Le début de l'histoire, c'est ici .
Le résumé précédent, c'est là.
Une rencontre improbable entre une belle rémige bleue et un goéland au dessus de l'océan. Des humains “Bougeants” qui ne prêtent guère attention à la vie des “Fixes”. Un chat qui rêve de vivre dans un manoir. Deux pies séparées par les drames de la vie. Une folle épopée des choses et du temps qui passe…
— Pépé ! Pépé !
Pica avait mal à force de donner des coups sur le carreau. Les coups de bec étaient perdus dans des bruits de courants d'air, personne ne pouvait l'entendre. Depuis qu'il était revenu, le vent faisait des allées et venues en rasant les murs du manoir.
— Arrête de souffler ! s'énerva-t-elle.
Le vent venait de faire le tour du pâté. Il n'avait pas osé parler au peuplier. Le bel arbre était encore debout, mais la bagarre n'avait fait que commencer.
— Ce n'est pas moi, s'excusa-t-il en soufflant près de Pica.
Pica lui fit face, perplexe.
— Tu as vu ma tête ?
Elle avait l'air d'une perruche, avec une huppe sur le haut du crâne.
— Ça te va bien, fit le vent.
Il ne voulait pas l'inquiéter, mais il se souciait des coups de rafale de plus en plus forts, de plus en plus répétés.
— Mais que fait Pépé ? pensa-t-il.
*
Pépé rêvait encore. Il ne rêvait pas d’une danse dans le grenier, il rêvait qu'il était sous un dôme de verre perché dans un grand arbre. Il était bien au chaud dans une sorte de grand nid douillet, la pluie crépitait sur le verre. Le rêve était agréable, il se sentait à l'abri. Mais quelqu'un frappait de plus en plus fort au dessus de sa tête.
— La bulle va s'ouvrir, marmonna Pépé en tournant la tête sur son oreiller.
À quoi rêvait Pépé ? Il parlait en dormant, mais ses paroles étaient plutôt incompréhensibles.
— Arbulle ! Ouvre-toi !
Mais l'Arbulle ne s’ouvrit pas, Pépé s'énervait.
— Laisse-la passer !
Qu'était-ce donc qu'un Arbulle ? Était-ce un arbre avec un nid entouré d'une bulle de verre ? Pépé dans son rêve était-il un oiseau ou un Bougeant habillé ? Peut-être les deux ? Pica continuait à frapper à la fenêtre, patiemment.
— Chérie, frappe avec ta main, pas avec ton bec !
Pépé fit un bond dans son lit. Il n'était plus dans un Arbulle, il n'était plus en train de donner une leçon de politesse à sa chérie et sa chérie ne frappait plus du bec la bulle de verre pour qu'elle s'ouvre comme une paupière. Il était assis dans son lit, dans son manoir. Il se tâta la tête, il se tâta les bras, il n'avait pas de bec, il n'avait pas de plumes, il n'avait pas d'ailes.
— Dommage, dit Pépé.
Le songe avait pris fin, il s'effaçait déjà. Pica s'y était immiscée, en faisant un petit bruit sec, comme sur le dôme de l'Arbulle. Mais Pica n'était pas la chérie onirique, pas plus que la marchande de vélos. Pica n'avait pas de mains et la marchande de vélo ne vivait pas dans un nid. Pépé avait-il les clefs de ce mystère ?
*
— Qu'est-ce qu'il a cet arbre ? Est-il vissé jusqu'au centre de la Terre ?
L'ouragan voyait cela du mauvais oeil. La grande tourmente suait d'eau froide.
— Une rafale d'élite ?… suggéra-t-elle prudemment.
C'était malhonnête, extrêmement malhonnête même. Le défi était lancé, personne n'avait le droit de changer les règles en cours de route.
— C'est mon idée, gronda l'ouragan
C'était bien les manières d'un despote, les bonnes idées, il se les octroyait à lui tout seul, qu'il en soit l'inventeur ou pas.
— Je vous propose celle-ci, indiqua la grande tourmente.
Une jeune rafale intrépide sifflait d'impatience, gorgée de souffles, elle était prête à cisailler n'importe quoi sur son passage.
— Va pour l'élite, s'amusa l'ouragan.
