40- Coquosaure.
Le début de l'histoire, c'est ici .
Le résumé précédent, c'est là.
Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…
— Cocotine lâche ça !
Mais la petite poule n’obéissait pas facilement à sa maman.
— Cocotine !
Elle le tenait par le bout de la queue et s’amusait à le faire tourner de plus en plus vite.
— Il est minuscule. Je suis sûre qu’il est malade !
L’air dégoûté Cocotine lâcha sa proie. La proie détala le plus vite possible au ras des pâquerettes.
— Il avait pourtant l’air mignon, fit-elle résignée.
— Combien de fois t’ai-je dit de ne pas ramasser n’importe quoi, gronda sa maman. Tu vas encore attraper des boutons.
Cocotine fit la grimace, prête à pleurer.
— J’veux pas être malade !
— Alors, file te laver les dents ! lui dit la maman poule.
*
Kronos donna un grand coup de poing, en plein milieu du cadran de l’horloge comtoise.
*
— Miaou ! fit Ronron en courant ventre à terre.
Il avait mal au bout de la queue. Quel rêve stupide !
— Miaou, miaou ! fit-il complètement apeuré.
Il filait parmi de grandes tiges de pâquerettes géantes. Un tremblement de terre le stoppa net. Ronron se griffa.
— Réveille-toi ! se raisonna-t-il.
Au lieu de cela, une énorme secousse le propulsa dans les airs. Ronron retomba au pied de trois grandes griffes qui lui barraient complètement le passage.
— Mi… miaou… ? fit Ronron le poil hérissé comme un porc-épic.
Il leva un œil en tremblant.
— C’est un rêve, se répéta-t-il. Un rêve complètement idiot, sinon ce n’est pas possible.
Une quatrième griffe au bout d’un ergot se balançait au dessus de sa tête.
— Miaou ! s’énerva Ronron en se griffant une deuxième fois pour se réveiller.
Mais rien n’y fit. Dans le prolongement des griffes, il y avait une patte pleine d’écailles. La patte avait une voisine, et au-dessus des deux pattes, il y avait un corps immense plein de plumes, et au-dessus de se corps majestueux, il y avait un long cou qui portait une tête coiffée d’une crête grande comme un cerf volant. L’animal étrange le regardait.
— T’es qu’un coq ! le nargua courageusement Ronron. Tu vas disparaître, miaula-t-il en crachant par terre.
Le coq lança un cocorico comme jamais Ronron n’avait entendu de sa vie. Il avait l’impression que mille sirènes s’étaient mises en branle au même moment. Ronron brava sa peur, car un coq grand comme deux éléphants l’un sur l’autre, ça n’existe pas.
*
Les deux aiguilles de l’horloge s’envolèrent. L’une alla se planter dans la grande table, l’autre fit de même dans le linteau de la cheminée, manquant de peu d’aller se griller.
— Atchoum ! fit l’horloge.
Elle avait honte. Elle se sentait toute nue sans ses deux aiguilles.
— Ah c’est du propre ! fit Kronos.
— Ne me regarde pas comme ça ! lui répondit-elle du tic au tac.
— Où est-elle maintenant ? se lamenta le temps qui passe.
— Va vite me chercher mes aiguilles ! rougit l’horloge.
Kronos la dévisagea.
— S’il te plait, lui dit-elle.
Kronos se dirigea vers l’âtre. Il ôta non sans mal la petite aiguille des heures enfoncée dans le bois.
— Dépêche-toi ! J’ai froid ! tinta l’horloge.
— Minute ! fit Kronos. Minute !
La grande aiguille des minutes fut plus facile à extraire d’une profonde rainure de la grande table.
— Alors ? fit l’horloge.
— Alors où est Bleuette ? demanda Kronos en tricotant des deux aiguilles nerveusement.
L’horloge rougit de plus en plus.
— Je suis un peu déshabillée, murmura-t-elle.
Kronos soupira.
— J’ai autre chose à faire que la cour à une horloge, dit-il en souriant malgré lui.
Il n’obtiendrait rien d’elle tant que ses aiguilles ne seraient pas en place. Il revissa l’aiguille des minutes en premier.
— Fais-la tourner un petit peu pour voir.
L’aiguille tourna timidement. L’horloge semblait un peu plus à l’aise, mais elle se sentait encore dénudée comme si elle était en petite tenue. Kronos fixa enfin l’aiguille des heures sur son axe.
