signala la petite marionnette assise toute contre elle.
- Qu'est-ce qu'elles ont ? demanda la lucarne qui n'arrêtait pas de claquer depuis un certain temps.

Ça devenait de plus en plus difficile de dormir avec tout ce bruit. La sieste dans le grenier durait les quatre cinquièmes de la journée, mais ce n'était pas une raison pour se permettre de faire un tel boucan en fin d'après-midi.

- Arrête de claper ! s'énerva la malle.
- Ce n'est pas de ma faute, dit la lucarne. C'est à cause du vent.

Pendant ce temps, dans la basse-cour, le coq s'empressait de faire rentrer ses poules au poulailler. Il y avait trop de rafales et il n'aimait pas ça. Ses poules pouvaient attraper froid, ce n'était pas bon pour les oeufs. Pire encore, si ce vent venait à forcir, une tuile du toit pourrait bien atterrir sur la tête d'une de ses chères aimées. il ne le supporterait pas, il avait dix poules et c'était déjà un minimum vital.

- Toi ma cocotte, tu files au poulailler ou sinon…

C'était un coq affable. Il mettait rarement à exécution ses supposées menaces. La poule récalcitrante connaissait bien les petites faiblesses de son mâle et continua à picorer comme si de rien n'était.

- Cocotte, tu rentres ! s'agaça-t-il.
- C'est bientôt l'heure des grains ! dit-elle sans se démonter.

En effet, Pépé devait bientôt semer la graille sur le pavé. L'heure du repas était sacrée.

- Pépé n'est pas encore là, se fâcha le coq. En attendant, c'est moi le chef ici, alors tu obéis !

Sa poule dodelina de la tête, l'air de dire qu'elle s'en fichait.

- C'est trop dangereux, dit-il, et il y a trop de vent !
- Oh toi, avec tes principes de précaution…

Le coq se vexa.

- Si tu t'envoles dans un tourbillon, tu auras des oeufs en forme de tire-bouchon ! la prévint-il de guerre lasse.

On entendit au loin le tintement de Biclou. Il n'était donc plus très loin du manoir. Les quelques poules obéissantes se ruèrent en dehors du poulailler. La faim étant plus forte que la raison, elles sortirent affamées dans l'attente de l'arrivée de Pépé. Le coq abdiqua. Le jour où la discipline règnerait dans cette basse-cour n'était pas encore arrivé.

L'effervescence persistait également dans le grenier. La lucarne continuait à faire des siennes.

- Tu as un problème ? demandèrent les ardoises.
- C'est le vent. Il va bientôt me décrocher, affirma-t-elle.
- T'inquiète pas ! Pépé a renforcé tes gonds.
- Je sais, mais tout de même… J'ai peur de me blesser. Et si ça saigne ? ajouta-t-elle.

- Comment ça ?
- Ben, si mon verre se brise, je vais me couper quelque chose, non ?
- Petite sotte, s'amusèrent les ardoises.
- Qu'est-ce que j'ai dit ?
- Il n'y a que les bougeants qui saignent !

Elle se mit à claquer de plus belle. Le vent s'engouffrait par intermittence dans le grenier. Elle était d'humeur boudeuse.

- On ne me dit jamais rien à moi, rouspéta-t-elle.
- Laisse tomber, lui répondit la grande malle. Elles te charrient tout simplement.
- Alors, ça fait quoi quand ça saigne ? demanda la lucarne qui avait décidé d'apprendre quelque chose.
- Ça fait du liquide rouge tout chaud, dit la marionnette.
- Ben voilà ! se réjouit-elle. Les intérieurs au moins, ils savent bien expliquer.

Elle avait dit cela  en appuyant ses mots.

- Qu'est-ce qu'elle insinue la madame lucarne ? se fâchèrent les ardoises.
- Il y a que vous, les extérieures, vous ne savez pas grand chose.

Les ardoises la traitèrent de pimbêche. Elles trépignèrent, en partie de colère, en partie à cause du vent qui parvenait à les soulever.

- Ça suffit ! s'énerva le toit. Laissez la donc tranquille.
- Il n'empêche ! fit une petite ardoise qui était restée bien tranquille jusque là. Il n'empêche que si les extérieures n'étaient pas là…
- Et alors ? grogna le grenier.
- Ben vous, les intérieurs, vous n'existeriez même pas ! Na !

Tout cela faillit partir en une belle dispute à n'en plus finir, lorsqu'une chose bien pire se produisit.

- Qu'est-ce que c'est ? fit une voix stridulante dans le grenier. Le voleur de nuit ?

“Oh non !” soupira la malle.

- Le voleur de nuit ? Encore ce voleur de nuit ?
- Chut ! Mais non, mais non… Rendors-toi.

Trop tard. Elle était réveillée.

- C'est ça ! Mon oeil, oui ! Il est là, le voleur de nuit.
- Mais non ! Il se cache derrière les nuages, il ne te gêne pas.
- Mon autre oeil, oui ! Voleur de nuit !

Elle avait une voix à faire dresser les cheveux de n'importe quel bougeant qui n'était pas chauve. En bas, tout le monde l'avait entendue.

- Pourquoi l'avez-vous réveillée ? hurlèrent les schisteuses.
- Mais taisez-vous donc ! lança la cheminée.

Vraiment trop tard ! La chouette était réveillée.

- Rends-moi ma nuit ! Voleur ! rends-moi ma nuit ! hulula-t-elle.

“Et voilà ! C'est repartit”, déplora le manoir. Elle s'était faite empailler par Pépé, mais elle était devenue beaucoup plus irascible que de son vivant.

- Rends-moi ma nuit ! Voleur ! Rends-moi ma nuit !
- Empaillée et insomniaque ! Quel comble !
- Mais qu'est-ce qu'elle a ? demanda la petite marionnette.

Il y avait que le vent était parvenu à faire tomber l'écharpe qui bandait les grands yeux de l'insomniaque. C'était une idée à Pépé ça… L'écharpe ! Il avait demandé à la chouette, si elle préférait être empaillée les yeux fermés ou les yeux ouverts. Elle avait répondu, les yeux ouverts évidemment. Hélas, elle ne pouvait plus ni cligner des yeux ni dormir. Alors Pépé avait eu l'idée de l'écharpe, pour avoir la paix. Deux fois hélas, celle-ci venait de tomber à cause du vent.

- Voleur de nuit ! Rends-moi ma nuit !

Les tuiles tambourinèrent sur le toit.

- C'est de ta faute, lucarne !
- Mais je n'ai rien fait, moi ! s'insurgea l'accusée.
- Si ! T'es mal bouchée ! Toute pleine de fuites !
- C'est la faute au vent, pleurnicha la petite lucarne dépitée.

La grand malle ouverte essaya de reprendre les choses en main.

- Pauvre petite chouette, dit-elle gentiment. Pépé va venir te poser un bandeau épais sur tes gros yeux, dès qu'il revient. Je te le promets.
- Comment le sais-tu ? Où est ma nuit ?
- Sois patiente, Pépé va venir s'occuper de toi.
- Je ne veux pas de bandeau ! Je veux la peau du voleur ! continua-t-elle.
- Petite chouette, répéta la malle excédée. Ton voleur n'existe pas !
- Si ! Il existe ! C'est le Soleil ! dit-elle en hululant encore plus fort.

Elle était inconsolable.

- Faites la taire ! Faites la taire ! s'exclamèrent les schisteuses tout en bas.

La malle était très patiente.

- Petite Chouette, expliqua-t-elle, le Soleil, c'est le jour… C'est la vie !
- Le Soleil a volé ma nuit éternelle ! hulula-t-elle horriblement.

Ce fut le hululement de trop. Le hululement qui provoqua un début de panique.

Dans le salon, près de la cheminée, il y avait une vieille horloge à balancier. D'ordinaire, elle était très calme. Elle se contentait d'émettre un tic ou un tac de temps à autre, histoire de marquer un peu le temps qui passe paisiblement. Ces rouages et engrenages étaient rouillés depuis une éternité. C'était une horloge sensible qui fonctionnait surtout à l'intuition. Elle était réglée sur la vie du manoir et c'était bien pratique. Elle ne sonnait qu'aux heures utiles ! Ainsi, quand elle entendait Pépé revenir de sa promenade quotidienne, elle savait que c'était l'heure du goûter. Elle n'arrivait plus à faire tourner ses aiguilles dans le même sens, mais ce n'était pas grave, elle se calait approximativement sur les chiffres adéquats et sonnait les coups du goûter. Quand Pépé fermait les volets, elle savait que c'était l'heure du dîner, et elle sonnait les coups du dîner. Au matin, lorsque le coq (qui avait de gros problèmes de réveil) s'égosillait avec beaucoup de retard, elle savait que le soleil était déjà levé depuis un certain temps et que c'était l'heure du petit déjeuner. Elle sonnait donc les coups du petit déjeuner. Au petit matin, lorsque les premiers rayons du soleil effleuraient la lucarne, la chouette empaillée rêvait  toujours qu'elle rentrait de sa chasse nocturne, elle hululait six fois. L'horloge avait décrété une fois pour toutes qu'il serait dans ce cas là, six heures et demi du matin. Elle ne s'embêtait pas avec les heures d'hivers ou les heures d'été, c'était pour elle, son heure de repos, celle  où elle pouvait laisser choir paresseusement ses deux aiguilles sur le chiffre six, le chiffre du bas. Finalement, à sa manière, elle était très ponctuelle. Elle ne se trompait jamais, sauf que…

Sauf que la chouette venait justement de hululer six fois, et pas au petit matin, mais en pleine fin d'après-midi !

L'horloge eut un doute, elle ne savait plus où mettre ses aiguilles. Ces dernières en profitèrent pour se laisser pendouiller mollement. Et ce fut la catastrophe : elle sonna les coups de l'aurore au moment où la journée déclinait.

Les schisteuses ne comprirent pas. Elles réclamèrent leur Pépé en chaussons, comme c'est d'habitude au lever du jour, mais il ne vint pas. Le coq qui avait lui aussi entendu l'horloge, fut pris par le réflexe du cocorico matinal et se mit à chanter à tue-tête jusqu'à ce que Cocotte, sa poule préférée, lui assène un coup d'aile dans le jabot. La baignoire dans laquelle Pépé prend son bain chaque matin, réclama à boire. Les volets claquèrent, pensant qu'ils étaient fermés alors qu'ils étaient ouverts.

Ce fut une belle pagaille, à tel point que le manoir menaça d'abord de flanquer les schisteuses dehors, puis, n'en pouvant plus, décréta tout simplement qu'il allait déménager d'ici, pierre par pierre s'il le fallait.

Il était temps que Pépé arrive.

à suivre…

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16- La dispute.

Enregistré dans : La rémige bleue — 27 février, 2009 @ 5:19

 Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé du chapitre précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

 - Ouille, que j'ai mal ! Ouille, j'ai mal !

Titine tangua. Le pneu crissa :

- À moi les frérots ! À moi !

Ça allait mal. Ça allait vraiment mal pour l'avant droit. Les trois autres frangins avaient pigé tout de suite. Il y avait urgence ! C'était une question de secondes. Le coup de la fuite, c'était mortel !

- Saleté de bagnole !

Fanch fit une embardée. Il pila dans la boue sur le bas-côté de la route, pour la seconde fois de la journée.

- Ça va le frérot ? demandèrent les trois autres frangins inquiets.

L'avant droit répondit faiblement qu'il sentait la piqûre d'un clou. Les pneus soufflèrent un bon coup de soulagement. Le frérot n'avait pas éclaté. Il n'était pas mort. Il avait mal, très mal, mais il allait s'en sortir.

Fanch était furieux.

- Bon sang ! On ne va jamais y arriver !
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda Jeannette.

Fanch était sorti précipitamment en claquant la porte.

- Fichu pneu !

Il était furieux. Sacrée déveine, d'abord cette branche, maintenant un pneu ! La pluie, le vent qui se levait. Il en avait ras le bol.

- Veux-tu de l'aide ? demanda Jeannette.
- Non ! Je m'en occupe. Occupe-toi du gosse !

Il avait commencé à défaire la bâche de Titic. Il n'y avait pas trop de place dans le coffre de Titine. Il avait casé la roue de secours, le cric et la manivelle dans le bateau, c'était plus pratique.

- Maman ! Maman ! dit Jakou.
- Calme-toi ! lui dit sa mère. Tu vois bien que papa est déjà assez énervé comme ça.

Mais Jakou redoutait la réaction de son père.

- Maman ! Qu'est-ce qu'il fait papa ?
- Il va changer la roue. Calme-toi. Il n'en a pas pour long.

Fanch avait déjà sorti la roue. Il n'avait donc rien vu. Il fit signe à Jeannette d'ouvrir sa vitre.

- Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-elle.
- Je ne trouve pas le cric !

Il avait l'air fatigué. La pluie dégoulinait sur ses cheveux. Ce voyage était devenu trop long. Il ne s'était pas reposé. Il n'avait pas passé le volant à Jeannette. C'était toujours comme ça, il ne lui passait jamais le volant. Maintenant il en bavait, son esprit était comme les vitres de Titine : embué !

- Il n'est pas dans le coffre ?
- Non ! Je croyais l'avoir mis dans le bateau.
- Et dans la cale ? suggéra-t-elle.

Comment n'y avait-il pas pensé ? Il avait vaguement regardé, il n'avait rien vu. Maintenant il s'en souvenait. C'était là qu'il avait mis le cric : dans la petite cale !

- Je peux t'aider ? dit-elle encore.

Fanch ne l'écoutait déjà plus. Il avait la tête plongée dans le bateau.

- Tu trouves ?

Une deuxième porte claqua. C'était Jakou sorti en un éclair. Il fonçait droit vers son papa, mais c'était déjà trop tard.

- Jakou… Qu'est-ce que c'est que ça ?

Ce n'était pas un cric qu'il tenait dans la main. Il brandissait l'oiseau par les pattes.

- Jakou… Qu'est-ce que c'est que ça ? répéta-t-il lentement.