Il trichait de manière éhontée, mais ça l'amusait. Un défi sans tricherie, ce n'était pas drôle, d'autant moins qu'il ne restait plus qu'une seule carte, une rafale minable et pitoyable. Le vent avait été assez malin pour choisir des tocardes, mais cela n'allait plus suffire.
*
— J'ai faim ! miaula Ronron.
Ronron n'avait eu le droit qu'à une moitié de bol de lait. L'autre moitié avait été renversée par Pépé. Le ventre à Ronron criait famine.
— J'ai froid ! miaula-t-il une deuxième fois.
Pépé n'avait guère eu le temps de refaire le feu, les dernières braises étaient en train de mourir.
— Il se croit chez lui ? lança une petite Schisteuse à ses congénères.
— J'ai bien l'impression, dit une autre.
Ronron se promenait dans la grande salle, il inspectait les lieux.
— Va falloir mettre Pépé au parfum, pensa-t-il.
L'endroit lui plaisait, il avait un quelque chose de rassurant, peut-être ces vieilles pierres apparentes ? Ronron aimait cette impression de solidité. Le chat songeait à s'établir ici, à condition que Pépé apprenne vite à ne pas oublier ni le feu ni la gamelle.
— Où est-il ? miaula-t-il encore.
Ronron se dirigea vers le grand escalier qui s'infiltrait dans le donjon.
*
— Qui va là ? demanda Pépé debout sur son lit.
La dernière personne qui avait osé lancer des petits cailloux à sa fenêtre, c'était la marchande de vélos. C'était il y a si longtemps. Il ne pouvait pas espérer un rendez-vous aussi romantique en pleine nuit par un temps pareil.
— C'est qui ? demanda Pépé en remettant bien son pantalon de pyjama, dès fois que…
Pica tapait de mieux en mieux, elle avait vu quelque chose bouger, était-ce Pépé enfin ?
— Je crois qu'il se réveille, dit-elle au vent.
Mais le vent n'était pas resté près d'elle, il continuait à chercher ce qui clochait.
— Ouvrez ! Ouvrez ! jacassa Pica.
Pépé était pieds nus sur le parquet, il cherchait ses pantoufles.
— Une minute !
Qui avait besoin de lui à cette heure-ci ?
*
— Comment ça va ? demanda le vent.
— Toujours debout, répondit le peuplier.
Le vent avait cédé à l'envie d'aller au-devant de son ami. Après tout, ce n'était pas interdit. Ce n'était pas comme s'il soufflait dans le sens contraire des rafales pour aider l'arbre à tenir debout. Il soufflait juste assez pour que le peuplier l'entende. Il pouvait même l'encourager, ce n'était pas contraire à l'éthique du défi.
— Souffle par terre ? grinça le peuplier.
Le vent piqua du nez. Il avait honte d'avoir dû infliger une telle épreuve à son ami de toujours. En même temps, il brûlait d'impatience de savoir si…
— deux ! dit fièrement le grand arbre qui devinait dans ses pensées.
— Non ?
— Si ! Même pas eu mal, se vanta le peuplier.
— Mais alors… fit le vent.
Cela signifiait qu'il ne restait plus qu'une rafale en lice. Un souffle d'espoir traversa le feuillage du peuplier.
— Qu'est-ce qu'elle fait là ? s'étonna le vent.
— La nouvelle locataire ? rigola le peuplier.
Cocotte tremblait dans le nid, elle ne s'était pas remise des derniers coups de semonce.
— Cocotte ! sort de là ! cria le vent.
Mais Cocotte ne bougeait pas, la tête enfouie dans les ailes
— Mais c'est pas possible ! s'énerva le vent.
Il en oubliait le défi et ses dangers autrement plus importants, mais c'était comme ça : une poule dans un nid de pie était tout simplement inconcevable.
— Cocotte, je compte jusqu'à trois…
— Laisse faire, dit le peuplier. Les pies sauront bien la déloger.
— Justement, fit le vent.
— Justement quoi ? s'inquiéta le bel arbre.
— Rien, fit le vent un peu trop tard. Cocotte, tu auras de mes nouvelles ! lança-t-il pour changer de sujet.
— Les pies ? demanda le peuplier.
— Elles ne doivent pas être bien loin, mentit à moitié le vent.