— Ah, ça va mieux, fit-elle.
— Et Bleuette ? fit Kronos sans attendre.
— Bleuette ? Bleuette ?… Et Ronron ? s’affola l’horloge.
*
Une griffe se planta tout près des moustaches du petit chat. Ronron eut un doute. Le coq essaya de le harponner. Ronron n’aimait guère les rêves dangereux, même si ce n’était que pour du beurre, cela faisait monter le taux d’adrénaline. Ronron recula à toute vitesse.
— Cocorico !
Une autre griffe, peut-être la même, le manqua de peu.
— Miaou ! fit le petit chat de façon ridicule.
Cette fois-ci Ronron ne rigolait plus du tout. Ce n’était pas un rêve, mais un vrai cauchemar. Le pied du coq s’écrasa par terre, faisant tomber des tiges de pâquerettes hautes comme des bambous.
— Miaou ! fit Ronron une dernière fois en fermant les yeux.
Le petit chat ne pouvait plus rien faire. Il allait sans doute tomber comme il tombait parfois du lit, quand un gros cauchemar le réveillait en sursaut. Il n’avait plus qu’à attendre le réveil salvateur. Au lieu de cela, il fut happé dans les airs par une grande gueule baveuse.
*
— Ronron ? Comment ça Ronron ? demanda Kronos.
— Ben oui, fit-elle gênée. J’ai oublié de te dire qu’il est, euh… Qu’il dormait dans ma caisse.
Kronos ouvrit brusquement la porte de l’horloge.
— Il n’y est plus ! jura-t-il. Et Bleuette non plus !
*
Ronron était porté par la peau du cou. Il n’avait pas mal. La grande gueule le tenait très fermement, mais ne lui faisait aucun mal. Ronron sentait une grande langue râpeuse qui lui glissait sur le dos.
— Miaou ? fit-il.
Il s’attendait à un autre cocorico, ce fut un grognement de félin. Ronron ouvrit timidement un œil. L’animal avançait très vite par bonds prodigieux.
— Un rêve débile, ronronna Ronron. Un coq, même géant, ça ne mange pas de chat !
Ronron regarda un peu mieux. Il avait le vertige. L’animal qui le tenait était leste. Il avait de belles griffes au bout des pattes, mais aucune écaille ni aucun d’ergot, plutôt de jolis poils recouvrant un grand corps puissant.
— Allons bon, rigola Ronron. Me voilà maintenant dans la gueule d’un lion.
*
Kronos ne se sentait pas bien.
— Mais où peuvent-ils être à cette heure-ci ?
— Ils ne sont pas dans la forêt ? Avec Picou ? proposa l’horloge naïvement.
Kronos fixa son grand cadran.
— Tu as tourné tes aiguilles combien de fois ?
— J’sais pas. Environ, euh… Un milliard ? Mille milliards ?
Ses aiguilles étaient encore toutes chaudes, elles avaient tourné tellement vite en marche arrière.
— Aille ! fit Kronos. C’est bien ce qui me semblait.
*
Ronron fut projeté sans ménagement au fond d’une tanière. Il retomba mollement sur un tapis de poils. Le tapis ronronnait.
— Miaou ! Miaou !
Cette fois-ci, les miaulements ne venaient pas de la bouche du petit chat.
— De la compagnie, fit une grosse voix.
Le tapis de poils, qui n’était pas un tapis, se divisa en un certain nombre de gros chats.
— Je l’ai trouvé dehors, dit la grosse voix. Il allait se faire manger par un Coquosaure.
— Un Coquosaure ! s’écrièrent les gros chats.
— Un coq au quoi ? demanda Ronron en se remettant debout sur ses pattes.
Les gros chats miaulèrent de rire. Ronron titubait un peu.
— Qui êtes-vous ? demanda Ronron, faisant comme si le rêve n’en était pas un.
— Et toi ? Qui es-tu ? demanda la grosse voix.
Ronron se retourna. Il fit aussitôt le gros dos, les poils raides électrisés de surprise. La créature en face de lui avait tout d’une chatte, indiscutablement, sauf que cette chatte avait la taille d’une grosse lionne !
— Je m’en vais ! fit Ronron. J’en ai marre.
— Si tu veux, répondit gentiment la chatte géante. Mais je ne te le conseille pas. Il y a plein de poules qui rodent dehors.
— Des poules ? Fit Ronron. Je n’ai pas peur des poules. Les poules ne mangent pas de chats !