L'enfant avait reculé d'un pas.

- Jakou… Explique-moi, ce que c'est que ça ! articula-t-il férocement.

Jeannette était sortie.

- Fanch ! Non !

Ce n'était plus de la brume qu'il avait dans son cerveau, mais de la fumée. Il tenait toujours l'oiseau inanimé. Jakou s'était mis à pleurer.

- Fanch, arrête !

Jeannette avait rarement vu son mari dans cet état.

- Laisse ! Veux-tu ?  J'en ai marre de ce gosse, j'en ai marre !
- Fanch, dit pas ça !
- J'en ai marre de ces bestioles crevées. j'en ai marre !

Jeannette s'était interposée.

- Fanch… Ce n'est qu'un gamin, dit-elle doucement.
- Ah oui ? Et c'est quoi qui a bousillé mon essuie-glace ? C'est quoi ? fit-il en agitant la pie.
- Fanch. Ne sois pas idiot ! lança Jeannette, perdant toute contenance elle aussi.
- Ah oui ? Et la pédagogie de madame Jeannette ? C'est quoi dans ce cas ?
- Elle se mordit les lèvres.
- C'est ça ! Chiale ! Y a pas assez de pluie comme ça.
- Monstre !

L'atmosphère s'était tue, comme si toute la nature assistait à la scène. Fanch se rendit sans doute compte de l'absurdité de son geste. Il aurait pu balancer l'oiseau dans le fossé, mais ne le fit pas. C'était comme si des milliers de regards convergeaient vers lui. Il se sentit soudainement comme paralysé.

- Écoute-moi Jakou, bredouilla-t-il. Si tu veux devenir un homme un jour…

- N'importe quoi, pensa Jeannette.

- Des bestioles sur la route, on en écrase tous les jours. Tu comprends ?
- Pas trop, p'pa.

- Dire qu'il faut que je me taise, se dit Jeannette.
- C'est comme ça Jakou, continua le père, reprenant une espèce de contenance. On ne s'en aperçoit pas toujours.
- J'veux pas, p'pa.
- C'est la vie Jakou. Des bêtes stupides traversent les routes…
- Elles ne sont pas stupides !
- Ah Jakou, ne m'énerve pas plus ! Écoute donc ton père.Fanch avait mal à la tête. Si seulement il avait pu être moins buté, ils se seraient relayés au volant, il n'aurait peut-être pas piqué cette colère stupide.
- Je vais demander à Pépé de soigner la pie, dit le petit Jakou, l'air décidé.
- Cet oiseau est mort, p'tit gars.
- C'est pas vrai ! Il est encore tout chaud, répondit-il le regard noir.

Fanch tenait la pauvre pie délicatement lovée dans ses deux mains. Il avait fait ce geste sans en avoir conscience. Sans le savoir, il s'était rendu coupable face à une nature intransigeante qui le montrait du doigt. Les plumes étaient soyeuses, les paupières fermées. On eut dit que l'oiseau dormait. Il respirait encore ! Il s'en rendait bien compte. Jeannette s'était approchée.

- Que fait-on ? dit-elle, en s'essuyant les yeux.
- Je vais changer la roue, répondit-il bêtement.
- Mais l'oiseau ? fit-elle offusquée.

Fanch avait baissé les yeux. C'est vrai que cet oiseau était tout chaud, mais il ne survivrait sûrement pas. À moins que…

- À quoi penses-tu ? demanda Jeannette.
- Oh rien, dit-il.
- Si, si ! Je le vois à ton air.

Il pensait aux talents à Pépé. Il avait déjà empaillé une vieille chouette et un beau renard, alors pourquoi pas une jeune pie, surtout qu'elle était intacte ! Ça ferait joli et c'est Jakou qui finirait par être content.

- Assez perdu de temps, dit-il, fermant toute discussion. Je vais remettre ce pauvre oiseau dans la cale. On verra plus tard.

Jakou fit un bond joyeux.

- Youpi ! Gentil papa !

Fanch semblait soulagé.

- Mais je vous préviens ! dit-il. Je ne veux plus de remarques sur ceci ou cela jusqu'au manoir. Toi Jakou…Tu iras te sécher, tu changeras tes vêtements. Maman t'en donnera des propres. Tu aideras ta maman à ranger les bagages dans les chambres.

Fanch était content de donner des ordres, il avait repris la face.

- Mais p'pa ?
- Il n'y a plus de mais. Tu feras ce que je te dis.
- Et toi ? demanda Jeannette.
- Moi  j'irai au ponton avec Pépé. On aura le temps d'amarrer le bateau avant la nuit.
- Et la pie ? insista Jakou.
- J'en parlerai à Pépé dès que le bateau sera à l'eau.
- Tu promets ?
- Je promets…
- Tu penses qu'on peut la sauver ? demanda Jeannette.
- Je n'en sais rien, répondit-il bizarrement. Je verrai ça avec Pépé.

Fanch ne mit pas longtemps à réparer Titine. Les trois frérots finir par accepter la roue de secours, non sans l'avoir traitée de planquée pendant quelques mètres. Il tardait à tout le monde d'arriver au manoir.

à suivre…

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15- La valse.

Enregistré dans : La rémige bleue — 25 février, 2009 @ 12:24

Episodes précédents :
Titine, Titic et Jakou sont en route vers le manoir. Ronron cherche à les rejoindre en suivant un chemin qu'il pense être le sien. Bleuette la rémige bleue a rencontré Jonathan le goéland, quelque part au-dessus de l'océan. Pica et Picou veulent finir leur nid, mais y arriveront-ils ? Au manoir, les choses s'excitent avant la tempête. Près des côtes, Bleuette fait la connaissance de Stradi. L'essuie-glace de Titine est cassé par la branche que tenait Picou. Jakou tente de sauver Picou bien mal en point. Pépé et Biclou ramènent des bûches au manoir. Ronron est arrivé jusqu'à une carrière un peu folle. La pauvre Pica cherche son Picou désespérément. Le vieux ponton et la roue attendent l'arrivée de Titic.

- Pff ! Tu les as vu ces deux ! lança une vague.
- Le coup de foudre ?
- Ça m'en a tout l'air.
- Eh ! dit une autre plus loin.
- Quoi ?
- Ça va peut-être l'inciter à rester ?
- Lui ?
- Ben oui ! Monsieur le manche comme elle l'a appelé.

Depuis que Bleuette s'était posée sur Stradi, les vagues moussaient. Stradi ne s'occupait plus d'elles.

- J'ai des doutes, dit l'une.
- Tu crois ?
- Bof. Je ne sais plus.
- Une chose est sûre, fit une petite vague qui venait de se former.
- Quoi ?
- C'est pas la peine de se fatiguer. Il ne jouera plus à saute-mouton.

Bleuette continuait à faire la causette à son nouvel ami.

- La spirale de votre volute est intacte, remarqua-t-elle.
- Vrai ? dit Stradi semblant rougir comme s'il fut léché par des flammes.
- Je vous assure. Quel beau violon vous fûtes, n'est-ce pas ?

Avant que Stradi n'ai pu répondre quoi que ce soit, les vagues jalouses clamèrent en choeur :

- Et nous ? Et nous ?
- Vous êtes d'un magnifique turquoise répliqua Bleuette.

La houle se calma aussitôt. Il suffisait simplement de savoir lui parler.

- Mhhh ! Ce contact avec du solide ! fit la plume.
- Moi aussi ! Quelle sensation ! Ça faisait si longtemps, fit le morceau de bois.

Il restait encore quelques vaguelettes boudeuses.

- Regarde-les !
- Et nous ?… Les liquides ?
- Allez venez ! On s'en va.

C'est ainsi que la mer se fit d'huile.

- Vous êtes un violon ? redemanda Bleuette.
- Oui ! Euh… Enfin… J'étais ! Je suis ce qu'il en reste.

Pauvre Stradi. Où était donc passée sa table d'harmonie ?

- Ça s'est passé comment ?
- Dans un grand naufrage ! fit-il gravement.
- C'est terrible ! frissonna Bleuette.

Ils se turent à nouveau, perdus dans leurs réflexions.

- On peut se tutoyer ? rompit Stradi.
- Je n'osais pas, fit-elle timidement.
- Tu en as une belle robe bleue, lui dit-il.

Bleuette s'empourprait. Le vent était revenu, tout doux. Il savait se faire discret dans les moments intimes.

- C'est agréable de pouvoir se mouvoir comme cela, dit Stradi.
- Comment cela ?
- Tu es ma petite voile, lui dit-il.
- Quel joli compliment.
- Je t'assure. Nous pourrions naviguer ainsi, tous les deux.

Quel beau petit couple innocent voguant dans l'océan !

- Et ce naufrage ? dit Bleuette qui était curieuse.
- Affreux !
- C'est arrivé comment ?
- Contre un iceberg.
- Oh mon dieu !

Stradi avait presque tout perdu. Il se mit à pencher comme un bateau qui coule.

- Plus d'orchestre, plus de musique, plus de danse, plus d'humains…
- Mon pauvre ami.
- Plus rien…

Le frêle esquif semblait vouloir chavirer. Le vent, qui mine de rien écoutait discrètement, souffla sur la rémige bleue, juste à temps pour les remettre d'aplomb.

- Mon gentil Stradi, dit Bleuette ne sachant que rajouter.
- Un somptueux paquebot, soupira-t-il.
- Je te fais mal ? demanda-t-elle.
- Mais non ! Pourquoi ? dit-il gentiment.
- Tous ces souvenirs…
- Au contraire, dit-il. Ils sont si beaux.
- Raconte moi !

Stradi s'exalta :

- Le double escalier, les grands lustres, le grand salon, la musique… Ma vie !
- Quel romantisme, Stradi !
- Ce n'est pas tout ma chère.

Bleuette frémissait.

- J'ai conservé l'âme, avoua-t-il.
- L'âme ?
- Oui ! Celle du violon que je fus.

Bleuette en perdait les barbules.

- J'ai pris la place du chef d'orchestre ! sonna-t-il.
- Comment ? Sans artistes ?
- Mais si !
- Où ça ?

“Pauvre Stradi, pensa Bleuette. La solitude l'a rendu fou.”

- Regarde tout autour de toi ! dit-il.
- Je ne vois rien…
- La mer, les vagues, les dauphins, le vent !
- Eux ?
- Mais bien sûr, chère Bleuette.

La rémige bleue voulait comprendre.

- N'as tu jamais fredonné dans ton âme ? demanda Stradi.
- Si !
- Des opéras, des opérettes, des cantates, des concertos…?
- Oui mais comment ? dit Bleuette qui trépignait.
- Sans corde et sans archet, sans ouïe et sans éclisse… ?
- Bien sûr, je n'en ai point, mais…

Stradi fit une halte triomphante.

- J'ai vibré de toutes les fibres de mon bois, expliqua-t-il enfin.
- Mais Stradi ?
- Ma musique s'est propagée à l'horizon !

Bleuette commençait à comprendre.

- Le temps, le vent, la mer… Nous avons chanté à l'unisson ! s'exclama-t-il.
- Mais alors ? fit Bleuette.
- J'ai respiré, j'ai bu. J'ai noyé mon âme dans l'océan !
- L'océan ?
- Il me l'a rendue au centuple !

Le vent avait écouté. Il en était tout ému, au point d'oublier son souffle. Il avait pourtant forci pour rappeler l'imminence de la tempête, mais à quoi bon ? Ces deux là étaient si insouciants !

- Petit Stradi ? fit Bleuette.
- Quoi ?
- Peux-tu m'apprendre ? implora-t-elle.
- Mieux que cela ! dit Stradi joyeusement.

Il la fit tanguer pour s'amuser.

- Nous allons danser une valse ! annonça-t-il.
- C'est vrai ? Mais comment ? fit-elle ravie.
- Grâce au vent, chère amie Bleuette.
- Au vent ?
- Bien entendu ! Il connaît bien mon répertoire, le sais-tu ?

Stradi se redressa.

- Nous y allons monsieur le vent ?

Le vent fit hausser quelques vagues. Une petite valse n'était pas pour lui déplaire. Un peu de plaisir avant la tempête. Il accepta.

- Pardon… Attendez ! cria Stradi.
- Quoi ?
- Tout d'abord Bleuette… Si tu permets…
- Tout ce que tu veux Stradi !
- Frôle tes barbules contre ma touche ! ordonna-t-il.
- Oh ! Stradi ! Je suis toute confuse…
- Voyons ! Pudique Bleuette.

Il n'y avait personne à la ronde, elle pouvait rosir.

- Excuse-moi, dit-elle. Je n'ai pas l'habitude.
- C'est juste pour t'apprendre l'oeuvre !
- Ah bon ?

Ils s'enlacèrent.

- Que tu es douce.
- Ta touche est si lisse.
- Vibrons ensemble. C'est bon ?
- C'est magnifique !
- Laisse toi bercer.

Heureusement, le vent était là.

- Dites ! Quand vous aurez fini, souffla-t-il.
- C'est bon. Je crois qu'elle a compris, dit confusément Stradi.

Il avait simplement oublié de lui demander si elle savait danser.

- La valse à trois temps ? Tu connais ? La valse à trois temps ?
- Euh… Non ! Pas tellement.
- Ah ! Tant pis, tu vas te laisser guider par le vent.

Bleuette était très impressionnée.

- Juste trois petites choses.
- Je t'écoute.
- Un ! Tu dresses ton rachis tout droit.
- Comme ça ?
- Très bien.
- Deux ! Tu le courbes sur la gauche.
- Là ?
- Un peu plus.
- Trois ! Tu le retournes vers la droite.
- C'est bon ?
- Parfait !

C'était une première. Jamais un tel spectacle n'avait eu lieu en pleine mer.

- Chère partenaire, nous y allons !
- J'ai le trac ! vibra Bleuette.
- Maestro le vent, en place !
- Tout à fait ! fit celui-ci tout à son aise.
- Allons-y !

Un, deux, trois… C'était parti.