Il ne manquait plus qu'une dépression. Si le peuplier apprenait qu'une des pies était mourante, voire morte, il ferait certainement une dépression. Or, il ne fallait pas que l'arbre se laisse abattre, ce serait la catastrophe. Il fallait parfois savoir provisoirement mentir, même à son meilleur ami.
*
— La pie ?
Pépé venait de passer la main sur la buée du carreau. Une pie se tenait dans l'encadrement. Pépé se frotta les yeux. Rêvait-il encore ?
— Miaou ?
Ronron grattait à la porte.
— Attends ! cria Pépé en se pinçant pour savoir si ce n'était pas le début d'un cauchemar.
Il ouvrit la fenêtre. Un bel oiseau bien vivant s'engouffra dans la chambre.
— Viens tout de suite ! Viens tout de suite ! jacassa Pica sans prendre le temps d'expliquer qui elle était, d'où elle venait et pourquoi elle était là.
Pépé ferma la fenêtre, il n'aimait pas que le vent s'invite dans le manoir sans son autorisation. La pie volait en cercles dans la petite chambre.
— Du calme ! Lança Pépé. Tu vas te blesser.
— Miaou ? fit Ronron de l'autre côté de la porte.
Pépé se pinça encore une fois. Il regrettait son Arbulle, il regrettait cette douce aimée qui frappait sur un dôme de verre.
— Mon rêve ? se lamenta-t-il.
Un chat et une pie dans sa chambre en pleine nuit, il avait connu plus tranquille.
— Picou ! Picou ! fit Pica.
— Pose-toi ! s'énerva Pépé.
La pie se calma. Elle se posa sur la commode.
— Soyons logiques, dit Pépé. Tu viens du bateau, n'est-ce pas ?
— Oui, fit Pica s'étonnant que Pépé sache cela.
— Tu voles, tu n'es plus blessée, donc tout va bien, résuma Pépé.
Pica ne comprenait plus. Pépé la prenait pour Picou, mais elle n'avait pas pigé cela.
— C'est Picou ! dit-elle après quelques secondes de cogitation.
Pépé se gratta la tête. Il était encore tout embrumé de son rêve. À son tour, il ne comprenait plus, et Ronron ne facilitait pas les choses en grattant à qui mieux mieux à la porte.
*
— Maintenant ! intima l'ouragan.
Il avait assez attendu. Ce petit défi minable commençait à l'agacer. Ce petit vent et cet arbrisseau lui avaient fait perdre trop de temps. Les amuse-gueules, c'était fini, il avait faim de grands ravages.
— Va ! confirma la grande tourmente.
La rafale d'élite se laissa descendre du ciel sans rien dire, elle se délectait à l'avance des torts qu'elle allait causer. Elle rattrapa la poussive qui errait dans les bois.
— J'ai encore droit à mes trois coups d'essai ! cria celle-ci fort surprise.
— Je ne viens pas t'exécuter, souffla la rafale d'élite en la toisant. Quoique…
Elle lui expliqua la combine de l'ouragan, elle se moqua des deux malheureuses compagnes qui avaient échoué.
— Ce n'est pas un arbre comme les autres ! assura la poussive. C'est un arbre diabolique !
— C'est ça. Un baobab peut-être ?
— Je n'ai pas dit ça, trembla la poussive.
— Laisse-moi souffler dessus, veux-tu ?
— Unissons-nous ! cria la poussive désespérément.
Mais la rafale d'élite ne l'écouta pas, elle fonça droit vers le manoir.
— Qui c'est celle-là ? demanda le vent.
La poussive sursauta. Le vent était revenu par-derrière. Il s'était inquiété des mouvements suspects dans les fourrés épais. Il ne s'était donc pas trompé, l'ennemi essayait bien de le duper.
— Où va-t-elle ?
— Je ne sais pas, mentit la poussive.
Le vent avait recommandé au peuplier de ne pas faire trop de zèle, la bataille n'était pas encore gagnée.
— Où va-t-elle ? répéta le vent plus fort.
— Je n’en sais rien ! feignit la poussive.
Ils entendirent de cruels craquements. Cocotte hurlait à l'aide.
— Vous n'avez pas le droit ! se mit en colère le vent. Vous n'avez pas le droit !