Les chatons géants miaulèrent de rire encore plus fort.
— Et puis d'abord, les poules n’ont pas de dents, c’est connu, fit Ronron sûr de lui.
Le rêve prenait une tournure plaisante. Il faisait bon dans cette tanière et ces créatures n’avaient pas l’air méchantes. Cependant, les chatons, qui étaient presque deux fois plus gros que Ronron, commencèrent à le chahuter un peu de trop.
— Laissez-le tranquille ! miaula la chatte géante.
Elle pointa une griffe menaçante sur le nez de Ronron.
— Quant à toi, petit chaton minuscule, je ne te permets pas de dire de grosses bêtises. Sache que j’ai perdu trois des miens sous les crocs d’une seule poule. On ne plaisante pas avec ça ! miaula-t-elle férocement.
Ronron recula.
— Je ne suis pas un chaton. Je suis un vrai chat, adulte ! annonça-t-il dignement.
La lionne, ou plutôt la chatte géante, s’esclaffa en rugissant.
— Vrai chat ou pas, je te garde ici, tant que je n’ai pas retrouvé ta maman…
— Ma maman ? fit Ronron vexé. Ça fait belle lurette que je n’ai plus de maman !
Ce rêve était vraiment stupide. Ronron était prisonnier d’une chatte mère poule qui le prenait pour un tout petit minou.
— Minuscule ! Minuscule ! bisquèrent les gros chatons.
Ronron se renfrogna. Il ferma de nouveau les yeux dans l’attente d’un réveil qui tardait à venir.
*
— Ça a marché ? demanda l’horloge.
— Un peu trop bien, fit Kronos. Je me demande où ils peuvent bien être.
Les aiguilles de l’horloge se raidirent. Elle était toute fière.
— Ça a marché ! Tralalère !
— Ne fais pas ta fofolle ! L’heure est grave, fit Kronos.
— L’heure ? Quelle heure ? rigola l’horloge toute guillerette.
— Ne fais pas ta nunuche. Aide-moi plutôt !
Kronos ouvrit en grand la porte de l’horloge comtoise.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— J’essaye de voir si je peux entrer là-dedans.
*
Bleuette avait senti les poils du petit chat à l’intérieur de la belle horloge. Puis les engrenages s’étaient emballés comme dans une turbine de fusée. Bleuette s’était sentie soulevée comme dans une capsule spatiale. Elle avait vu Ronron dormir en apesanteur dans une espèce de long tuyau infini qui ressemblait à un trou noir. Puis tout était tombé brutalement. Ronron et elle s’étaient retrouvés chacun suspendu au-dessus du vide, balancés sur les pétales d’une pâquerette démesurée. Ronron avait fait un seul petit miaou avant d’être accroché par le bec d’une poule géante.
*
Kronos essaya, mais ce n’était pas possible.
— J’suis pas un hall de gare, lui dit l’horloge.
— Non, fit Kronos. De toute façon, mon idée est stupide.
— Qu’elle idée ?
— Celle d’aller les rejoindre.
— En m’utilisant ? se réjouit la belle horloge. Oh, mais si ! En te tassant un peu…
— Non !
— Remonte-moi ! Remets-moi à l’heure et je te propulse…
— Non et non ! s’agaça Kronos. Pour que tu m’envoies n’importe où…
— Comment ça, n’importe où ? se vexa l’horloge.
— Tu ne sais même pas combien de tours t’as fait.
— Attends… Si, si je sais !
— Tout à l’heure tu ne savais pas.
— Tout à l’heure, j’étais prise de cours. Je n’étais pas concentrée.
Kronos la regarda avec une petite lueur d’espoir.
— Tu saurais ?… dit-il intéressé.
— Chut ! fit l’horloge. Je compte.
*
Bleuette ne paria pas sur les chances de Ronron de s’en sortir vivant. La poule avait joué avec le petit chat, comme un chat joue avec une petite souris. Et puis une autre poule gigantesque avait surgi, demandant à Cocotine de lâcher illico ce petit chat. Bleuette avait eu une pensée souriante, quel drôle de nom, Cocotine, pour une petite poule de deux mètres de haut !
*
— Trois mille milliards, cinq cent vingt-cinq millions, deux cent mille huit cent quatre-vingt-quinze tours et demi, annonça l’horloge.
— T’es certaine ? fit Kronos assez étonné.
— Au quart de tour près, assura l’horloge.