- Ça tourne, ça vibre ! s'extasia Bleuette.
- Tu l'entends ? L'orchestre !
- C'est magnifique !
- Alors plus vite !

Bleuette avait le tournis.

- Stradi ?
- Bleuette ?
- Que c'est bon, que c'est beau !
- C'est une valse viennoise, chérie.
- Laquelle ?
- Pour toi… Le beau Danube bleu !

à suivre…

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14- Le vieux ponton.

Enregistré dans : La rémige bleue — 19 février, 2009 @ 4:47

Episodes précédents :
Titine, Titic et Jakou sont en route vers le manoir. Ronron cherche à les rejoindre en suivant un chemin qu'il pense être le sien.
Bleuette la rémige bleue a rencontré Jonathan le goéland, quelque part au-dessus de l'océan. Pica et Picou veulent finir leur nid, mais y arriveront-ils ? Au manoir, les choses s'excitent avant la tempête.
Près des côtes, Bleuette fait la connaissance de Stradi.
L'essuie-glace de Titine est cassé par la branche que tenait Picou. Jakou tente de sauver Picou bien mal en point. Pépé et Biclou ramènent des bûches au manoir. Ronron est arrivé jusqu'à une carrière un peu folle. La pauvre Pica cherche son Picou désespérément.

- Pourquoi craques-tu ? C'est la vieillesse ? demanda la roue du moulin.

La roue et le ponton étaient aussi vieux l'un que l'autre. Ils coulaient des jours paisibles dans le flot d'une rivière tranquille.

- Et toi ? Pourquoi tournes-tu comme une toupie aujourd'hui ?

Pépé venait souvent les voir, lorsqu'il avait besoin de moudre un peu de blé pour faire la farine de son pain, ou pour emprunter Barquette la petite barque verte, histoire de taquiner la truite ou faire une virée jusqu'à la mer. Barquette semblait toute excitée, elle n'arrêtait pas de tirer sur son cordage.

- Ça suffit ou je te détache ! lui dit le vieux ponton.

Mais Barquette s'en fichait. Elle savait bien que sans Pépé, c'était impossible.

- Je sais ce que tu penses, lui dit le ponton.
- Et alors ? fit la petite barque.
- Alors va demander à la roue si ça fait mal de perdre une aube !
- Je ne comprends pas, lui dit Barquette.

La roue du moulin qui tournait comme une folle intervint :

- Je sais ce qu'il veut dire, petite insolente ! Continue donc comme ça et tu verras !

Barquette ne comprenait toujours pas. Cette connivence entre la roue et le ponton avait le dont de l'agacer. Il fallait toujours qu'elle décrypte leurs sous-entendus.

- Tu vas me déchausser un pieu à force de tirer sur ton amarre, lui expliqua enfin le ponton.
- Et ça fait très mal ! ajouta la roue sévèrement.

La roue du moulin savait de quoi elle parlait. Elle avait perdu une pale et ne tournait plus très rond depuis quelques temps. Elle s'inquiétait pour son ponton. Ils étaient faits du même bois, et ce bois n'était plus très solide.

- J'peux pas ! dit Barquette.
- Tu peux pas quoi ? interrogèrent la roue et le ponton en même temps.

Barquette était contente. Pour une fois c'était elle qui posait une devinette.

- J'peux pas me tenir tranquille, dit-elle. C'est à cause de la rivière !

Elle disait tout haut ce que ses amis pensaient inconsciemment : la rivière, si calme d'habitude, était devenue tumultueuse. Il devait pleuvoir des cordes sur les collines. Le temps se gâtait dangereusement.

- Je ne sais pas… Fais quelque chose, dit le ponton. Mets-toi dans le sens du courant. Profile-toi !
- Tu vois bien qu'elle ne peut pas, dit la vieille roue qui pour une fois prenait la défense de la petite barque.

Le ponton grinçait. Il avait mal aux pilotis.

- Tu ne pourrais pas tourner dans l'autre sens ? demanda-t-il à la roue en plaisantant.

C'est comme si il lui avait demandé de remonter le temps.

- C'est ça ! dit-elle. Et toi, transforme-toi en barrage !

Ils avaient beau rigoler, ils savaient que ni l'un ni l'autre, ni personne ne pouvait freiner la rivière qui semblait tellement pressée de finir son chemin dans la ria. Il lui tardait sans doute d'aller prendre un bain de mer.

- On est quel jour ? demanda plus sérieusement le vieux ponton.

C'était un rituel bien établi. Chaque jour, il fallait qu'il demande à sa complice où il en était sur le long fleuve du temps. C'était comme un besoin vital, savoir qu'il vieillissait le rassurait, et savoir qu'il le savait rassurait la vieille roue. Mais pour la première fois de sa vie, elle lui dit toute confuse :

- Je ne sais pas.

Non ! Ce n'était pas possible ! Si sa vétuste roue ne pouvait plus égrainer le temps qui passe… Allait-il perdre tous ses repères ? C'était la catastrophe !

- Tu… Tu plaisantes j'espère ? dit-il fébrilement.
- Non, non, répondit-elle. C'est à cause de ma pale cassée et de cette rivière qui va trop vite. Je n'arrive plus à compter mes tours.
- Mais enfin ? fit le ponton. À peu près… À peu près, tu dois savoir où on en est ?
- Oui bien sûr ! le rassura-t-elle. Mais si je perds une autre pale en route, je crois bien que…
- Et si Pépé te répare ? l'interrompit-il.
- Alors c'est différent ! dit-elle. Je resterais fidèle à Kronos.
- Kronos ? releva le vieux ponton avec une pointe de jalousie dans le ton. C'est qui celui-là ?
- C'est un vieil amant, dit-elle pour le faire bisquer.

Ouf ! Le bel air de la plaisanterie était revenu. Les lattes du ponton pouvaient se détendre. Elles claqueraient si la vieille roue devait s'arrêter. Ce jour là n'était pas encore venu. Sûr que Pépé allait réparer tout ça !

- Sérieusement, dit-il. Kronos et toi… C'est qui d'abord ?

Il lui sembla qu'elle saccadait, mais ce n'était qu'une illusion.

- Grand bêta ! Kronos, c'est le temps… Le temps qui passe !
- Ah bon ! se renfrogna-t-il. Et si un jour tu t'arrêtes ?
- Et bien Kronos s'arrêtera avec moi, dit-elle orgueilleusement.
- Ah ! Ah ! laisse-moi rire. Tu l'as déjà vu faire une halte, celui-là ?
- Non, admit-elle. Mais peut-être qu'un jour…?
- Soit sérieuse, poursuivit-il, car le rituel n'était pas accompli. Quel jour sommes-nous ?

Il lui sembla qu'elle s'emballait. N'était-ce qu'une illusion ?

- Malheur ! dit-elle.
- Quoi encore ? dit le ponton qui en avait déjà eu assez.
- Je suis allé trop vite ! s'affola-t-elle. Et Kronos cet imbécile qui m'a suivi. Il est passé beaucoup trop vite !
- Qui a-t-il à la fin ? s'énerva le ponton.
- Quand Pépé est venu moudre son grain, il m'en a parlé et j'ai complètement oublié de te prévenir.
- De quoi ? fit le ponton qui commençait à s'inquiéter.
- Du nouveau venu !
- Un pêcheur ?
- Non pas du tout. Un bateau !
- Un bateau ici ?

Les vieux rêves du ponton ressurgirent d'un seul coup. “Un grand voilier ? Un trois mats ? Un transatlantique venu de l'Amérique ?”

- Ça va ? demanda la roue, sentant son compagnon tout chose.
- Combien de passagers? dit-il.
- Pardon ?
- Combien de passagers vont accoster ?

La vieille roue usée semblait embarrassée.

- Aucun, dit-elle.
- Comment ça, aucun ? Un vaisseau fantôme peut-être ?

Barquette écoutait. “Un autre bateau ? Y a-t-il de la place pour deux ? Que vais-je devenir ?…”

- C'est pas ça, dit la vieille roue. Il va arriver par la route.
- La route ?

De nouveau l'émotion gagna le ponton. “La consécration ! pensa-t-il. Il vient tout droit d'un chantier naval, c'est certain. Le baptême de l'eau en grande pompe, le champagne !” Il voyait déjà la bouteille se briser majestueusement sur la grande coque.

- Il arrive quand ?
- Justement… dit-elle confuse. La roue a tourné trop vite et…
- Quand ?
- Aujourd'hui, dit-elle.

C'en était trop. Il avait attendu un évènement comme celui-là toute une vie et le voila pris au dépourvu, tout sale et tout moussu. “Mais que fait Pépé ?…”

- Branle-bas de combat ! Tout le monde sur le pont ! Capitaine Pépé à mon présentement ! hurla-t-il.
- T'excite pas comme ça  ! fit la vieille roue. Tu ne l'as pas encore vu, ton bateau…

Mais le ponton n'était plus en état de l'écouter.

- Comment s'appelle-t-il ? demanda-t-il tout heureux.
- Titic.

“Titic, Titic !” Ça avait bien la consonance d'un nom de paquebot, il en était sûr. Un paquebot en miniature certes, mais un paquebot tout de même. “Titic, Titic !” Le ponton était aux anges. Barquette faisait la moue. Elle n'avait plus l'air de compter du tout.

La rivière coula un long moment avant qu'il ne se calme. Barquette tirait tout autant mais ça ne lui faisait plus rien. Il se sentait ragaillardi.

- Entendez-vous ? dit la vieille roue soudainement.

Un bruit de sonnette était dans l'air. C'était Biclou qui la faisait tinter joyeusement. Il arrivait au manoir et ça s'entendait aux alentours. Comme chaque fois qu'il triomphait de son effort, il faisait jouer de sa sonnaille à tue-tête.

 

à suivre…

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13- Pica dans la tourmente.

Enregistré dans : La rémige bleue — 12 février, 2009 @ 5:21

Episodes précédents :
Titine, Titic et Jakou sont en route vers le manoir. Ronron cherche à les rejoindre en suivant un chemin qu'il pense être le sien.
Bleuette la rémige bleue a rencontré Jonathan le goéland, quelque part au-dessus de l'océan.
Pica et Picou veulent finir leur nid, mais y arriveront-ils ?
Au manoir, les choses s'excitent avant la tempête.
Près des côtes, Bleuette fait la connaissance de Stradi.
L'essuie-glace de Titine est cassé par la branche que tenait Picou. Celui-ci est mal en point. Jakou tente de le sauver.
Pépé et Biclou ramènent des bûches au manoir.
Ronron est arrivé jusqu'à une carrière un peu folle.

Le vent, la pluie, Pica ne savait plus où elle était.

- Picou ? Picou où es-tu ?

Elle avait vu la branche harponner l'oeuf roulant. Elle avait vu son compagnon valdinguer dans les airs. L'oeuf s'était arrêté. Elle avait pris peur. Les bougeants étaient sortis, ils n'avaient pas de plumes, ils étaient comme Pépé, emmitouflés dans des tissus.

- Picou ? Picou où es-tu ?

Elle avait  vu la branche coincée sur la coquille. Le plus grand des bougeants, le mâle sans aucun doute, avait projeté hargneusement la belle ramure.

- Picou ? Picou où es-tu ?

Picou avait disparu. Peut-être s'était-il réfugié dans la forêt ? Pica l'avait cherché partout, voltigeant dans les branchages au ras des feuilles.

- Picou ? Picou où es-tu ?

La pauvre pie était revenue près de la route. La bougeante aux grands tissus colorés qui flottaient dans le vent, la femelle certainement, appelait un plus petit bougeant, son poussin sans doute. L'oeuf roulant faisait beaucoup de bruit. Le jeune poussin s'appelait Jakou, sa mère l'avait appelé ainsi. Il venait de sortir d'une sorte de nid à roulettes et rejoignait prestement l'oeuf roulant.

- Picou ? Picou où es-tu ?

L'oeuf roulant repartait, laissant place à la boue, la pluie et le vent.

- Picou ? Picou où es-tu ?

Quelques arbres avaient assisté à la scène, ceux-là même que les oiseaux avaient frôlé joyeusement avant le drame.

- Tu entends ça ? dit le grand chêne.
- Oh oui ! C'est si triste, fit le jeune hêtre.

Pica s'égosillait.

- Picou ! Je suis sur la route ! Reviens Picou !

Jakou avait si bien camouflé son geste à son père et à sa mère que personne ne l'avait vu dissimuler Picou dans l'alcôve de Titic. Même les arbres se fourvoyaient. Le jeune hêtre faisait bruisser ses feuilles.

- À quoi joues-tu ? lui demanda le vieux chêne.
- J'essaye de la prévenir.
- Ça ne rime à rien, dit gravement le vieux chêne.
- Pourquoi ? Ce Picou est tombé près de moi. Je suis sûr qu'il est encore là, allongé sur nos racines.
- Ça ne sert à rien ! répéta le vieux chêne. Le vent est trop fort. Elle ne t'entendra pas.

Le jeune hêtre fit claquer ses branches frénétiquement dans l'espoir d'attirer Pica.

- Ç'est inutile ! s'énerva le vieux chêne. Son oiseau doit être mort à l'heure qu'il est. Les restes feront du bon humus. Réjouis-toi.

Les feuilles tourbillonnaient. Le petit hêtre frissonnait curieusement. Pica s'était posée au beau milieu de la route. Elle n'entendait plus les arbres, elle n'entendait plus la pluie ni le vent. Son monde basculait dans le désespoir. Le petit hêtre se mit à plier comme un saule pleureur.

- Ça va ? demanda le vieil arbre.
- Je suis un émotif, répondit-il.
- Emotif comme un bout de bois, veux-tu dire ?
- Et ces larmes ? se révolta le petit hêtre.
- Je vois surtout de l'eau qui goutte sur tes feuilles, fit remarquer le vieux chêne. La pluie revient dirait-on ?
- Espèce d'inflexible !

Le petit hêtre se mit à maugréer dans son coin. Le vieux chêne essaya de le calmer en lui disant que les émotions c'était fait pour les bougeants et que les fixes étaient des durs !