Ils entendirent d'incroyables claquements. La rafale d'élite venait-elle d'achever le peuplier ?
— Tricherie ! dénonça le vent en secouant la poussive.
Cependant, la rafale d'élite ne tarda pas à faire sentir son souffle de retrait aux abords de la forêt. Elle avait l'air tout échevelée.
— Ça alors ! dit-elle. Ça alors, il est coriace !
— Vous n'avez pas le droit ! continua le vent.
La rafale d'élite lui souffla dessus très fort, l'envoyant promener bien au-delà du manoir.
— Je t'avais prévenu ! C'est un arbre démoniaque, dit la poussive.
— Je n’en reviens pas, dit la rafale d'élite encore tout essoufflée.
— Tu n'as pas soufflé sur son profil au moins ? Tu as évité le manoir ? Tu n'as pas oublié que…
— Tu oublies que je suis une rafale de chasse ? persifla de colère la rafale d'élite.
— Pardon, dit la poussive. Simplement cet arbre est si…
— On va voir ce qu'on va voir !
Et la rafale d'élite repartit à la charge.
*
— Il faut sauver Picou ! Il faut sauver Picou !
La petite pie avait tout expliqué en gesticulant : la plage, la mouette, les vagues, qu'elle s'appelait Pica, le morceau de bois bizarre qui faisait de la musique, la tempête, une plume, la branche d'arbre, un goéland, de méchants Bougeants habillés dans leur oeuf roulant, la branche, le bateau, Picou… Elle avait tout dit dans un désordre épouvantable.
— Oui, disait Pépé à chaque fois que Pica reprenait sa respiration en hachant ses phrases.
Pica s'arrêta net, le bec ouvert.
— Oui ? fit Pépé.
— Miaou, entendit-il.
Ronron venait de passer la tête dans l'entrebâillement de la porte.
— Non Ronron ! fit Pépé.
Le chat sauta sur le lit.
— Ronron ce n'est pas poli !
Ronron avait estimé qu'il avait assez attendu à la porte.
— J'ai faim ! miaula-t-il.
Pica s'envola, apeurée.
— La pie ! cria le chat dans un miaulement strident.
Ronron fit un bond, ses griffes touchèrent une aile.
— La pie ! miaula-t-il rageusement.
Ronron devint comme fou, il se heurta à l'armoire, il trébucha sur la commode, il s'étala sur la fenêtre qui heureusement pour lui était fermée. Toutes griffes dehors il agitait ses pattes tant qu'il pouvait dans les airs.
— Ronron ! fit Pépé. Ça suffit !
Ronron changea de tactique, il s'allongea sur le tapis comme un sphinx, pas un poil en agitation, il se mua en statue, seul un oeil tournait dans son orbite comme une caméra de surveillance.
— Ronron, qu'est-ce qui te prend ? se fâcha Pépé.
La pie s'était réfugiée sur le haut de l'armoire, elle tremblait, mais elle ne quittait pas le chat des yeux.
— Ronron, tu veux bien laisser cette pie tranquille, dit Pépé.
— Il en va de ma vie, miaula le chat.
Pépé rigola.
— Ah oui ? fit-il. Tu ne trouves pas que cette pie est un peu trop vivante ?
— Je m'en fiche, dit Ronron. Je veux vivre. Je ne veux pas discuter les ordres de l'Ankou.
L'Ankou ? Pica avait levé imperceptiblement la tête en se demandant qui pouvait bien être ce l'Ankou. Trop tard, le chat profita de cette seconde d'inattention.
— Ronron !
Ronron fit un bond prodigieux. Il croqua dans une plume.
— Ronron !
Pépé aussi était leste malgré son âge. Il attrapa le chat par la queue.
— Miaou ? fit Ronron.
La brave pie était sauvée, elle se balançait sur le petit lustre de la grande chambre.
— Lâche-moi ! miaula Ronron qui n'aimait pas avoir la tête en bas. Tu me fais mal.
— Alors, écoute-moi ! dit Pépé.
Ronron grogna, mais Pépé n'allait pas le laisser filer sans une explication.
*
— Unissons-nous ! répéta la poussive.
Elle avait réussi à rattraper la rafale d'élite.
— Soufflons ensemble !