— Tu es sûre ? Tu ne veux pas recompter ?
— Je suis une horloge de précision, dit-elle sèchement.
— Ah… Dans ce cas…
— Alors, tu viens ? Tu viens te blottir chez moi ?
— Non, dit Kronos. J’ai une meilleure idée.
*
Bleuette avait vu Ronron se démener sous les pattes d’un coq monstrueux. Une lionne, ou en tout cas un animal qui ressemblait fort à une lionne, avait enlevé Ronron in extremis avant qu’il ne soit écrabouillé.
— Cocotte ! Cocotte !
Cocotine pleurait. Elle avait perdu son beau jouet. Son Papa avait même tenté d’écraser le petit animal ridicule.
— Cocotte ! Cocotte !
Elle pleurait exactement, en beaucoup plus fort cependant, comme Cocotte la petite poule du manoir au temps de Pépé. Elle aurait presque fait pitié à voir si elle n’avait pas été si forte et si haute.
— Cocotte ! Cocotte !
Bleuette la regarda du haut de sa pâquerette géante.
— Eh ! fit-elle.
*
Kronos s’empara de la clef.
— Tes ressorts ne sont pas cassés ?
— Je suis solide, qu’est-ce que tu crois ?
Kronos introduisit la clef dans la petite fente juste au dessous de l’axe des aiguilles.
— Tu vas recommencer, dit-il. Tu vas tourner tes trois mille milliards et machin chose de fois.
Kronos tourna la clef au moins mille fois. Les ressorts étaient prêts à éclater.
— Tu peux me dire à quoi ça sert ? Tu veux que Ronron et Bleuette remontent encore plus loin dans le temps, c’est ça ?
— Je ne t’ai pas dit que tu allais tourner dans le même sens, signala Kronos.
— Tu veux dire que… ?
— Tu m’as compris, fit Kronos. Je veux que tu tournes trois mille milliards et machin bidule de fois dans le sens des aiguilles d’une montre.
— Une montre ! Ne me parle pas de montre ! J’ai horreur de ces petites horloges… portables.
— Façon de parler, s’énerva Kronos. Tu m’as tout à fait compris.
L’horloge laissa échapper quelques Tic tac.
— Ce n’est pas possible, lâcha-t-elle soudainement.
— Comment ça ? Pas possible ?
— C’est à cause du pas de vis, répondit l’horloge. J’ai le pas de vis dans le sens inverse des aiguilles d’une horloge.
Kronos la regarda dubitatif.
— Et alors ? Je ne comprends pas.
— Tu voulais les faire revenir et me faisant tourner trois milliards, cinq cent vingt… ?
— Et des brouettes, coupa Kronos. Explique-moi !
L’horloge se lança dans une longue explication.
— Ce n’est pas compliqué, dit-elle. Si je tourne dans le sens du pas de vis, mes aiguilles se resserrent sur l’axe. Si je tourne trop vite dans l’autre sens, mes aiguilles se desserrent et finissent par s’en aller. Ce n’est pas compliqué, c’est de l’horlogerie élémentaire.
Kronos s’affala sur une chaise près de la grande table.
— Alors, c’est perdu, dit-il lamentablement. C’est perdu.
*
— Co… ?
La petite poule géante remarqua Bleuette.
— Pstt ! fit la jolie rémige bleue.
La petite poule géante redressa la tête à hauteur de la pâquerette non moins géante.
— Où sommes-nous ici ? demanda Bleuette.
Cocotine ne répondit pas, elle s’empressa de prendre Bleuette dans son bec et courut vers un grand monticule.
*
Kronos balançait la tête.
— Quelle histoire ! Jamais je n’aurais dû faire confiance à cette horloge. Le temps va se détraquer, j’en suis sûr. Je vais me sentir mal !
L’horloge faisait de sombres Tic tac. Heureusement, les Schisteuses dormaient, assoupies par la douce chaleur de la cheminée.
— Je n’aurais pas dû écouter cette plume. Je suis responsable de la disparition d’un petit chat.
— Il n’est pas si disparu que ça, le rassura l’horloge. Il suffit d’attendre un petit peu et il va revenir. Non ?
— Un petit peu ? Laisse-moi rire ! s’exclama Kronos en faisant de grands gestes. Un petit peu ! Pauvre horloge. Même si je coupe la forêt tout entière, il n’y aura pas assez de bois pour faire du feu jusqu’au retour de Ronron et Bleuette. Laisse tomber ma belle horloge, je te le dis… Laisse tomber !