- N'empêche, fit le petit hêtre en s'ébrouant. Moi, ça me donne toujours le cafard.
- Quoi ?
- Ces petits bougeants écrasés innocemment.
- La vie est ainsi ! rétorqua plutôt sèchement le vieux chêne. De l'humus tu es né, à l'humus tu retourneras. C'est la même et dure loi pour tout le monde. Prends en de l'écorce ! mon petit.

Le vent se fit soudainement plus insistant. Il s'interposa entre les deux arbres.

- Pardonnez-moi de vous déranger, dit-il poliment. Vous n'auriez pas aperçu deux jeunes pies dans le coin ?

Surpris, le petit hêtre se tendit. Le vieux chêne complètement inébranlable répondit stoïquement :

- Vous arrivez trop tard !

Le vent freina dans les feuilles.

- Que s'est-il passé ? demanda-t-il, avant d'ajouter : je viens de la part de maître peuplier du grand manoir.

Le jeune hêtre voulu prendre la parole mais le vieux chêne l'interrompit.

- Maître peuplier ? dit-il Comment va donc ce bon vieux peuplier ?
- Vous le connaissez ? demanda le vent.
- Si je le connais ?! fit  le chêne. Nous étions bambins, petits germes minuscules l'un près de l'autre… Tout petit bout de graine, il rêvait déjà à la vie de château. Sacré bon vieux peuplier ! Il a donc réussi ?
- C'est un peu grâce à moi, dit le vent fièrement. Je me souviens maintenant de cette petite graine vigoureuse qui insistait tant pour que je la dépose au pied du donjon.

Le vent tourbillonna joyeusement à l'évocation de ses souvenirs.

- Vous parliez de pies ? demanda timidement le petit hêtre, en faisant trembloter son feuillage.
- Oui, dit le vent. Le peuplier m'a chargé de les ramener dans leur nid avant la tempête. D'ailleurs j'en aperçois une sur la route, là bas. Elle n'est pas prudente, n'est-ce pas ? Est-ce Picou ou Pica ?

Mais déjà le vent était parti à sa  rencontre sans attendre de réponse.

Pica sautillait. “Picou… Je ne peux vivre sans toi, ne cessait-elle de se dire.” Elle passait du désespoir à la colère :

- Mon Picou…Tu ne peux pas me faire ça ? Saleté d’oeufs roulants ! Saleté de bougeants habillés !

“Il faut que je les prévienne, souffla intérieurement le vent.”

- Oh, oh ! Picou ! Pica ! Picou !! Pica !! s'époumona-t-il.

“Qu’entends-je ? se dit Pica. On dirait que ça vient de partout.”

Le vent souffla sous ses ailes.

- Es-tu Pica ? Es-tu Picou ?
- Qui es-tu ? Où es-tu ? Je ne te vois pas ! s'affola-t-elle un peu plus.
- Je suis le vent !
- Tu me connais ?
- Tu penses bien. Votre peuplier est un ami !

Pica eut une petite lueur d'espoir :

- Picou est rentré au nid ?
- Hélas non. C'est le nid qui m'inquiète. Je souffle trop fort !
- Mon Picou !
- Ne m’en veut pas, fit le vent. Je vais devoir souffler encore plus fort.
- Mon Picou ? Mon chéri ! Tu as donc disparu ? pensa-t-elle à haute voix.
- Mais non ! Ce n'est pas Picou ! C'est la tempête, c’est le nid qui…

Le ton de Pica se fit plus rêche :

- Picou a heurté un oeuf roulant ! déclara-t-elle brutalement.
- Quoi ? dit-il le souffle coupé.

Picou restait introuvable. Pica n'en pouvait plus. “Mon pauvre Picou, cajolait-elle éperdument.”

- Ecartez vous les feuilles mortes, écartez-vous !
- Que fais-tu ? demanda Pica surprise.
- Je cherche ! Allez ! Du balais, les feuilles !
- Qu’espères-tu ?
- Un indice.
- C’est inutile, dit Pica abandonnant tout espoir.
- Je m’infiltre partout, je cherche !

Pica suppliait.

- Amène-moi ! S’il te plait grand vent, amène-moi ! Je l’ai perdu… Je suis sûre que je l'ai perdu… Je suis perdue. Amène-moi.

Mais le vent tourbillonnait furieusement. Il cherchait partout et ne trouvait rien.

- Toi ! Petite feuille sur la route ! Déguerpis !
- M’sieur le vent ! M’sieur le vent ! dit-elle.
- Va-t’en avant que je ne te souffle ! Ce n’est pas le moment de jouer !
- M’sieur le vent !
- T’insiste ! Je souffle !
- M’sieur le vent ? répéta la petite feuille.

Le vent s'agitait. “Ça alors ! Comment peut-elle résister ?”

- Je suis coincée dans la route, m’sieur le vent.

Le vent se calma. Ce qu'il vit le fit frémir.

- Du rouge sur tes nervures ?
- C'est une machine de bougeants habillés, dit la petite feuille.

Pica compris qu'il se passait quelque chose.

- J’arrive! dit-elle, en sautant de côté.

Le vent tournoyait au dessus de la feuille.

- Mais c’est du sang ! déclara-t-il.

Pica baissa le bec. “Petit Picou. Oh non !”

- Que s’est-il passé ? demanda le vent.
- Ma grande branche a cogné la machine qui allait vite, m’sieur le vent.
- Et après ?
- La machine m’a arrachée, écrasée. Je ne sais plus… Je me suis évanouie.

- Picou !!!

Pica était vraiment triste à voir.

- Viens, lui dit le vent qui avait compris toute l'horreur du drame. C'est inutile de rester ici plus longtemps.
- Non pas tout de suite ! dit-elle. Pas avant d’avoir pris cette petite feuille.
- Que vas-tu faire ?
- L’emporter et partir loin… Loin d’ici !

“Pauvre Pica, pensa le vent. Il faut que je fasse quelque chose.”

La pie se pencha sur la petite feuille.

- Je peux te garder ? lui demanda-t-elle, tout en donnant des coups de bec dans le bitume.
- Je veux bien m'dame Pica.
- Tu as un petit nom ? réussit-elle à dire courageusement.
- Oui, m’dame Pica. Je m’appelle Feuillette.

à suivre…

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12- Au bout du chemin.

Enregistré dans : La rémige bleue — 6 février, 2009 @ 4:53

Episodes précédents :
Titine, Titic et Jakou sont en route vers le manoir. Ronron cherche à les rejoindre en suivant un chemin qu'il pense être le sien.
Bleuette la rémige bleue a rencontré Jonathan le goéland, quelque part au-dessus de l'océan.
Pica et Picou veulent finir leur nid, mais y arriveront-ils ?
Au manoir, les choses s'excitent avant la tempête.
Près des côtes, Bleuette fait la connaissance de Stradi.
L'essuie-glace de Titine est cassé par la branche que tenait Picou. Celui-ci est mal en point. Jakou tente de le sauver.
Pépé et Biclou ramènent des bûches au manoir.

Ronron n'avait pas économisé ses pas. Il était pressé. Il s'était donné du mal à suivre cette sente abandonnée.

- C'est par là ? avait-il demandé plusieurs fois.
- Continue petit chat, lui avait-elle répondu à chaque fois.

La sente était très vieille, peu à peu grignotée par des ronces. Elle était toute émue d'avoir un promeneur. Peut-être le dernier, s'était-elle dit. Plus le chat avançait, plus elle s'étiolait. On eut dit un long fil que barbelaient des épines sournoises. Ronron ne fut pas mécontent lorsqu'il déboucha sur un vaste tapis de pierres plates.

- Où suis-je ?

Il attendit la réponse de son chemin. Mais celle-ci ne vint pas. Son compagnon de route n'était plus là. Il n'avait pu le suivre dans un tel chas d'aiguille. Ronron avait perdu son chemin !

“Ai-je donc perdu la tête ? pensa-t-il. Qu'ai-je donc fait, à vouloir suivre les conseils d'un talus ? À vouloir m'entretenir avec un chemin ? Me voilà tout seul, perdu  n'importe où. Qu'ai-je donc cru ? Je suis un chat donc je pense, c'est normal : un chat est ! Mais devais-je croire à la parole des choses ?”

- Qui ose penser dessus ?

Une voix ! Si soudaine et si craquante. Une voix venue du sol ! Ronron sursauta.

“Je suis en manque ! En manque de bol de lait, s'engoissa-t-il. C'est la faim !”

De petits rires fusèrent de partout. Ronron s'affola.

- Qui parle ? miaula-t-il.
- Nous ! Qui d'autre…?

Et toutes les pierres se mirent à jacasser en même temps :

- Nous sommes des dalles ! Nous sommes des dalles !

La nature avait doté Ronron d'oreilles pour qu'il écoute bien malgré lui.

- Tu marches sur moi, indiqua une vieille dalle usée.
- Excusez-moi, fit Ronron mal à l'aise.
- Ce n'est rien petit chat. Tu peux rester. Nous avons le temps.

Il aurait voulu se faire tout léger. Il n'y avait pas le moindre brin d'herbe, ni un poil de mousse où poser ses pattes. Où était-il au juste ?

- Nous sommes ici depuis une éternité, dit l'une.
- Et nous sommes là pour l'éternité, précisa sa jumelle.

Ronron, lui, n'avait pas l'intention de s'éterniser dans ce coin.

- Tu ne vas pas nous enlever ? demanda une petite bigarrée.
- Moi ? s'étonna-t-il. Je n'ai pas l'intention. Non… Franchement.
- Que sont-elles devenues ? questionna une dalle oblique.

Elles étaient bizarres.

- On veut savoir ! On veut savoir !

Ronron paniquait. “Des folles ?”

- Laissez-le parler ! calma la vieille dalle.

Il y eut un murmure de pierres.

- D'abord on lui raconte tout ! décida une toute petite dalle coincée sur le côté.
- On lui raconte ! On lui raconte ! martelèrent toutes les autres.

Ronron commençait à regretter son chemin. Il marchait certainement sur un terrain divaguant.

- Vous êtes gentilles, dit-il prudemment. Mais… Demain peut-être ?

Les dalles s'énervèrent.

- Tout de suite ! Tout de suite !
- Soit ! fit Ronron, résigné.
- C'est moi la première ! C'est moi qui commence ! s'excita la toute petite.
- Pas toi ! Tu racontes n'importe quoi.
- Elle dit la vérité ! soutint la dalle voisine.
- C'est une affreuse menteuse !

“Aïe”, pensa Ronron.

- On les a kidnappées ! cria la toute petite
- Elles ont été choisies, nuança la vieille dalle.
- Elles ne sont jamais revenues ! se défendit la toute petite.
- Elles n'ont jamais voulu revenir, précisa une autre. C'est différent !
- Je ne suis pas d'accord ! Je ne suis pas d'accord !

De qui, de quoi parlaient-elles ?

- Vous avez des nouvelles d'elles ? Elles sont mortes…? En otage ?

Ronron n'en pouvait plus.

- Je ne comprends rien ! s'énerva-t-il. Vous parlez toutes en même temps.

- Taisez-vous ! ordonna la vieille dalle usée. Ce chat ne sait rien.

Qu'était-il censé savoir ? Ronron s'en fichait. Il préférait l'ignorer. Ces pierres plates l'agacaient. Il décida de s'en aller à pas feutrés.

- Je ne sais rien, confirma-t-il simplement.

Mais ces pierres étaient tenaces. Un chat forcément devait savoir quelque chose. Elles n'avaient pas envie de le lâcher comme ça.

- Vous n'avez pas vu ma grande soeur ? Elle était si jolie. C'est pour ça qu'ils l'ont enlevée.
- Moi aussi, un jour je serai choisie.
- Ils sont comment ? Ça fait quoi d'être marchée dessus tout le temps ?

Ronron n'était pas du genre à faire demi-tour. Il fallait qu'il traverse ce dédale de plaques caillouteuses. Il filait comme il pouvait.

- Dalle domestique : le rêve de toute une vie ! s'exalta une jeune toute lisse.
- Petite sotte ! Tu finiras parquée comme une esclave.
- Espèce de sauvage inculte ! T'es jalouse parce que t'es toute moche !
- Et toi tu finiras comme paillasson !
- Je préfère être le paillasson du manoir plutôt que de croupir dans cette carrière jusqu'à la fin de mes jours !

Ronron pila, toutes griffes dehors.

“Manoir ?” Avait-il bien entendu “manoir” ?  Le coeur de Ronron battait à la chamade. “Brave chemin, pensa-t-il. Tu savais donc où tu allais.”

C'était certain maintenant : si ces pierres caractérielles connaissaient le manoir, il n'en était plus très loin ! Du moins c'était ce que pensait Ronron.

- Vous connaissez le manoir ? demanda-t-il naïvement plein d'espoir.

Pauvre Ronron. Il était évident qu'il n'avait jamais mis les pattes dans une carrière abandonnée. Il déclencha un tumulte épouvantable. Pour certaines, c'était une hérésie, le manoir était une affabulation. Pour d'autres au contraire, c'était quelque chose qui ressemblait au paradis. Certaines se mirent d'accord pour lui barrer le passage. Il savait trop de choses : il fallait qu'il parle !  D'autres au contraire voulaient chasser ce chat, ce bougeant, ce trottinant, cet instable, cet  ennemi parmi les ennemis, ceux qui jadis avaient enlevé leurs soeurs. Pauvre Ronron. Il crut à un séisme. Il détala terrifié.

- Silence ! tonitrua une dalle gigantesque sous laquelle le petit chat s'était réfugié par réflexe.

Ronron tremblait. Il leva les yeux. Deux énormes piliers tenaient en équilibre un bloc monumental. Allait-il s'écraser sur lui ?

à suivre…

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11- Le biclou à Pépé.

Enregistré dans : La rémige bleue — 30 janvier, 2009 @ 5:12

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

- On va au feu ! On va toutes au feu !