La rafale d'élite n'avait sans doute pas le choix. Sa colère de dépit était retombée, elle cherchait le meilleur angle d'attaque contre ce peuplier étrange.
— Viens, dit-elle en faisant demi-tour.
— Où vas-tu ? s'inquiéta la poussive assez surprise.
La rafale d'élite s'enfonça dans la forêt.
— Et le peuplier ? demanda la poussive de plus en plus inquiète, craignant que sa nouvelle compagne n'abandonne trop vite.
— Celui-là ! lança la rafale d'élite en stoppant net.
Un bel arbre trônait au milieu des autres. Il était le plus grand, le plus élancé.
— Souffle dessus ! ordonna la rafale d'élite.
La poussive s'exécuta sans comprendre. Quelques feuilles de l'arbre se mirent à trembler, d'autres, presque mortes, se détachèrent.
— C'est tout ? fit la rafale d'élite. C'est avec ça que tu comptes arracher notre peuplier ?
Et la rafale d'élite souffla sur l'arbre. Il craqua, il vacilla et il tomba comme une allumette.
— Voilà, dit-elle satisfaite. Cherchons-en un autre.
Elles ne tardèrent pas à trouver un magnifique arbre encore plus haut, encore plus fort.
— À toi ! dit-elle.
La poussive hésita.
— Non, non, stop ! Où as-tu appris à souffler ?
La poussive s'apprêtait à souffler comme on souffle sur une vitre pour faire de la buée, la bouche grande ouverte.
— Si tu souffles comme tu inspires, tu ne vas jamais y arriver.
La poussive ne comprenait pas. La rafale d'élite essaya de trouver une autre image.
— Imagine un Bougeant habillé, dit-elle. Tu en as déjà vu ?
— Oui, oui, dit la poussive.
— Imagine qu'il se gonfle d'air tant qu'il peut.
— Oui ? fit la poussive.
— Comment est-il ? demanda la rafale d'élite.
— J'sais pas. Il a la tête grosse comme une grosse grenouille qui va éclater ?
— Voilà ! fit la poussive ravie. Imagine que ce gros Bougeant claque sur ses deux joues en même temps. Ça donne quoi à ton avis ?
— J'ai compris ! fit la poussive. J'ai compris, je vais faire pareil !
La poussive prit son élan.
— Attends ! dit la rafale d'élite. Essaye donc d'abord celui-ci.
Elle lui désigna un vieil arbre tout rabougri qui tenait encore par équilibre. La poussive l'exécuta sans difficulté. Ce n'était donc pas plus compliqué que cela. Il suffisait d'imaginer un gros Bougeant qui siffle ou un gros Bougeant qui pète, et le tour était joué.
*
— Promets-moi d'abord de ne plus toucher à cette pie, dit Pépé.
— Mais c'est elle ou c'est moi, miaula Ronron plein de désespoir. C'est de la légitime défense, se défendit-il.
Pépé secoua sa tête négativement.
— Tu te trompes petit chat. Ce n'est pas Pica que recherche l'Ankou, c'est Picou.
— Pica, Picou ? miaula Ronron.
— Alors, tu la laisses tranquille maintenant ?
— Oui, miaula Ronron à contrecœur.
Pépé lâcha le chat. Ronron alla se réfugier sous la commode, la queue baissée.
— Je t'ai fait si mal ? s'inquiéta Pépé.
— La souffrance physique, ce n'est rien, dit Ronron, mais la souffrance morale…
— Allons, allons, dit Pépé.
— Je suis condamné, se lamenta Ronron, je suis un chat en sursis.
— Mais non, dit Pépé. Mais non, tu es un chat en bonne santé et jamais l'Ankou n'emportera de chat en bonne santé.
— Je vais finir dans une brouette.
— Mais non je te dis. Tu ne crains rien, l'Ankou a certainement d'autres chats à fouetter.
— Ah bon ? fit Ronron.
— Je t'assure, fit Pépé.
Ronron ronronna rassuré.
— J'ai faim, dit-il.
*
Les deux rafales s'entraînèrent avec fébrilité. La poussive s'attaqua à des arbres un peu moins vieux, un peu plus solides, puis à des arbres plus jeunes de plus en plus élancés, de plus en plus hauts, de plus en plus enracinés. Elles faisaient un sombre désastre dans la forêt.