L’horloge fit quelques Tic tac réfléchis.
— À moins que ! dit-elle en laissant échapper un grand gong.
*
Le grand monticule était en fait une sorte de grand nid de poules préhistoriques. Le nid devait avoir la taille d’une piscine olympique.
— Wouaou ! fit Bleuette.
Maman poule et papa Coquosaure étaient là.
— Qu’est-ce que tu tiens dans le bec ? demanda la maman.
— C’est une zolie plume bleue, zozota Cocotine.
— Où t’as trouvé ça ? demanda le papa Coquosaure.
— Zur une fleur, zozota Cocotine.
Elle posa délicatement Bleuette par terre. Elle ne pouvait pas parler correctement avec une plume dans le bec.
— Elle est jolie, n’est-ce pas ? dit-elle.
— Une plume de bébé moineau ? s’interrogea le papa.
Décidément, tout était multiplié par dix ou par cent dans ce pays. Bleuette se sentait lilliputienne. Les moineaux d’ici devaient être gros comme des autruches.
— Où sommes-nous ? demanda-t-elle encore une fois.
Tout le monde se mit à rire, Bleuette aussi. L’atmosphère se détendait un petit peu.
— Ptite plume rikiki, t’es dans un nid ! fit Cocotine.
Tout à coup Bleuette pâlit, de bleu foncé elle devint bleu pâle, puis presque blanche. Elle avait peur d’avoir compris.
*
— Je n’ai qu’à tourner mille fois moins vite ! s’emballa l’horloge.
— Et ça changera quoi ?
— Selon mes calculs, les frottements de l’air s’opposeront assez à la force centrifuge et par voie de conséquence, sachant que Pépé n’a pas remit de l’huile depuis…
— Ça va ! Ça va ! s’énerva Kronos. Dis-moi seulement que tes aiguilles ne vont pas jouer aux fléchettes.
*
Le Coquosaure souleva Bleuette. Il la posa sur un grand tas de paille qui devait servir de litière. Il l’examina d’un œil attentif.
— Hum, ce n’est pas une plume de moineau, dit-il d’un air averti.
— Peut-être un duvet de pie ? risqua la gigantesque poule dodue assise à ses côtés.
— Une pie ? fit Bleuette incrédule. Vous connaissez les pies ?
Cette question devait sans doute leur paraître complètement saugrenue. Ils caquetèrent bruyamment comme autant de coups de tonnerre. Bleuette avait du mal à ne pas s’envoler tant ils brassaient de l’air.
— Où sont-elles ? demanda-t-elle. Où sont les pies ?
Le Coquosaure déploya une grande aile, elle fit une telle ombre que Bleuette crut un instant à une éclipse de Soleil. L’aile pointa en direction d’un grand arbre tout aussi démesuré que le reste.
— Là-bas, dit le Coquosaure. Elles nichent là-bas, dans le baobab.
— Dans un baobab ? s’écria Bleuette de plus en plus étonnée.
La petite famille poule avait l’air de s’amuser beaucoup. Cocotine trépigna du pied, ce qui fit sursauter Bleuette, sa maman lâcha un petit cri jovial qui ressemblait plus à un roulement de grosse caisse qu’à un cui-cui de moineau. Bleuette les distrayait beaucoup.
— Dans un baobab ? répéta-t-elle. Je croyais qu’elles vivaient dans un peuplier.
De mieux en mieux, le Coquosaure s’étrangla la glotte à force de rire comme un tyrannosaure, Cocotine se roula par terre en faisant dégringoler Bleuette de son grand tas de foin.
— Cocotine ! Cocotine ! Laisse-la !
Mais c’était trop tard. De toute sa masse Cocotine écrasa Bleuette.
*
Kronos s’évertua à visser encore plus les aiguilles.
— Ça suffit ! cria l’horloge. Si tu continues, je ne vais plus pouvoir tourner du tout !
— Tu es certaine qu’elles vont tenir ? Tu ne vas pas tourner trop vite ?
— Ni trop lentement, remarqua l’horloge.
Kronos regarda tout autour de lui. Les Schisteuses étaient bien calmes, Picou, allongé sur la table, avait plus que l’air d’un cadavre, les bûches brûlaient tout doucement.
— Tu penses en avoir pour combien de temps ? s’inquiéta-t-il.