Les bûches étaient heureuses. Elles scandaient dans la carriole.

- On va au feu ! On va toutes au feu ! On va…
- C'est pas un peu fini ce vacarme !

Pourtant, Pépé aimait bien. Pourquoi son vélo était-il ronchon ?

- Dis-leur de se taire ! lança Biclou.
- Pourquoi ? dit Pépé.

C'était si bien de pédaler en rythme.

- Une deux, une deux. On va toutes au feu ! chantait Pépé dans sa tête.

C'était toujours plus facile de pédaler en chanson dans la montée.
Cependant, Biclou n'était pas de cet avis. Il dessinait des sinusoïdes sur la route.

- Pourquoi t'énerves-tu comme ça, mon bon Biclou ?
- C'est à cause de toi, Pépé.
- Moi ? J'ai mis trop de bûches dans la carriole ?

Il y avait un peu de ça. Il fallait se les traîner ces folles joyeuses qui ne juraient que par leur baptême du feu.

- T'es encore passé par la boutique à vélos, grommela le vélo.

Il fallait bien que Pépé passe par la boutique. Les freins étaient usés.

- T'es pénible à la fin ! lança-t-il.
- Pénible, pénible… Je me suis fait charrier !
- T'es gonflé ! lança Pépé. Et la jeune bicyclette rose façon rétro ?
- La petite minette ? À mon âge ? Vieux cochon !

C'était parti : ils s'engueulaient ! C'était toujours pareil avant de gravir une côte : ils s'engueulaient par réflexe, pour éviter de penser aux efforts. En général, tout en haut, ils faisaient la paix.

- Vieux cochon ? Tu veux que je te balance dans le fossé ?
- C'est ça ! Et c'est toi qui vas tirer la carriole tout seul peut-être ?
- Je te signale que c'est Moi qui pédale !
- Oui ! Et c'est Toi qui faisais la causette à la marchande.
- Et alors ? Ça te regarde ?

Si ça le regardait…? Biclou aurait voulu s'enfuir. Et des courbettes par ci, et des courbettes par là… Pendant ce temps-là…

- Eh ! Regardez ça ! Vous avez vu ce tas de ferraille, avait dit le premier de la vitrine.
- On dirait que ça ressemble quand même à un vélo,  avait ri le modèle de ville femme six vitesses.

Un autre avait cru bon de railler méchamment.

- Tu crois qu'il vient d'un musée.
- Mazette ! Son cadre est en acier !
- Il doit peser son quintal, vous ne croyez pas ?

Le course en titane avait renchéri.

- Il n'a même pas de dérailleur.
- Il est profilé comme un cageot.

Un tout terrain rutilant avait demandé à son collègue version économique, si ce vélocipède était encore capable de rouler. Vélocipède ! Quel affront pour un vieux vélo.

Biclou grimpa comme une flèche, la rage dans les boyaux. Pépé avait deviné ses pensées.

- S'ils t'ont dit ça, c'est parce qu'ils étaient jaloux.
- J'avais honte. Mon pneu s'est dégonflé.
- C'est vrai ça, remarqua Pépé. Il était tout neuf.
- Trop de tension, répondit Biclou.

Leur petite fâcherie était finie. Ils pouvaient descendre agréablement en roue libre.

- J'ai failli faire une crise cardiaque, lui dit le vélo.
- Sans blague. T'as pas de coeur !
- Si j'ai une âme, j'ai bien un coeur.
- Ah ?

Ils pédalèrent quelque temps en silence.

- Rupture d'anévrisme du pneu, opération d'urgence, rustine de secours, dit Biclou qui exagérait un peu.

Pépé trouvait cela drôle.

- Tu n'as pas fait un drame quand la marchande t'a tripoté la jante.
- C'est malin comme réflexion. Vieux cochon, répéta le vélo.
- Tu sais qu'elle est amoureuse de toi ?
- Hein ?
- Ça ne te plaît pas ?
- Ah que non ! Beurk.

Pépé en rajouta.

- Elle aimerait bien tâter ton guidon.
- Ce n’est pas vrai. Je ne te crois pas !
- Sérieux, dit Pépé.

Biclou n'en revenait pas

- Pourquoi une belle marchande s'intéresserait-elle à un vieux vélo comme moi ?

Pépé éclata de rire.

- Je ne te parle pas de la marchande. Nigaud !
- Hein ? sursauta Biclou.

Pépé se marrait. Il prit le ton de la confidence.

- Sérieux. La petite bicyclette rose a sacrément le béguin pour toi.

Si Biclou avait pu changer de peinture, il serait devenu rouge vif.

- Je te le jure, lui dit Pépé.  Elle m'a parlé un tout petit peu…
- Quoi ? Qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
- Qu'elle adorait ta lampe avant !
- Tu te moques encore de moi.

- Mais non ! Quel beau monocle ! Quel oeil raffiné dans un oeuf argenté !

- Elle t'a dit ça ?
- Oui.

Pépé avait trop tiré sur la corde émotive. Ce qui devait arriver arriva : Biclou dérailla.

- Quand même ! dit-il. Tu ne peux pas te retenir ?

Pépé avait dû le vexer. Ils n'étaient plus très loin du manoir maintenant. Ils avancèrent, perdus dans leurs pensées.

- N'empêche, dit Biclou soudainement.
- Quoi ?
- Tu ne trouves pas qu'on n'est un peu trop vieux ?
- Pourquoi ?
- Pour draguer les jeunes filles !
- Il paraît.
- Ce n'est pas convenable ?
- C'est ce qu'on dit.

Ils retournèrent à leurs méditations.

- Pépé ?
- Quoi encore ?
- Tu ne me laisseras jamais tomber ?
- À ton avis, pourquoi je passe souvent par la boutique ?
- Tu vas acheter un vélo neuf. C'est ça ?
- Sacré bêta !
- Alors, c'est pour la marchande, conclut Biclou.

Dans les descentes, le vieux vélo n'aimait pas user ses freins, ça le rendait mélancolique.

- Pépé ?
- Qu'est-ce qu'il y a ?
- Tu resteras toujours en vie ?

Pépé soupira.

- On retournera chez la marchande ? dit Biclou insatiable.
- Toi… Tu ne sais vraiment pas ce que tu veux !
- Si ! Revoir la jeune bicyclette rose.
- Ah ça…

à suivre…

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10- La réparation.

Enregistré dans : La rémige bleue — 28 janvier, 2009 @ 5:35

 
Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

Elle était humiliée, vexée, furieuse. Arrachée vulgairement, comme une chose malpropre, de ce…

— De ce quoi déjà ? chercha-t-elle.

Le choc l'avait rendue confuse.

— Un essuie-glace ! Voilà !

Le fabuleux destin d'une branche, brisé par un essuie-glace.
Fanch n'arrivait pas à remettre le balai en place.

    Zut ! fit-il.
    Qu'y a-t-il ? demanda Jeannette.
    L'attache est cassée !
    Mince ! Qu'est-ce qu'on va faire ?
    Occupe-toi du gamin. Je sors les outils.

La branche gémissait au loin :

    Jamais je ne serai la branche d'un nid.

Tout s’était passé si vite. L'élue d'un bel oiseau. L'ivresse de la joie dans l'étreinte d'un bec. Le triste baptême de l'air d'un vol d'oiseau disparu. Elle l'entendait respirer.

    Respirer…? Je deviens folle, se dit-elle.

Jakou jouait sous les arbres. Pourquoi papa avait-il jeté cette longue branche ? Elle aurait pu servir de petite canne à pêche dans le bateau.

    Jakou ! Ne t'éloigne pas trop ! Où es-tu ? Réponds-moi !

L'enfant ne répondait pas. Il avait remarqué quelque chose.

    Jakou ! Où es-tu ?

Titic lui aussi s'inquiétait  :

    Que font-ils ? Quand est-ce que j'arriverai à bon port ?

Le petit bateau prenait son mal en patience. Il était tout mouillé, c'était déjà ça ! Il aurait bien aimé que la pluie continue plus drue. Il avait horreur d'être au sec, comme tout bateau qui se respecte.

    Maman ! Maman !
    Jakou ?
    Viens vite voir !

Jeannette frémit en voyant son fils. L'enfant était à genoux.

    Oh ! Mon Dieu, Jakou ! Jette ça tout de suite !
    Mais ? Maman ?
    Jette ! C'est sale !
    Mais il est tout chaud…

La branche n'était pas folle. L'oiseau n'était pas loin. Il respirait faiblement.

    Y a-t-il encore espoir ? Mais oui ! Mais non ?

Était-il venu la reprendre ?  Non ! Il repartait dans la main d'un enfant.

    Maman ! Il est vivant !
    Il est malade. Pose-le par terre !
    Non !
    Jakou. Fais ce que je te dis !

Un oiseau inanimé ! Il ne manquait plus que ça. Jamais Fanch ne l'accepterait dans sa voiture. L'année dernière, ce fut tour à tour, un crapaud boiteux, une souris qui avait perdu sa queue (Ronron s'en était chargé), une marmotte insomniaque… Sans compter tous ces petits animaux recueillis sans espoir. La nature et la route n'avaient jamais fait bon ménage. Non ! C'était bien fini ces ramassages à la sauvette. Le papa l'avait bien dit.

    Ça va là-bas ? demanda celui-ci.
    Oui Fanch ! Ce n’est rien. J'empêche Jakou de faire des bêtises.

Elle avait croisé les bras pour se donner meilleure contenance.

    Tu es gentil. Pose-le ! répéta-t-elle d'un air qui voulait tout dire.

À contrecœur, Jakou déposa délicatement l'oiseau sur un tapis de mousse. Sa maman l'entraîna vers la voiture.

    C'est réparé ! s'exclama Fanch joyeusement.

Il vit la mine de son fils.

    Qu'est-ce qu'il a ?
    Il a ramassé une pie mal en point, dit-elle.
    Sèche tes larmes fiston. Veux-tu ?

La maman hésita.

    Il l'a laissée sous les arbres…
    C'est bien, dit Fanch. On a déjà eu assez d'ennuis. On déguerpit d'ici.

C'était clair. Il n'y avait rien à dire. Le papa rangea ses outils.

    Allez ! Monte !
    Je peux aller chercher la branche ? demanda Jakou.
    Quelle branche ?
    Celle de l'essuie-glace.

Un brin étonné, le papa pensa :

    Sacré gamin. Avec un rien, on a la paix !

Il acquiesça, trop content que l'enfant n'insiste pas pour l'oiseau.

    Mais tu la mets dans le bateau. Je ne veux pas de ça dans la voiture.
    D'accord p'pa.

Jakou se précipita sous les arbres.

    Fais vite ! Je mets le moteur en route.

Titine vrombit d'impatience. Elle aussi avait hâte de quitter cet endroit.
Jakou ramassa la belle branche. Il hésita une toute petite seconde.

    Qu'est-ce que tu fabriques ? s'énerva le papa.

L'enfant prit l'oiseau.

    Papa ne verra pas, pensa-t-il.
    Alors ? Tu viens ?

Jakou dissimula la malheureuse pie. Il fallait la poser dans la petite cale de Titic.
Le papa observait dans le rétroviseur.

    Mais à quoi joue-t-il ?

L'enfant était perché sur la remorque.

    Jakou, ça suffit ! Pose ta branche ! Remets bien la bâche !
    Oui p'pa !

C’était fait ! Pauvre pie emmitouflée dans un gros chiffon. Tiendra-t-elle le coup ? Titine et Titic reprirent la route. Jakou conserva le silence. Il comptait sur Pépé.

 

à suivre…

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9- Stradi.

Enregistré dans : La rémige bleue — 26 janvier, 2009 @ 4:00

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé du chapitre précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…


Jonathan volait au-dessus des flots.

La mer était si calme, la mer était si bleue. Le vent s'était-il trompé ?
Où donc était cette tempête annoncée ? Sur la côte, un bel arc-en-ciel barrait le ciel, fin baiser du soleil à la pluie. Bleuette s'était assoupie dans le bec de son ami. La mer joyeuse s'amusait. Bleuette s'étira.

    Où sommes-nous ? demanda-t-elle.
    Nous approchons des terres, dit Jonathan.

Bleuette sursauta.

    Mais il pleut là bas !

Jonathan la sentit frémir.

    Je n'aime pas la pluie. Ça transperce, ça dégouline dans les barbules, bougonna-t-elle.

Jonathan volait depuis si longtemps qu'il avait faim. Mais comment pécher la plume au bec ? Instinctivement son regard se tourna vers la mer, à la recherche du poisson frétillant.
Bleuette sentait ces choses : un oiseau affamé, les tectrices qui raidissent. Elle n'était pas rémige pour rien.

    Tu peux me lâcher, lui dit-elle.
    De quelle sorte d'oiseau est donc cette plume ? se dit Jonathan. Elle ne me dit pas d'où elle vient. Elle ne sait pas où elle va…
    Va donc remplir ton gosier ! Je peux attendre.
    Vrai ? dit le goéland ouvrant grand le bec, laissant Bleuette s'échapper. Vrai ? Je viendrai te rechercher, assura-t-il.

Pendant que Jonathan filait tout droit vers son festin, Bleuette écoutait le bercement des vagues. Elle était pensive. Si cet oiseau ne l'avait pas attrapé, elle serait encore au-delà de l'horizon. Pourquoi s'était-elle retrouvée au milieu de l'océan ? Ce n'était pas prudent. Jonathan était-il passé là par hasard ? Elle n'était plus qu'à quelques mètres des vagues. Elle les entendait jouer. Elles n'étaient pas toutes seules. Elles avaient un compagnon de jeu. Un étrange morceau de bois.