— Ça suffit maintenant, stoppa la rafale d'élite. Gardons notre souffle pour le dessert.
— Le dessert ? pensa la poussive soudainement revenue à la réalité.
— Ne fais pas cette tête là, dit la rafale d'élite. À nous deux, nous sommes certaines d'y arriver.
La poussive souffla septique.
— Tu n'es plus une poussive ! s'exclama la rafale d'élite.
— Je ne suis plus une poussive, répéta la poussive.
— Tu es une grande rafale ! assura la rafale d'élite.
— Je suis une grande rafale, continua la poussive. On y va ! dit-elle soudainement ragaillardie.
La persuasion avait quelque chose de bon, les deux rafales s'envolèrent vers le manoir.
*
— Laisse-moi entrer ! dit le vent. Laisse-moi entrer !
— Tu sais bien que Pépé n'aime pas ça, dit la cheminée.
— C'est une question de vie ou de mort, dit le vent qui avait vraiment l'air très pressé.
— Attends un peu, dit la cheminée.
Le vent tourna autour du toit.
— Alors ? s'impatienta-t-il.
— Encore une minute, dit la cheminée.
— Ça va être trop tard ! s'affola le vent.
— Voilà, voilà, fit la cheminée. Il fallait que je sache si mes braises étaient mortes. Comprends-tu ? Je ne veux pas que tu mettes le feu au manoir, moi.
— Mais non ! fit le vent.
— Pépé ne va pas être content, redit la cheminée.
— Quand Pépé saura pourquoi, il me remerciera, dit le vent.
Et il s'engouffra par le conduit de la cheminée.
*
— Pépé ! Pépé !
Les Schisteuses étaient folles. Ce n'était plus des chatouillements ni des gratouilles, c'était des raclements.
— Pépé à l'aide !
Mais Pépé avait déjà fort à faire dans sa chambre.
— Ne bougez pas ! souffla le vent. Ne bougez surtout pas. Restez à vos places !
Comme si les Schisteuses avaient envie d'aller se promener.
— Tu me fais froid dans le dos, dit l'une.
— Continue, dit une autre. Ça calme les démangeaisons.
— C'est bien ce que je craignais, dit le vent. Comment allez-vous ?
— Mal ! dit la grande dalle près de la porte. Je bouge !
Le vent souffla partout dans la grande salle.
— Arrête ! supplièrent les Schisteuses. Arrête, tu nous écrases !
Mais le vent continua, il souffla par terre de plus en plus fort.
— Tenez bon ! cria-t-il.
*
Un craquement sourd se fit entendre. Le donjon s'ébranla. Les plus petites Schisteuses voltigèrent dans la pièce.
— Incroyable, pensa le vent.
— Qu'est-ce qui se passe ? se demanda Pépé.
— C'est l'Ankou qui vient me chercher ? miaula Ronron.
— Mais non, l'Ankou est plus discret que ça, le rassura aussitôt Pépé.
*
Des Schisteuses pleuraient. Elles n'avaient pas connu ça depuis le grand déménagement, quand elles avaient quitté la carrière.
— J'veux pas qu'on m'enlève ! trépigna une toute petite qui s'était cognée sur le dessous de la grande table. J'veux pas qu'on m'enlève !
— Et moi ? Et moi ? fit une autre qui était toujours bien attachée. Emmenez-moi ! Emmenez-moi !
Le vent tourbillonna dans la grande salle, il comptait les Schisteuses encore en place.
— Écoutez-moi ! lança-t-il. Écoutez-moi !
*
Les deux rafales s'étaient rabattues une fois de plus vers la forêt.
— C'est de ta faute ! lança la rafale d'élite rageusement.
— Moi ? Mais j'ai soufflé tant que j'ai pu, se défendit la poussive.
— Justement ! T'as soufflé trop fort !
Les deux rafales avaient déferlé à une vitesse inouïe. L'arbre aurait dû s'envoler, mais il était toujours debout. Mieux que cela, il était encore intact et même le nid était resté à sa place. Les pies étaient vraiment des expertes en construction, Cocotte toujours haut perchée n'avait pas à s'en plaindre.
— C'est hallucinant, dit la rafale d'élite.
— J'ai mal partout, se plaignit la poussive.