L’horloge fit un bruit de caisse enregistreuse.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Attends ! Je calcule… Sachant que Pi vaut trois quatorze et que le diamètre de mon cadran est plus petit que celui de Big Ben et que…
Kronos s’énervait, mais il préféra se taire en tripotant sa grande barbe.
*
— Ça va ?
Le Coquosaure avait soulevé Cocotine par la peau du cou pour dégager Bleuette.
— Ça va ?
Bleuette était plaquée dans de la terre molle. La grosse maman poule tira sur la tige de la petite plume. Cela fit un bruit comme celui du scotch que l’on déroule.
— Ça va ? demanda-t-elle à son tour.
Bleuette peinait à répondre, alors la grosse poule souffla dessus.
— Où suis-je ? demanda Bleuette.
— C’est Cocotine, elle ne fait attention à rien, s’excusa le grand Coquosaure.
— Cocotine ? Ah oui, fit Bleuette reprenant peu à peu ses esprits.
— Regarde ! fit la petite poule géante. Tu as laissé une belle trace dans la terre. On dirait un fossile.
— Un fossile ? fit Bleuette. On est dans la préhistoire, c’est ça ?
— La préhistoire ?
Les trois gallinacés se payèrent une autre grosse bosse de rire. La préhistoire ? Où cette plume folle allait-elle chercher tout ça ?
— On t’écoute, fit le papa Coquosaure en s’essuyant une larme.
Bleuette était tout à fait remise.
— Où est le manoir ? Où est Pépé ? Où est l’horloge ? Où est Ronron ?
Le Coquosaure et sa grosse poupoule se regardèrent, l’air de dire que cette plume n’avait plus tout à fait sa raison.
— C’est quoi l’horloge ? C’est quoi le manoir ? C’est qui Pépé ? C’est qui Ronron ? caqueta Cocotine.
— Ronron, c’est le petit chat que tu as attrapé tout à l’heure, dit Bleuette. Il venu avec moi du… du futur, lâcha-t-elle.
*
— À peu près le temps que les bûches vont mettre à brûler, répondit enfin la belle horloge comtoise.
— À peu près seulement ? se fâcha Kronos. Tu vois bien que toi et la précision…
— Moi et la précision ? s’offusqua l’horloge en devenant toute rouge de colère. Sache que je donne toujours l’heure exacte moi, et que… et que sans moi… sur qui pourrais-tu compter ? Hein ? Est-ce que je sais moi, combien de temps mettent les bûches à brûler ? Hein ? Sont-ce des bûches humides ou des bûches sèches ? Hein ? Et ce feu ? C’est un grand feu ou un petit feu ? Hein ? Et…
— Bon, bon, ça va ! Te fâche pas ! stoppa Kronos en agitant les mains. On n’est pas là pour discuter du temps que mettent les bûches à brûler, tu as raison.
— Hein ! fit l’horloge dans un dernier tic appuyé.
*
— Du futur ??? lâchèrent en même temps les trois oiseaux préhistoriques.
Ils caquetèrent en tournant bêtement en rond dans leur nid olympique.
— Et vos pies ? Elles sont grandes comment ? cria Bleuette pour s’assurer qu’elle était bien dans un passé lointain.
Cocotine s’arrêta la première.
— Je suis presque aussi grande qu’elles ! répondit-elle fièrement.
Cette petite poule géante aurait fait un ravage dans la basse cour du manoir. Il n’y avait plus aucun doute, l’horloge y était allée beaucoup trop fort, beaucoup trop loin.
— Vous… Vous êtes d’une autre époque ! confirma Bleuette.
Le Coquosaure et sa grosse poule stoppèrent leur manège.
— Ah bon ? fit celui-ci. Dans ce cas, tu dois savoir…
— Savoir quoi ? s’étonna Bleuette.
— Savoir qui, de l’œuf ou de la poule, répondit l’énorme poule préhistorique.
Bleuette éclata de rire de bon cœur.
— Non ! dit-elle. Non ! On ne sait toujours pas qui a été le premier.
Le Coquosaure redressa ses ergots. Bleuette le sentait méfiant.
— Quelle importance, dit-elle plus prudemment.
— En tous les cas, une chose est sûre, rigola la poule préhistorique en montrant ses grandes dents.
— Quoi ? fit le Coquosaure nerveusement.
— Le premier n’était pas un coq.
*
Kronos attendit que l’horloge se calme un petit peu. Quand elle s’énervait comme ça, elle avait des tics et ce n’était pas bon pour sa précision.