    Tu veux jouer à saute-mouton ? demanda une vague toute bleue.
    S'il te plait. Pas maintenant, répondit le morceau de bois.
    Tu as l'air tout chose.
    Mélancolie, ça s'appelle, dit-il tristement.
    La mer est calme, je veux jouer ! insista la vague.
    Cinq minutes alors…
    Plouf ! T'es tout trempé !
    Ce n'est pas juste, c'est trop facile pour toi, dit le morceau de bois.
    T'es fatigué ?
    Oui, dit-il avec lassitude.
    Attends ! Je vais demander à ma copine de t'aider.
    Si tu veux.
    Et hop ! Par-dessus moi !
    Et je glisse dans ton creux, dit le bois blasé.
    Tu n'as pas l'air très enthousiaste ?
     Non.
    Tes souvenirs ?
    Oui.
    Ils sont si loin. Oublie-les !
    Justement non, soupira le bois.

Elle clapota pour essayer de lui remonter le moral.

    Qu'est-ce qu'il a ? demanda la copine.
    Je ne sais pas. Il est plus triste que d'habitude.
    C'est la terre toute proche, dit-il.
    Ah non ! crièrent-elles, tu ne peux pas nous faire ça.
    Si !

Les vagues s'agitèrent.

    Mais que veux-tu aller faire sur la terre ?
    Mes chères. Je veux revivre comme avant.
    C'est de la folie ! écumèrent-elles.
    Je me débrouillerai.

Bleuette flottait dans l'air, sans un bruit, tout doucement. Elle écoutait.

    Ils vont te prendre pour un vulgaire bout de bois !
    Je prends le risque.
    Le risque d'être brûlé dans une cheminée !
    J'ai attendu trop longtemps.
    Tu ne nous aimes plus !
    Bien sûr que si.

Les vagues ondulèrent.

    Alors, reste avec nous ! La mer est si belle…
    Ma décision est prise.
    Et tes amis les dauphins ?
    Je vous en prie ! Ne leur dites rien.

Les vagues oscillèrent.

    Nous ne te laisserons pas partir !
    Je vous en supplie.
    Et tes airs… Tes danses ?
    Je reviendrai. Je vous le promets.

Les vagues enflèrent.

    Tu te moques de nous ?
    Je reviendrai dans un bateau.
    Pour qu'il coule encore ? s'énervèrent-elles.
    Il sera plus solide !

Les vagues frémirent.

    Nous mourrons toutes sans toi.
    Non. Pas de larmes, s'il vous plait.
    L'océan tout entier va te regretter.
    Et ta belle musique ? ajouta une vaguelette.
    La belle musique ! corrigea le bois.
    Ce n'est donc pas la tienne ?
    Celle des humains, vous l'ai-je déjà dit.

Bleuette n'y tenait plus.

    Puis-je me joindre à vous ? demanda-t-elle poliment.
    Qui parle ?
    Moi ! Dans le ciel, dit-elle.
    Oh !
    Tu vois quelque chose ?
    Oui. Une plume qui tournoie, dit le morceau de bois.

La rémige descendit élégamment.

    Ce bois, se dit-elle. Je sais ce que c'est ! Pauvre de lui, pensa-t-elle encore. Son chevillier est tellement patiné.

Elle se maintint à hauteur des plus grandes vagues.

    Si je pouvais le toucher…

S'était-il fracassé ? À quel cataclysme avait-il résisté ? Il ne restait plus que ce manche et sa belle touche d'ébène, flottant misérablement.

    Puis-je me poser ? demanda-t-elle gentiment.
    Qui êtes-vous ? fit-il.

Elle le complimenta plutôt que de répondre.

    Vous en avez une belle volute !

C'était suffisant pour qu'il accepte.

    Êtes-vous habile ? demanda-t-il.
    Bien plus que cela, assura-t-elle.
    Alors, venez planter votre calamus.
    Où ça ?
    Là : dans mon sillet fissuré.
    J'arrive ! dit joyeusement Bleuette.

Elle dressa son rachis et piqua tout droit.

    Ne vous ai-je pas fait mal ?
    Non, dit-il. Vous avez été très douce.

Ils voguèrent en silence un court instant.

    Je m'appelle Bleuette. Je suis une rémige, se présenta-t-elle enfin.
    Et moi Stradi. J'ai fait tous les orchestres du monde.

 

à suivre…

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8- L’essuie-glace.

Enregistré dans : La rémige bleue — 21 janvier, 2009 @ 3:19

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé du chapitre précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

    J'essuie, j'essuie. J'essuie, j'essuie.

Ça durait depuis plus d'une demi-heure. L'essuie-glace en avait marre. Ils étaient tous au chaud là-dedans, pendant que lui faisait des pompes à n'en plus finir, sous la pluie glacée.

    J'essuie, j'essuie. J'essuie, j'essuie…

Titine, les phares allumés, faisait attention de ne pas glisser sur la chaussée mouillée.

    On n’y voit goutte, dit Fanch.
    Tu devrais t'arrêter, dit une fois de plus Jeannette.
    D’accord ! admit-il, je crois que tu as raison.

Encore fallait-il trouver un endroit convenable pour garer Titine.

    Attention !!!

Un bruit sec traversa le pare-brise.

    L'essuie-glace ? Je ne vois plus rien ! paniqua Fanch.
    Là-bas ! Arrête-toi ! Vite !
    C'est un chemin ?
    Oui !

Titine fit deux à trois zigzags avant de caler dans la boue.

    Eh ! Les frérots !
    Quoi encore ?
    Qu'est-ce qui se passe ?
    On est plantés dans la gadoue.
    C'est dégueulasse !

L'essuie-glace affolé crissait douloureusement sur la vitre.

    Stoppez-moi ! Stoppez-moi !

Il était mal en point. Il avait perdu un balai, il raclait abominablement. On n'entendait plus que lui et la pluie.

    Fanch ! Arrête ça ! C'est horrible !

Il tourna la clef de contact. L'essuie-glace resta bloqué dans une position hirsute.

    Qu'est-ce que c'était ?
    Je ne sais pas. J'ai vu comme une flèche qui passait.
    Papa ?
    Quoi ?
    Pourquoi on est arrêté ?

Fanch était trop énervé pour répondre. Jeannette vit bien la sombre tête de son mari.

    Fanch ?
    Quoi encore ?
    Calme-toi. Nous sommes sous la pluie, en vie… À la campagne !
    Chérie ?
    Quoi ?
    Sous la flotte, dans un coin paumé… Et la nuit va tomber.

Heureusement, Jeannette était pragmatique, cela ne servait à rien de se lamenter. Elle sortit sous la pluie.

    Qu'est ce que tu fais ? lui cria Fanch.
    On ne va pas s'éterniser ici !
    Tu comptes aller chez Pépé à pied ?
    Ne sois pas bête. Je cherche le balai d'essuie-glace. Il ne doit pas être bien loin.
    Attends ! Je viens avec toi.

C'était un fait : ils ne pouvaient pas passer la nuit à cet endroit. Ils ne songeaient pas non plus à rejoindre le manoir à pied, avec un enfant, par ce temps à la nuit tombante. Il était impossible de rouler avec un essuie-glace estropié en face du conducteur. Un seul balai manquant et ils étaient coincés !

    Il faut le retrouver.
    Tu vas pouvoir réparer ?
    J'espère.
    Papa ?
    Jakou, ce n’est pas le moment de nous embêter.
    Je viens avec toi Papa !
    Ah non ! Tu restes dans la voiture.
     Fanch.
    Quoi ?
    On ne peut pas laisser Jakou tout seul.
    Pourquoi ?
    La voiture n'est pas si bien garée…
    Bon d'accord. On s'y met tous !
    Youpi ! Merci maman, merci papa !
    Mets-lui un capuchon.

À quelques mètres de là gisait le malheureux balai arraché.

    Aïe ! dit-il. Je dois avoir une sacrée entorse.

Il s'était empêtré dans quelque chose. Il avait chu dans une flaque d'eau et se trouvait à moitié caché sous des feuilles.

    T'es qui toi ? entendit-il.
    Et toi ? Qu'est-ce que tu farfouilles dans moi ?
    Moi ? Je suis une branche.
    Ce n'est pas dans les arbres ça ?
    Ça ? Comment oses-tu ? s'offusqua la branche.
    Excuse-moi. Nous les inorganiques, on a tendance à parler ainsi.
    Ah bon ?
    Oui ! On a du mal à se personnifier.
    C'est curieux ça.
    En effet : on se prend pour de vulgaires choses.
    Alors, je t'excuse.
    Merci.

Le fait de parler ainsi lui faisait oublier pour quelque temps ses douleurs de balai tordu. Le choc avait été rude. Ainsi, il s'était pris dans une branche venue de nulle part. C'était bizarre.

    Tu as un nom au moins ?
    On m'appelle l'essuie-glace. Enfin… De ce qu'il en reste…
    Drôle ! C'est quoi ce nom ?
     J'essuyais, j'essuyais, dit-il tristement.

Jakou se dégourdissait les jambes sous le couvert de la forêt. Au moins était-il un peu à l'abri. Papa et maman lui avaient interdit de jouer sur le bord de la route.

    Papa ! Maman ! Venez vite !
    Jakou, laisse-nous tranquilles. On n'est pas en train de jouer !
    Mais j'ai trouvé !
    Que dis-tu ?
    Là ! Sous les arbres.
    Sous les arbres ?
    Venez vite !

Eux qui cherchaient sur la route… Ils étaient déjà tout trempés. Le temps était horrible. À croire qu'une tempête se préparait. Ils accoururent.

    Montre voir.
    C'est pris dans une branche, papa.
    Bon sang ! Comment c'est arrivé là ?
    On est bien à dix mètres de la route, fit remarquer Jeannette.
    Tu fais quoi papa ?
    J'enlève la branche, pardi.
    C'est complètement tordu.
    C'est grave ?
    Non. Ça se détord facilement.

Ils avaient de la chance. Fanch allait pouvoir réparer. Une réparation de fortune certes, mais suffisante pour tenir jusqu'au manoir. Ils arriveraient peut-être même avant la nuit. D'ailleurs, la pluie s'était quelque peu calmée. Le vent se levait.
L'essuie-glace voulut connaître la raison de cette rencontre suicidaire. En avait-elle eu marre de son arbre ? Il n'eut pas le temps de le lui demander, Fanch l'avait déjà jetée au loin.

 

à suivre…

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7- La bifurcation.

Enregistré dans : La rémige bleue — 15 janvier, 2009 @ 3:49

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

 

Ronron avait marché pendant longtemps. Il avait tantôt tourné à droite, tantôt  à gauche. Le plus souvent il était allé tout droit, suivant docilement son chemin. Il avait mangé un vieux mulot fatigué de vivre, il avait bu l'eau des ruisseaux, il avait dormi au pied d'un arbre pendant la nuit. Il lui tardait maintenant d'arriver, de dire bonjour à Pépé, de lui demander la permission de se mettre en boule près de la cheminée.

    C'est encore loin ? demanda-t-il au chemin.
    Cela dépend, lui répondit-il.
    Comment ?… Ça dépend ? dit le chat.

Ronron avait stoppé net. Se pouvait-il que son chemin ne l’ait mené nulle part ?

    Ton but est le mien, rassura le chemin. Mais…, dit-il.
    Mais quoi ? demanda Ronron inquiet.
    N'était-elle pas belle la fontaine où tu as trempé les pattes ?
    Si, dit Ronron. Pourquoi sommes-nous revenus ensuite sur nos pas ?
    Avais-tu soif ?
    Oui.
    Alors, il fallait que je te guide vers la fontaine.

C'est vrai que Ronron était heureux de s'être désaltéré d'une eau si pure.

    En avais-tu plein les pattes de fatigue ?
    Oui.
    Alors, il fallait que je te trouve un bel arbre qui t'abrite de la pluie.

C'est vrai que Ronron s'était étalé de tout son long sur un nid douillet de feuilles.

    Où veux-tu en venir ? demanda Ronron.
    Là où tu veux aller, plaisanta le chemin.

Ronron avait envie de miauler. Il lui semblait que ce chemin lui faisait faire beaucoup de tours et de détours, injustifiés quoiqu'il en dise.

    S'il te plait, chemin… Ne joue pas avec moi.
    Vois-tu petit chat, j'aime tant parcourir le monde.

Avant que Ronron n'ait pu miauler quoi que ce soit, il poursuivit :

    Veux-tu admirer les pyramides ?… Je t'y mène. Veux-tu longer la muraille de Chine ?… Suis-moi. Veux-tu gravir les sommets enneigés de l'Himalaya ?… Je t'aiderai. Veux-tu ?
    Stop ! fit Ronron. La seule chose que je désire, c'est roussir mon poil devant la cheminée à Pépé.
    Excuse-moi petit chat. L'exaltation des grands espaces… Je m'égare, je m'égare !
    Va-t-on au manoir par là ? demanda Ronron de façon abrupte.
    Bien sûr, petit chat. Je te proposais seulement quelques petits détours intéressants.
    Alors, en route ! dit Ronron.

Le chat hâta son pas. Il hésita plusieurs fois à prendre telle direction plutôt qu'une autre, mais son chemin était là et le guida. Il fallait bien qu'il lui fasse confiance. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à une bifurcation. Sur la gauche, ça montait vers une colline. Sur la droite au contraire, ça descendait  vers une vallée.

    Regarde qui vient par ici, dit la voie montante à sa sœur la descendante.
    Oh le joli matou !

Ronron se demandait laquelle d'entre elles menait au manoir.

    Il a une petite mine, déclara la montante.
    Il est fatigué de marcher, dit la descendante.
    Il a besoin d'un bon bol d'air, continua la montante.
    Il a plutôt besoin de laisser aller ses pattes, dit la descendante.
    Là-haut tu verras comme c'est beau !
    En bas facilement tu iras !

Ronron miaula qu'il allait au manoir.

    C'est par ici ! indiqua la montante
    C'est bien plus facile par là ! rétorqua la descendante.
    Ne l'écoute pas ! Rien de tel qu'un bon panorama pour savoir où l'on va !
    Elle dit n'importe quoi ! Ne t'épuise pas à monter. Passe donc par la vallée !
    Ne va pas t'égarer !
    Ne va pas t'esquinter !