Elles n'avaient pu éviter le donjon et souffler contre un mur de cette manière-là ne pouvait faire que du mal.
— On va l'avoir, dit la poussive. Je suis sûre qu'on va l'avoir. Je l'ai senti craquer, je l'ai senti décoller.
La rafale d'élite n'était plus aussi affirmative, elle était plutôt résignée.
— Il faut y aller, dit-elle. Il faut y aller tout de suite.
La poussive était contente, elle était exaltée, jamais elle ne s'était sentie si forte.
— On y va ! dit-elle joyeusement.
La rafale d'élite ne disait plus rien. Elle espérait que l'arbre affaibli ne reprenne pas ses forces.
*
— Écoutez-moi ! répéta le vent.
Il avait du mal à se faire entendre.
— Ça va recommencer, dit-il.
Ce fut le tohu-bohu. Ça ne servait à rien d'expliquer quoi que ce soit d'autre, les Schisteuses étaient au comble de l'excitation.
— Cheminée ! hurla le vent.
— Ah c'est malin ! fit celle-ci. C'est malin. Les braises étaient encore chaudes, c'est ça ?
— Cheminée, écoute-moi ! lança le vent qui ne savait plus à qui parler.
— Des Schisteuses grillées, c'est ça ?
Le vent s'énerva.
— Regarde donc dehors !
— Oui quoi ? fit la cheminée. Il ne fait pas beau, tu dois le savoir, non ?
— J'm'en fous, dit le vent qui n'avait plus le temps. Regarde vers la forêt !
— Oh là là, fit la cheminée. Il y a eu du grabuge, il y a des arbres par terre.
— Tu ne vois rien d'autre ?
— Si si ! Elles se dirigent par ici !
Le vent n'avait pas besoin qu'on lui explique qui c'était.
— Cheminée ? supplia-t-il
— Oui, mon petit vent ?
— Quand elles seront là… Crie « souffle par terre » !
— Ah bon ? fit la cheminée. C'est un jeu ?
— Si tu veux, répondit-il avec lassitude.
*
Pépé prit la pie dans ses bras. Il se passait des choses étranges dans la grande salle, les Schisteuses se plaignaient beaucoup plus que d'habitude.
— Je vais voir ce qui se passe, dit-il. Ronron, tu restes là.
Pépé ne tenait pas à laisser Ronron et Pica seuls dans sa chambre, ça risquait trop le carnage, il préférait emporter la pie avec lui.
— Pépé, fit Pica de ses jolis yeux.
— Oui, je sais, dit-il. On va s'occuper de ton petit Picou.
— Faut faire vite, supplia Pica.
Pépé réfléchissait. Elle avait parlé du bateau et d'une plage. Se pouvait-il que Titic soit échoué quelque part ? Pépé se sentait l'envie de chausser ses sabots et mettre son pardessus… Et partir braver la nuit.
— Tu saurais me guider ? demanda-t-il.
— Oh oui ! fit Pica pleine de reconnaissance. Le vent nous guidera.
— Le vent ? fit Pépé. Tiens donc…
Il ouvrit la porte et descendit les escaliers.
*
— Souffle par terre !
Le vent avait dicté les consignes aux Schisteuses. Il fallait qu'elles se fassent lourdes, très lourdes. Elles voulurent savoir pourquoi, elles étaient si curieuses. Le vent leur répondit simplement que sinon elles s'envoleraient, que le manoir disparaîtrait, qu'elles seraient disséminées aux quatre coins de la Terre et qu'elles ne se reverraient jamais plus. Elles n'avaient pas insisté.
— Tassez-vous ! cria le vent.
Les Schisteuses se concentrèrent, elles se rappelèrent des belles nuits où Pépé dansait la gavotte avec la marchande de vélos, leurs pieds frappant le sol jusqu'à ce qu'il s'enfonce. Le vent les aida, il souffla par terre comme un jet d'enclumes.
— Au secours ! Je deviens comme une crêpe ! exagéra l'une.
— Et moi un mille-feuille ! paniqua une dalle friable.
— Encore ! Encore un massage ! lança une grosse qui avait l'air d'aimer ça.