*
Le Coquosaure grommela, son ego en avait pris un coup. Bleuette imprudente enfonça un peu plus le clou.
— Et dans le futur, les coqs sont tout petits, leur annonça-t-elle.
— Répète ! fit le Coquosaure d’un œil mauvais.
— Euh… Les poules et les coqs ont diminué… Mais les pies aussi.
— Répète ! continua le Coquosaure susceptible.
— Euh… fit Bleuette qui ne savait plus que dire.
— Comment oses-tu m’appeler ? demanda le Coquosaure.
— Euh… ? Coq ? fit Bleuette la voix coincée.
— Laisse-la ! fit la grosse poule. Ne vois-tu pas que tu l’effraies. Elle ne sait pas.
— Je ne sais pas quoi ? demanda Bleuette.
— Seule une poule a le doit d’appeler son Coquosaure par son petit nom, dit-elle doucement.
— Ah bon ? fit Bleuette. Excusez-moi, je ne savais pas.
Le Coquosaure releva sa grande crête en forme de cerf volant et lança un splendide cocorico. Mieux valait ne pas lui annoncer qu’avec les siècles, son beau nom de Coquosaure avait fini par laisser place au diminutif, au doux petit nom permis exclusivement à madame poule. Monsieur le Coquosaure allait devenir monsieur le coq tout court.
— Continue, tu nous intéresses, dit-il.
Mieux valait jouer la franchise.
— Les poules du futur n’ont plus de dents, annonça-t-elle.
— Quoi ? fit le grand Coquosaure en laissant échapper un sourire carnassier. Ça, c’est la meilleure ! Des poules qui n’ont pas de dents ! Tu entends ça ma poupoule ? Tu entends ça Cocotine ?
Bleuette les regarda d’abord glousser, puis rire comme des éléphants qui se tapent la trompe par terre. Décidément, la préhistoire avait un petit côté détendu assez rigolo. Elle attendit qu’ils se calment.
*
— En attendant, j’en profiterai pour raconter une histoire aux Schisteuses, dit Kronos.
Hélas, il y en avait toujours au moins une qui ne dormait que d’un œil.
— Une histoire ? dit-elle.
Elle n’avait évidemment pas de coude, mais c’était tout comme, tout comme si elle avait donné un coup de coude à sa voisine.
— Une histoire ? répéta sa voisine.
La nouvelle se propagea comme une traînée de poudre dans toute la salle.
— Une histoire ! Une histoire ! réclamèrent les Schisteuses à tue-tête.
*
— Et le petit chat ? demanda Bleuette. Ronron, où est passé Ronron ?
— Ronron ? demanda Cocotine. Qui c’est Ronron ?
— Je crois savoir, fit la grosse mère poule. C’est ton jouet.
— Mon petit minou ? fit Cocotine en commençant à pleurnicher. Papa l’a écrasé. Méchant papa !
Le Coquosaure avait l’air embarrassé. Sans l’intervention de cette chatte maternelle, Ronron serait certainement à l’état de crêpe, complètement en bouillie.
— J’ai seulement failli l’écraser, éluda-t-il. Il est parti par là-bas.
— Où ça ? demanda Bleuette.
— Là-bas, chez les Chatosaurus.
Il ne voulait pas non plus lui annoncer que les poules préhistoriques se gavaient de petits Chatosaurus. Bleuette sembla toute triste. Peu lui importait qu’un chat préhistorique s’appelle chat ou Chatosaurus, elle angoissait.
— J’ai complètement oublié de prévenir Kronos. J’ai laissé Ronron partir avec moi, culpabilisa-t-elle.
*
— Une histoire ! Une histoire !
Kronos hurla à l’horloge.
— Vas-y ! Vas-y ! T’occupe plus de moi. Tourne !
— Une histoire ! Une histoire !
— Tourne et arrête-toi quand ils seront là !
— Une histoire ! Une histoire !
— Arrête-toi quand tu sentiras Ronron et Bleuette dans ta caisse !
L’horloge s’appliqua à tourner ses aiguilles dans le sens du retour vers le futur. Lentement au départ, puis de plus en plus rapidement, jusqu’à atteindre la vitesse d’une toupie. Elle ne turbina pas telle une fusée comme la première fois. Elle faisait un petit bruit léger de ventilateur.
— Une histoire ! Une histoire !
à suivre…