Tantôt Ronron regardait sur sa droite, tantôt sur sa gauche.

    Si tu passes par en bas, tu le regretteras.
    Si tu passes par en haut, tu seras penaud.

Chacune assenait sa vérité :

    Si tu montes, tu seras obligé de redescendre.
    Si tu descends, tu seras obligé de remonter.

Elles continuèrent ainsi à se chamailler. Ronron repensait à sa ville, ses rues, ses avenues, ses impasses que le quotidien avait rendues muettes. Ici, à chaque pas, il y avait quelque chose de nouveau, d'imprévu. C'était parfois grisant, parfois agaçant comme le cas présent.

    Chemin ! Qu'est-ce que je fais ? finit-il par demander.

Mais le chemin ne savait que dire. Il n'était guère conciliant avec ses bifurcations. À vrai dire, elles le rendaient dingue. Il fallait toujours qu'elles jouent au bras de fer.
C'est alors que Ronron remarqua sous le rideau épais d'un vieux fourré, ce qui semblait être l'entrée d'une sente oubliée.

    Et par là ? demanda-t-il.
    Oh, mais bien sûr ! répondit le chemin ravi qu'il y ait une alternative.

Il ne se souvenait plus de cette sente minuscule. Elle devait être trop timide, trop effacée face aux deux voisines dichotomes. Jamais sans doute n'avait-elle eu son mot à dire quand un passant venait. Pauvre raccourci abandonné.

    Vite ! Faufile-toi ! s'empressa le chemin.

Un peu plus loin, Ronron entendait la montante et la descendante qui pestaient plus fort. Ce n'était plus l'une contre l'autre : c'était contre lui, l'abominable petit chat qui faisait l'injure de ne pas les emprunter. Ronron ne savait plus s'il suivait son chemin ou l'inverse. Peu importe, se disait-il, mon chemin est mon ami, ensemble nous y arriverons.


 à suivre…

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6- Les Fixes et les Bougeants.

Enregistré dans : La rémige bleue — 8 janvier, 2009 @ 3:14

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé du chapitre précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

 

Pépé était parti couper du bois. Dans le manoir, le parterre de la grande salle était en émoi.

    Tu ne sens rien ? demanda la dalle domestique.
    Si ! répondit la dalle voisine.
    Qu'est-ce qui se passe ?
    Ça bouge en dessous.

Depuis des siècles qu'elles étaient là bien collées les unes aux autres, les dalles s'étaient habituées à la vie des choses du dessus. En général c'était des pas, mais ce pouvait être aussi un frottement de chaise, des pieds qui s'essuient, des chaussons qui glissent ou même le trottinement d'une petite souris.

    La dernière fois, c'était une taupe têtue. Tu t'en souviens ?
    Elle a essayé de passer par une jointure.
    Elle voulait se mettre au chaud.
    On lui a dit d'aller creuser ailleurs.

Il faut dire que les dalles de la grande salle menaient une petite vie bien tranquille, bien au chaud, devant une grande cheminée. Elles étaient certes immobiles, mais point muettes pour qui savait entendre.

    Tu sens encore ?
    Oui ! Ça secoue dans le sol.
    Mais c'est quoi ?
    Ça me gratouille.
    Et moi ça me fait mal dans le dos.
    Tu as des rhumatismes ?
    Andouille !
    Ah non ! Les andouilles sont dans l'âtre.

Elles étaient inquiètes.

    Sens-tu le vent ?
    Il a l'air furieux.
    Il passe sous la porte.
    Il me fait froid sur le dessus.
    Moi aussi.

Dehors, le temps se gâtait sérieusement, elles étaient nerveuses.

    Il est passé le vieux ?
    Pépé ?
    Évidemment. Qui veux-tu ?
    Non, il n’est pas encore passé.
    Merci, je ne savais pas, je dormais.
    Tu arrives à dormir après le coup de serpillière de Pépé ?
    Quand j'ai froid, je dors.
    Moi non. Je suis gelée.

Pépé avait lavé la grande salle. Il voulait  accueillir Jakou et ses parents correctement. Il était parti fendre des bûches.

    Quand est-ce qu'il vient rajouter du bois ?
    Le feu va s'éteindre.
    Il se passe quelque chose de bizarre.
    Demande aux briques de la cheminée, elles doivent savoir.
     Tu as raison.
    Eh, oh ! Les briques !
    Qu'est-ce qu'il y a les Schisteuses ?
    Les Schisteuses ? Comment elles nous appellent celles-là ?
    Vous faites trop de raffut. Nous on dort tranquilles.

C'était ainsi, que cela n'en déplaise à celles-ci, tout le monde aimait les appeler les Schisteuses. Sans doute parce qu'à l'état sauvage, elles provenaient d'une très ancienne carrière de schiste, mais surtout parce qu'elles étaient très bavardes, et que Schisteuse sonnait très bien pour définir des dalles pipelettes.

    Et puis d'abord, nous sommes des dalles de salon, en ardoise.
    Qu'est-ce qu'il y a les Schisteuses ? C'est la serpillière qui vous rend bougonnes ? crièrent les briques.
    Ah que c'est drôle. Le feu s'éteint figurez-vous !
    Comment ça ? Déjà ?
    Oui ! Réfractaires comme vous êtes, vous allez cailler mes belles.
    Rhaaa ! C'est quoi ces braises minables ?
    Ah ! Quand même.
    Mais il pleut en plus !
    Et ça s'étonne que le feu s'éteigne.
    Oh vous les Schisteuses, on ne vous à pas sonnées.
    Le feu s'éteint ! Le feu s'éteint ! scandèrent-elles.

C'était connu dans le manoir, les briques et les Schisteuses se chamaillaient toujours.

    Qui peut aller chercher Pépé ? demanda l'une.
    Ça bouge toujours sous le manoir ! dit une autre.
    Qui va prévenir Pépé ? hurlèrent-elles ensemble.

C'était toujours le même problème. Le grand problème des Schisteuses, des briques, de la cheminée : elles faisaient partie des fixes ! Et un fixe, ça ne bouge pas !

    Pépé est-il dans les parages ?
    Il faut le demander aux briques du dessus !
    Eh oh ! Les briques d'en haut ! cria la cheminée.
    Oui ? Qu'est-ce qui se passe ? On s'enrhume ici.
    Qu'est-ce qui ne va pas ?
    C'est une tempête qui se prépare.
    Comment savez-vous ça ?
    C'est le parpaing du dehors qui nous l'a dit.
    Non !
    Non ?
    Un ouragan, d'après le vent.
    J'ai peur ! cria une dalle au fond de la salle.
    Oh toi la dalle frileuse… dit celle d'à côté, tu paniques pour un rien.
    Un ouragan tout de même !
    Et alors ? Notre manoir a des siècles. Il en a vu d'autres.
    Tu crois ?
    Bien sûr.
    Eh, oh ! Cheminée !
    Quoi encore ?
    Qu'est-ce qu'il dit encore le parpaing là haut ?
    Il dit que le peuplier plie à se rompre.
    Ça va mal, dit une dalle près de la porte d'entrée.
    Est-ce qu'il voit autre chose ? clamèrent les Schisteuses.
    Parpaing ? Vois-tu autre chose ? colporta la cheminée.

Mais il n'y avait que des feuilles qui s'envolent et des branches qui cassent.

    Où est Pépé ? Où est Pépé ? Est-ce que vous voyez Pépé ?
    On l'a vu ramasser du bois ! répondit le parpaing.
    Il faut faire quelque chose ! Il faut faire quelque chose !

Mais que pouvaient-elles faire ? Pépé était un Bougeant. Et c'était toujours le problème des Bougeants : ils bougent tout le temps ! Et quand il faut les prévenir, ils ne sont jamais à la bonne place.

à suivre…

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5- Pica et Picou

Enregistré dans : La rémige bleue — 31 décembre, 2008 @ 11:07

 Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé du chapitre précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…


    Ma chère Pica, jeune insouciante !
    Oui ? Mon mignon Picou.
    Ne vole pas si vite !

Picou portait en son bec une belle branche, il avait du mal à suivre.

    Il va être magnifique notre nid ! dit joyeusement Pica.

Les deux oiseaux fonçaient dans la forêt.

    Regarde-moi ça ! fit le petit hêtre.
    Quoi ? demanda le vieux chêne.
    Ces Bougeants qui viennent de passer.
    Ces pies ?
    Oui ! Elles vont trop vite.
    Tu l'as dit. J'ai encore le souvenir d'un oiseau planté dans mon tronc.
    Ah bon ?
    Oui ! Il ne m'a pas vu, cet imbécile.
    Toi ? Un grand chêne comme toi ?
    Essaye de voir avec tes branches. Le bec est resté cloué.
    Tu as raison. Un beau bec jaune.
    Oui. C'est tout ce qui reste de ce malheureux.
    Et le reste est devenu quoi ?
    De l'humus, depuis longtemps.

Les deux jeunes pies avaient hâte de rejoindre leur arbre. C'était un grand peuplier, le plus beau de la forêt, celui qui s'appuyait sur le donjon du manoir.

    Soit prudente Pica !
    Mais c'est ce vent qui m'enivre Picou.
    Tu frôles les arbres. Tu vas te blesser si tu continues.

Pica ne faisait guère attention, elle rêvait d'oisillons, elle volait indifférente aux branches qui fouettaient l'air. Dans cette atmosphère agitée, les arbres s'inquiétaient.

    Tu entends le vent ? interrogea le petit hêtre.
    Oui. Il nous a annoncé une grosse tempête, dit le grand chêne.
    Chic alors ! On va pouvoir jouer aux flexibles, s'amusa l'arbre en claquant des tiges.
    Méfis-toi, jeune hêtre. C'est ton premier ouragan ?
    Un ouragan ?
    C'est possible a dit le vent.
    Alors, mon tronc va bouger ? Je commençais à m'ankyloser.
    À ta place, je ne ferais pas le fier.
    Pourquoi ?
    Tu risques de devenir un craquant qui casse ! dit le grand chêne en craquant des branches.
    Un craquant ? C'est quoi ça ?
    Je ne te le souhaite pas.
    Explique-toi, vénéré grand chêne.
    Soit heureux si tu ne casses pas, fétu minuscule.
     Casser ?
    Tu ne connais pas l'immense force de l'ouragan ?
    Non.
    Il peut te réduire en miettes.
    Non ?
    Si ! Tu seras réduit en poudre… De l'humus, encore de l'humus.
    Non !

Toutes les bestioles de la forêt, petites et grandes se hâtaient pour se mettre à l'abri, la pluie commençait à tomber.

    Une tempête se prépare, déclara Picou.
    Dépêchons-nous ! cria Pica.
    Maîtrise mieux ton vol, ma douce aimée.
     Pourquoi ?
    Va plus doucement, nous approchons d'une route.
    Et alors ? dit-elle, un peu vexée.
    Alors jeune pie… Je n'aime pas les œufs roulants !
    Les quoi ?
    Ces sortes de grandes coquilles qui roulent sur la route !

Il y avait tant de rafales que Picou avait dû porter la voix pour prévenir son insouciante compagne. Comment pouvait-elle comprendre, cette tendre pie ? Elle, si jeune, à peine sortie du nid maternel. Elle qui n'avait jamais mis le bout de son bec en dehors de la forêt.
Picou prit de l'avance, il ne voulait pas que sa Pica traverse la route la première.

    Tes œufs ? dit-elle. Comment sont-ils ?
    Plutôt durs.
    Picou ! Explique-toi, jacassa-t-elle.

Mais Picou, à peine moins jeune avait bien du mal à expliquer à sa Pica toutes ces choses du vaste monde. Son œil était trop neuf.

    Je sais seulement qu'ils ont la forme d’un œuf déformé, admit-il
    Je ne comprends pas, Picou.
    On dirait des coquilles avec des Bougeants dedans.
    Ce sont donc, des œufs, oui ou non ? s’énerva Pica.
    Semble-t-il, mais leurs Bougeants ne cessent d’en sortir et d’y entrer !
    Plusieurs Bougeants dans un seul œuf ? s'étonna-t-elle.
     Je sais.
    Ces Bougeants sont des oiseaux au moins ?
    Je ne pense pas, ils n'ont plus de plumes.
    Comme Pépé ?

Pica admirait son joli mâle qui avait bâti leur beau nid nuptial au faîte du plus bel arbre. Pépé avait aidé ces oiseaux novices, en disposant de belles brindilles de choix tout autour du peuplier. Il manquait juste cette dernière branche pour clore le dôme de leur première habitation.

     Ils s'habillent de tissus comme Pépé.
    Oh les pauvres. Pas même le moindre petit duvet pour leurs poussins ? s'enquit Pica.
    Même pas.

Le vol de Picou se faisait plus lourd, mêlé de pluie et de vent. Il avançait néanmoins le plus vite possible, ne pensant plus qu'à ce moment heureux où il serait blotti dans son nid contre sa petite pie. À la lisière de la forêt, il ne vit pas l'ombre de la chose roulante qu'il nommait œuf. Il fonça droit dessus en traversant la route.

    Picou ! Attention ! Picou !

 

à suivre …

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4- Rencontre

Enregistré dans : La rémige bleue — 18 décembre, 2008 @ 12:44

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé du chapitre précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…


Une grande plume bleue planait doucement au-dessus de l'océan. Elle n'avait pas envie de plonger dans les vagues. Elle pestait  :

    Quel goujat ! C'est bien son style de me planter au milieu de nulle part…

Elle se tenait bien droite, avec l'aisance certaine de celles qui dirigent l'aile.

    J'ai bien fait de monter, se dit-elle.

Ce n'était pas n'importe quelle plume. C'était une rémige ! Elle rouspétait :

    Et ce fichu vent, cette légère brise, ce petit souffle de zéphyr qui n'avait pas le temps ! Il n'aurait  pas pu m'aider ? Me déposer quelque part sur la côte ou une île, un bateau, une coque de noix …?

Un frôlement d'aile interrompit sa bougonnerie. Un bel oiseau blanc la dépassa.