Soudain le monde bascula, comme si l'axe de la Terre lui-même avait dévié. Les dalles les plus légères sautèrent comme du pop corn, la friable se pulvérisa, d'autres crissèrent comme de la craie sur un tableau noir, le dallage en entier se souleva comme du soufflé au fromage.
— Tenez bon ! hurla le vent.
Pépé faillit tomber dans les escaliers, Ronron sauta sur le petit lustre, des chaises tombèrent à la renverse, les aiguilles de l'horloge pointèrent vers le centre de la Terre. Puis tout cessa, d'un seul coup.
— J'suis morte ! cria une belle Schisteuse le ventre à l'air.
— Ma copine ! Où est passée ma copine ? s'enquit une autre qui avait perdu sa toute petite voisine.
La petite voisine avait valdingué dans les airs.
— Nous allons tomber ! gémirent celles qui étaient passées de l'horizontal à l'oblique. Nous allons tomber !
Les pauvres schisteuses étaient toutes chamboulées, elles avaient oublié qu'il existait autre chose que l'horizontal, elles étaient complètement affolées.
— C'est la fin du monde !
Pour ne rien arranger, le vent s'était enfui par la cheminée, les laissant à leur hystérie collective.
*
— Peuplier ! Peuplier !
Le vent avait rejoint son ami.
— Peuplier, réponds-moi !
Le peuplier ne répondait pas.
— Peuplier, je t'en supplie…
Le vent secoua son ami comme un prunier.
— Souffle par terre, répondit celui-ci faiblement.
Le vent souffla de joie.
— Il est vivant, il est debout ! Il est vivant, il est debout !
Le vent tourbillonna autour de son ami. Le peuplier penchait juste un peu bizarrement. Il s'était légèrement écarté du donjon.
— À l'aise dans les chaussettes, fit le peuplier.
Il était bien vivant et n'avait point perdu le sens de l'humour.
— Tu te rends compte ? dit le vent. Tu te rends compte ? Tu as gagné !
Le peuplier se sentait comme un Bougeant habillé venant d'enlever ses chaussures, les racines à l'air comme des pieds en éventail.
— C'est toi qui as soufflé sur mes racines ? demanda-t-il.
— Oui, bredouilla le vent en rougissant. Je ne voulais pas.
— Ça ne fait rien, dit le grand arbre. Je suis debout, c'est le principal. N'est-ce pas ?
Le vent était si vertueux, jamais il n'aurait osé déshabiller un Bougeant habillé, jamais il ne se serait permis de regarder sous le tronc de son ami.
— Tu peux remercier les Schisteuses, finit-il par dire.
Les Schisteuses ne le savaient pas encore, mais les Schisteuses ne tarderaient pas à éventer le grand secret du peuplier, elles étaient si commères. Le grand arbre tenait sa force invincible de ses racines plongeant sous le manoir, terminant leur course sous les recoins de la grande salle. Les Schisteuses allaient enfin connaître l'origine de leurs gratouilles et de leurs chatouilles.
— Je suis en train de faire leur connaissance, dit le peuplier. Elles ont l'air bavardes.
Le vent avait deviné juste. En soufflant sur les Schisteuses, en leur ordonnant de rester en place, il avait évité le pire, il avait empêché que les racines ne glissent et s'en aillent comme un pied qui se défait de sa chaussette. Le peuplier était encore debout, un peu penché certes, mais encore debout. Des deux rafales, il ne restait pratiquement plus rien, juste quelques petits soubresauts qui agitaient encore les feuilles tombées par terre. Des éclairs zébrèrent le ciel dans tous les sens, les nuages s'enroulèrent sur eux-mêmes et disparurent à la manière d'une eau qui spirale dans un lavabo. La lune se mit à resplendir haut dans le ciel. L'ouragan rageur rappelait ses troupes. Il avait tout simplement perdu. Il n'avait plus qu'à faire ses ravages ailleurs, loin dans le monde.
*
— Cocotte !
Tout le monde avait oublié Cocotte. Elle n'était plus dans le nid, les rafales avaient quand même réussi à la déloger.
— Cocotte !
Cocotte était miraculeusement retombée sur le faîte de la cheminée.
— Cocotte !
Cocotte titubait complètement groggy. Elle ne savait plus où elle était.
— Cocotte !
Et Cocotte tomba dans la cheminée.
à suivre…