    Jolie plume ? Que fais-tu là, si haut dans le ciel ?

Elle virevolta :

    Ah quelle histoire ! dit-elle. Ça commence bien… Quelle histoire !

L'oiseau intrigué vint voler près d'elle.

    De qui parles-tu ?

Elle continua :

    Je suis sa bonne peut-être ? Je vais tout lui souffler peut-être ?

Qui peut bien mettre une plume de si mauvaise humeur, se demanda l'oiseau ?

    Puis-je t'aider ? fit-il.

Mais la plume semblait perdue dans ses pensées. Mieux valait la laisser filer quelque temps dans l'azur.

    Qui es-tu ? finit-elle par demander lorsqu'elle se fut calmée.
    Je suis un goéland, je m'appelle Jonathan.
    Et moi Bleuette, la rémige bleue.

Belle plume de bleu nacré, songea Jonathan. Un peu désinvolte, mais jolie. Ses barbes et barbules sont si bien alignées, sa lame n'est pas froissée.

    Jonathan. Quel charmant prénom, le flatta-t-elle.
    C'est très en vogue chez les goélands, le sais-tu ?
    Ah bon ?
    Tu es perdue ? demanda-t-il.
    Je voulais simplement que le vent m'emmène, éluda-t-elle.

Elle s'était crue seule. Elle s'était emportée. Cet oiseau l'avait entendu maudire.

    Comment as-tu réussi à monter si haut ? demanda Jonathan.
    Et toi ? répondit-elle.
    Moi, je suis un oiseau, toi tu n'es qu'une plume.

C'était le genre de petite réflexion qui piquait Bleuette.

    De qui parlais-tu ? demanda-t-il encore.

Bleuette n'était pas disposée à se confier au premier venu. Ainsi prit-elle de l'altitude..

    Attends-moi ! dit Jonathan.
    Tu es un oiseau, viens donc me rejoindre.

Un battement d'ailes et ce fut fait.

    Voilà qui est divertissant, s'amusa-t-elle.

Elle enfla ses barbicelles, laissant l'air chaud l'élever telle une montgolfière. Jonathan n'était pas  le genre de volatile à se laisser impressionner, encore moins à se laisser voler ses exploits. Ici, au plus haut dans le ciel, aux rivages de l'air, c'était son domaine, son belvédère sur le monde.

    Attends-moi ! dit-il encore.
    Rattrape-moi !

Deux battements d'ailes, et ce fut fait.

    Ainsi ne suis-je qu'une plume ? dit Bleuette qui s'élevait terriblement plus haut.

Trois battements d'ailes, et Jonathan se rapprocha.

    Sens-moi cette ascendance, rigola Bleuette.

Quatre battements d'ailes… Et Jonathan resta plus bas.

Il eut beau recommencer, rien n'y fit. Au bord de l'espace, l'air devenu si rare ne pouvait plus le sustenter. Il ne pouvait pas la rejoindre.

    Alors ? se moqua-t-elle.
    C'est cela ! Nargue-moi, dit-il.
    N'empêche que tu n'es qu'un oiseau. Conviens-tu ?
    Veux-tu descendre de ton perchoir à plumes ? s'énerva Jonathan.

Une légère brise vint troubler leur jeu. C'était le vent.

    À quoi jouez-vous ? dit-il tout essoufflé.
    C'est cette plume ! dit Jonathan.
    Il a réussi à venir jusqu'ici ? demanda la rémige moqueuse.
    Je vous cherchais partout, cria le vent. J'ai prévenu tout le monde ! Il faut revenir sur terre maintenant. Il va y avoir une tempête !

Bleuette abaissa son rachis pour redescendre dans une légère spirale.

    M'amènes-tu ? dit-elle joyeusement.
    Soit, fit Jonathan, je te prends par le bec, tu n'as pas peur ?
    Peur…? Moi ? La voyageuse.
    Attention ! Je tiens fermement ton calamus, nous allons faire un piqué.
    Vas-y ! J'adore les sensations fortes.
    Je replie doucement mon aile droite.
    Nous allons chuter ?
    Mieux que cela : une vrille !
    Quelle histoire intéressante ! s'exalta Bleuette.

Ou cette plume est folle, ou elle me cache quelque chose,  se dit Jonathan.

 

à suivre …

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3- Le chemin

Enregistré dans : La rémige bleue — 12 décembre, 2008 @ 6:44

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé du chapitre précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…


De petites gouttes de pluie perlèrent sur ses moustaches. Ronron se réveilla.

— Allons bon, voilà qu'il pleut maintenant.

C'était plutôt une bruine épaisse.

« On n’y voit goutte, se dit-il. Où suis-je ? »

Là-bas dans sa ville, Ronron connaissait ses moindres quartiers, à tel point qu'il pouvait s'y promener les yeux fermés. Mais ici, même les yeux ouverts…

« Mon instinct a ses limites, se dit-il. »

Jusqu'à présent, les choses avaient paru si simples : toujours tout droit !

    J'ai un doute, s'inquiéta-t-il.
    Mhoui ? fit le talus.
    Je cherche le manoir… Je pensais qu'en sortant de la ville…
    Un manoir ?
    Oui, le manoir à Pépé.
    Et pourquoi veux-tu te rendre dans un manoir ?
    Il a un grand grenier et plein de souris. C'est Jakou qui me l'a dit.
    Fais donc le tour de mon champ, lui dit le talus.

Ronron embrassa le champ du regard.

    Pour que faire ? demanda-t-il.
    Fais ce que je te dis !

Ronron hésita, puis, pas après pas, fit donc bon an mal an le tour du champ.

    Qu'as-tu vu ? demanda le talus à son retour.
    Rien qu'un ruisseau, rien qu'un chemin et rien que des champs.
    Tu n'as pas vu les trois alouettes ?
    Non, affirma Ronron.
    Tu n'as pas remarqué les quatre terriers ?
    Non plus.
    Ni les vingt-cinq lapins, les cent mulots…?
    Encore moins.

« Ce chat est bien perdu, se dit le talus. »

    Tu n'es pas un chat des champs, déclara-t-il.

Ronron était bien plus à l'aise dans un jardin de banlieue que dans un bocage. D'enclos en pâturages, de prairies en pâtis, il finirait par tourner en rond. Pauvre de lui, comment allait-il trouver le manoir à Pépé ?

    Ne te plaisais-tu pas en ville ? demanda le talus.
    Trop monotone, fit Ronron.
    Quoi donc ?
    Je suis un chat d'appartement qui se trompe d'appartement.
    Ah bon ?
    Ils sont tous pareils au même ! Il n'y a que le contenu qui change, soupira-t-il.

Ronron se trompait aussi souvent d'étage ou même de tour. Il avait certainement une petite faiblesse d'orientation.

    Comment vais-je faire ? miaula-t-il.

Le chemin le prit en pitié.

    Demande au chemin, suggéra celui-ci.
    Je ne comprends pas, fit Ronron les deux oreilles toutes droites.
    Ne cherches-tu pas ton chemin ?
    Si, mais…
    Voudrais-tu qu'il soit le tien ?
    Oui, mais…
    Alors, demande-le-lui.

Ronron baissa une oreille, puis l'autre pour réfléchir.

    Tu penses qu'il accepterait ?
    Demandé poliment…

Ronron ronronna, le coeur plein d'espérance. Il sauta du talus et traversa le champ tout droit. Un joli chemin s'y trouvait, longeant une bordure d'ajoncs qui sentait bon.

    Chemin, s'il te plait… Voudrais-tu être le mien ? demanda Ronron plein d'assurance.
    Où vas-tu ?
    Au manoir à Pépé.
    C'est vague, fit le chemin.
    Tu ne sais pas ? s'inquiéta le chat.
    Je possède pas mal d'indications, dit le chemin nonchalamment.
    Ah ? fit Ronron avec espoir.
    Mais point celle-là, petit chat.

Ronron miaula sur un ton lugubre. C'était trop beau, comment avait-il pu imaginer que le premier chemin venu allait le conduire tout droit jusqu'au manoir ?

    Cependant, fit le chemin qui ne voulait pas qu'on le prenne pour un cul de sac, je mène forcément quelque part…
    C'est vague, fit Ronron à son tour en cessant ce miaulement désagréable.
    Et si ce quelque part veut bien nous mener à ton manoir…

Les moustaches de Ronron frisèrent, complètement perplexes.

    C'est possible ?
    Nous le forcerons, nous le forcerons… J'ai des relations, le sais-tu ?
    Ah ? fit le chat qui ne comprenait plus trop bien.

À croire que Ronron n'était jamais sorti de chez lui.

    Comment vas-tu t'y prendre ? demanda-t-il.
    Comme toi : à l'aide de mes moustaches, plaisanta le chemin.
    Tu as des moustaches ? s'étonna Ronron.
    Innocent petit chat, j'ai bien plus de ramifications que tu n'as de poils aux pattes.

Le chemin s'amusait. Il faisait allusion à ses croisements, ses traverses, ses bifurcations, ses allées, ses routes, ses pistes, ses embranchements, ses intersections et autres tronçons. Il en avait des relations ! Ronron avait bien du mal à comprendre.

    À quoi te servent tes moustaches ? demanda le chemin en rigolant.
    Je m'en sers pour marcher dans le sombre quand mes yeux ne peuvent plus voir, dit le chat.
    Ai-je des yeux ? continua le chemin.
    Non, dit le chat.
    Bien ! fit le chemin. Si tu es capable d'interroger tes antennes, moi je suis capable…?

Ronron fit un effort, ses moustaches devinrent toutes raides de concentration. Il ferma les yeux en réfléchissant durement.

    D'interroger les tiennes ? dit-il enfin, en faisant un grand sourire de chat.

Il faillit danser, il avait compris !

    Tu sais donc par où aller ? jubila-t-il.

Ses paroles restèrent en l'air, sans réponse.

    Tu sais par où aller ? répéta le chat.

Mais le chemin ne disait plus rien.

    Chemin ?

Le chemin était-il devenu muet soudainement ? Il n'y avait plus que le chant de quelques petits oiseaux pour meubler le silence de la bruine.

    Chemin ?
    Un instant, chuchota-t-il après de longues secondes.

Ronron s'allongea. Il valait mieux ne pas le contrarier. Il attendit donc sagement.

    Et voilà ! fit le chemin sur un air de fierté, après avoir laissé passer de très

longues secondes supplémentaires.

Ronron fit un bond.

    Tu sais vraiment par où aller ?
    N'y a-t-il pas deux pies qui nichent dans un grand peuplier faisant de l'ombre à un donjon ?
    Si ! dit le chat tout excité, Jakou me l'a dit.

     Le regard intérieur de ce chemin valait donc mieux que mille voyages. Il s'était rendu en pensée jusqu'au fin fond de lui même, interrogeant ses croisées, fouillant chaque petite venelle, défaisant le fil qui le menait jusqu'au manoir à Pépé. C'était donc si simple ?

    Alors, on y va ? dit-il.
    C'est vrai ? Tu veux bien de moi ? sauta Ronron de joie.
    Emprunte-moi seulement petit chat, emprunte-moi, ça suffira.

 

à suivre…

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2- Titine et Titic.

Enregistré dans : La rémige bleue — 9 décembre, 2008 @ 11:04

 

Le début de l'histoire, c'est ici . rémige bleue  Le résumé du chapitre précédent, c'est .

Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…

Titine roulait depuis des heures. À l'intérieur ça discutait, elle en avait plein les pneus sur cette route toute mouillée.

    Tu ne penses pas qu'il s'est fichu de toi ? demanda Jeannette.
    Le vieux loup de mer ? Mais pas du tout ma chérie.
    Tout de même, dit-elle, Titic, cela sonne bizarre, non ?

Titine avait des douleurs au châssis tant son fardeau était lourd à traîner.

« Ainsi, ce rafiot s'appelle Titic, pensa-t-elle. Jeannette a sans doute raison… Méfiance ! »

Titine avait froid dehors et chaud dedans. Ses vitres étaient pleines de buée.

    De l'air ! lança-t-elle.

Mais son moteur faisait tant de bruit que personne ne l'entendait.

    Papa… Quand est-ce qu'on s'arrête ? J'ai faim !
    Jakou, ça suffit, je t'ai déjà dit qu'on arrive bientôt.
    Papa… Pourquoi t'as pas amené Ronron ?
    Je te l'ai déjà dit mille fois… C'est à cause des poules.
    Mais Ronron m'a promis qu'il n'en mangerait pas.
    Ronron est un chat. Un chat, ça ne promet rien.
    Pépé était d'accord pour qu'on amène Ronron…
    Arrêtes Jakou, tu m'énerves !

La route était sinueuse, l'après-midi bien avancé et le temps exécrable. La fatigue gagnait tout le monde.

« Ça y est, ça va encore se disputer là dedans, se dit Titine. »

    Du calme là-dedans ! J'ai mal à la culasse !

Avoir mal à la culasse, c'était comme une grosse migraine, mais qui s'en souciait ? Certainement pas Fanch, le papa de Jakou était bien trop occupé à appuyer sur l'accélérateur.

    Ça ne sert à rien ! hurla Titine.

Elle avait certainement raison : traîner un bateau derrière soi, c'était comme traîner un boulet de canon hérissé de clous. Fanch n'irait pas plus vite.

    Tu devrais t'arrêter un peu, dit Jeannette.
    Non ! Il y a de la pluie, du vent et on est en retard !
    Tu sais Fanch, Pépé a tout son temps.
    Je n'ai pas envie d'arriver la nuit !
    Tu es sur les nerfs. Passe-moi le volant.
    Non ! Je n'ai pas envie.
    Ah ces hommes !

Son conducteur allait un peu trop vite au goût de Titine.

    Où est ma mer ? Où est ma mer ?

Dehors Titic se plaignait depuis qu'il avait quitté le port. Il était obligé de suivre malgré lui, sanglé à sa remorque. Il était barbouillé. Un bateau, ce n'est pas fait pour rouler, c'est f